Invalidovna : un joyau de l'architecture praguoise aux accents baroques

Invalidovna, photo: Štěpánka Budková

À rebours des sentiers touristiques les plus prisés de Prague, l’imposant complexe baroque du début du XVIIIe siècle, Invalidovna (soit l'hôtel des Invalides), se distingue comme étant l’un des joyaux architecturaux de la ville.

En fait, vous l’avez déjà sûrement vu - cet ancien bâtiment destiné à l'origine aux vétérans a servi de décor à de nombreux films, du classique oscarisé Amadeus de Miloš Forman au film hollywoodien Hellboy, ou encore plus récemment dans les séries consacrées à Einstein et Freud.

« Partout des médiocrités, je vous absous… je vous absous tous » - tels sont les derniers paroles du film Amadeus (1984), le célèbre biopic sur Mozart, des mots prononcés inlassablement par l’acteur F. Murray Abraham, qui a remporté un Oscar pour son portrait du compositeur, Antonio Salieri, alors qu’il est emmené dans un asile de fou délabré aux couloirs voûtés.

C’est une des scènes - parmi tant d’autres - qui a été tournée à Invalidovna, un lieu de choix pour les réalisateurs internationaux dans la large panoplie des décors historiques d’Europe centrale, comme les palais des Habsbourg à Vienne mais aussi les châteaux français et bien d’autres encore.

Il y a plusieurs années, l’édifice baroque situé dans le quartier de Karlín a été classé monument culturel national protégé et sa gestion a été confiée à l’Institut national du patrimoine - en partie à la suite d'une polémique surgie parmi la communauté des conservateurs quand il devait être vendu aux enchères (en tout cas, son prix de départ de 640 millions de couronnes n'a pas réussi à attirer les acquéreurs).

Invalidovna a été pendant deux siècles l’hôtel des vétérans, des soldats handicapés provenant de tout l’Empire d'Autriche, puis de la Tchécoslovaquie indépendante. C’est de loin le plus grand édifice laïque, œuvre de l’architecte Kilián Ignác Dientzenhofer. Praguois de naissance, il est considéré comme un maître du baroque tardif avec près de 200 bâtiments à son actif dans toute la République tchèque dont la célèbre église Saint-Nicolas dans le quartier historique de Malá Strana à Prague.

Aussi grand soit-il, le bâtiment original aurait dû être près de 10 fois plus grand. C’est ce qu’explique Lucie Srpová de l’Institut National des Monuments qui réalise parfois des visites guidées de l’hôtel des Invalides.

L'hôtel des Invalides en 1845 par Ludwig Förster, source: public domain

« Ce qui a été construit correspond en fait à 1/9ème de la taille pensée à l’origine pour l'édifice. Ainsi, il n’y a qu’une cour alors qu’il devait en avoir neuf.  À l’origine, la construction devait durer 40 ans. L’idée était d’accueillir 4 000 vétérans et autres soldats pour vivre ici. Bien sûr, avec seulement 1/9ème de réalisé, le nombre était plus petit. Mais, dans sa période la plus faste, l’hôtel a accueilli près de 1 500 personnes. »

L’empereur d'Autriche Charles VI a commandé le projet en 1728, s’inspirant de l’Hôtel des Invalides de Paris, un édifice voulu par Louis XIV et construit 60 ans plus tôt, comme le complexe « El Escorial » construit par le roi d'Espagne Philippe II. Cependant, la construction de la « grande maison des vétérans » de Prague s'est arrêtée définitivement en 1737, par manque de moyens financiers, après l'achèvement de quatre ailes autour d'une cour à arcades.

Invalidovna, photo: Bohumil Šimčík

Une « ville dans la ville »

Pourtant, Invalidovna correspondait presque à une ville semi-autonome, selon la conservatrice Lucie Srpová :

Invalidovna, photo: Štěpánka Budková

« Il y avait une église, un cimetière, un abattoir. Ils avaient aussi leur propre boulangerie ici. Il y avait un bar, bien sûr, et un club des officiers. Quant à l'agriculture, il y avait des champs, des vergers - ils cultivaient simplement tout ce qui pouvait l’être. Ainsi, ils étaient quasi auto-suffisants. S'ils n'en avaient pas envie, ils n'avaient presque pas besoin de quoi que ce soit de l’extérieur. »

Le site même d'Invalidovna est connu comme les «  champs hospitaliers » depuis le XIIIe siècle, quand s'y trouvaient les Croisés à l’Etoile rouge, un ordre religieux hospitalier fondé par sainte Agnès de Bohême, sœur du roi Venceslas Ier.

Invalidovna, photo: Štěpánka Budková

Plus tard, les membres de l'ordre ont administré Invalidovna, qui devait héberger sa propre brasserie et distillerie à proximité, le complexe lui-même comportant des écoles, divers ateliers d'artisanat, des cuisines, des salles de cérémonie et un hôpital.

Même s'il n'a atteint qu’1/9ème des proportions d’origine, Invalidovna est connu pour n’avoir que deux équivalents en Europe - l’Hôtel des Invalides à Paris et l’Hôpital Royal de Chelsea à Londres, un hospice destiné aux anciens combattants.

Il possède à coup sûr des logements en duplex assez luxueux et innovants, ayant été conçus à une époque où la théorie médicale dominante était celle des miasmes - l'idée qu'un manque de lumière et un mauvais air provoquaient des maladies. C’est pour cette raison qu'Invalidovna brille au soleil et maximise les flux d’air. Et Lucie Srpová d’ajouter :

Invalidovna, photo: Institut National des Monuments

« Les quartiers d'habitation sont en quelque sorte des lofts. Il y a un logement de galerie à trois allées, ce qui signifie que le bas de la pièce était divisé par des colonnes en trois nefs et que des escaliers latéraux montaient jusqu'à la galerie. Vous pouvez les imaginer comme des sortes de balcons. »

En face d'Invalidovna se trouve un mémorial en hommage au comte Pierre Strozzi, un général de l’armée des Habsbourg d’ascendance italienne, dont la famille florentine avait reçu des terres et des titres en Bohême dans les années 1630.

Déjà en 1658, après une longue convalescence due à une blessure sur le champ de bataille, le comte Strozzi avait rédigé un testament dans lequel il mettait à disposition son important domaine pour le soin des anciens combattants blessés et démunis. Une fondation pour soldats handicapés a été créée en son nom en 1664, après sa mort pendant un siège militaire des Ottomans.

Invalidovna, photo: Bohumil Šimčík

« Depuis les Invalides » de Josef Sudek

Invalidovna a été un hospice pour les anciens combattants jusqu’en 1935. Pendant le protectorat de Bohême-Moravie, les nazis ont commencé à utiliser l’endroit comme espace d’archive, une fonction qu’il aura ensuite aussi avec l’armée tchèque en 1945. L’hospice est le plus ancien exemple de fondation sociale pour les vétérans dans le pays.

Josef Sudek, 'Depuis les Invalides', photo: Archives de la Galerie morave de la ville de Brno

À cet égard, le bâtiment est aussi lié au célèbre photographe tchèque Josef Sudek, un ancien combattant de la Première Guerre mondiale, qui s'est fait amputer le bras droit après avoir reçu des éclats d'obus d’une grenade sur le front italien en 1916.

Sudek a vécu à l’hôtel des Invalides de 1922 depuis 1927, c’est là qu’il a appris le métier de photographe grâce à un programme de l’État. Ses séries « Depuis les Invalides », écho aux peintures du XIXe siècle, constituent une étude inestimable de l’époque et de ses concitoyens.

Invalidovna a longtemps abrité les archives de l’Institut d’histoire militaire ainsi que les archives de l’histoire de l’architecture du Musée technique national, visibles uniquement sur rendez-vous.

Aujourd’hui, sous la responsabilité de l’Institut national du patrimoine, les parties représentatives sont ouvertes aux touristes pendant la moitié de l'année - à la fin du printemps, en été et au début de l'automne - et d'autres parties abritent maintenant un centre culturel, un centre créatif et un espace de performance, en coopération avec le Studio Alta.

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