Ivan Klíma : « Chaque expérience à laquelle l’écrivain réussit à survivre, est bonne »
Le nazisme, l’antisémitisme, le marxisme, le communisme - toutes ces idéologies pernicieuses ont marqué la vie d’Ivan Klíma (1931-2025) et ont joué un certain rôle dans la formation de son caractère et de son talent. Cet enfant du XXe siècle a subi toutes les épreuves historiques de son temps et a toujours réussi à s’en sortir, enrichi d’une nouvelle expérience qu’il allait exploiter dans son œuvre. Sa vie qui pourrait être considérée comme son œuvre majeure, est maintenant achevée mais il continue à vivre dans ses livres.
Un enfant miraculé
Victime de la haine raciale, Ivan Klíma se retrouve à l’âge de dix ans dans le camp de concentration de Terezín, avant-dernier arrêt sur le chemin menant aux chambres à gaz d’Auschwitz. Le petit garçon juif passe trois ans et demi dans le camp mais sa nature solide ne lui permet pas de se laisser écraser mentalement par cette expérience terrible. Beaucoup plus tard, il dira à propos de cette première grande épreuve de sa vie :
« Vous savez, quand vous réussissez à survivre à une telle chose, vous êtes soit marqué profondément par la peur, soit vous vous dites : ‘J’ai survécu à cela, je survivrai à tout.’ Et moi, j’étais plutôt ce second type. Un optimiste. Je n’ai pas été marqué par la peur. »
Karel Čapek et Franz Kafka
Déjà dans le camp de Terezín, le petit Ivan se lance dans ses premières tentatives littéraires et trouve sa première lectrice en la personne d’une institutrice juive. Le désir de s’exprimer par l’écriture ne le quittera plus. Après la guerre, il étudie le tchèque et la théorie littéraire à l’Université Charles de Prague et achève ses études par un mémoire sur l’écrivain Karel Čapek. Il éprouve une profonde sympathie pour cet auteur auquel il se sent attaché par de nombreux liens. Son intérêt pour Karel Čapek ne faiblira pas pendant toute sa carrière et se reflètera de maintes façons dans son œuvre. Le journaliste Jiří Peňás voit cependant encore un autre auteur qui a marqué la création littéraire d’Ivan Klíma :
« Il a renoué avec la tradition de la littérature tchèque et centre-européenne, avec l’œuvre de Karel Čapek et de Franz Kafka. Il avait quelque chose en commun avec ces deux auteurs. D’une part, Ivan Klíma était un écrivain humaniste et bienveillant, et sa sensibilité et son intérêt pour la vie des gens simples le liait avec Karel Čapek. D’autre part, il partageait son expérience de l’absurdité, du grotesque et de la condition juive avec Franz Kafka. Et cette combinaison de l’humanisme de Čapek et de l’absurdité kafkaïenne à laquelle il a ajouté son art et son invention littéraire, s’est manifestée dans ses romans, ses contes et ses drames. Son rôle dans la littérature a été important et irremplaçable. Ce n’est pas un hasard qu’il ait été tellement traduit à l’étranger. »
La grande illusion communiste
Ivan Klíma commence à publier ses premiers textes dans les journaux dès le lendemain de la Deuxième Guerre mondiale. Après ses études, il entre dans le journalisme et devient éditeur d’une maison d’édition pragoise. En 1953, il adhère au Parti communiste parce que ses expériences de la guerre sont encore récentes et pénibles et il lui semble que l’idéologie marxiste se trouve à l’opposé du fascisme et du nazisme. Cependant, il découvre peu à peu que son attitude a été naïve et erronée :
« On adhérait au Parti communiste avec l’intention de le corriger, de le démocratiser d’une certaine façon. Notre génération savait déjà que le stalinisme était exécrable. Ce qui avait été important pour ma génération, c’était le discours de Khrouchtchev lors du XXe congrès du parti qui a révélé que Staline était en réalité un criminel de guerre, ce qui était très courageux de sa part. Ce n’est qu’à ce moment-là que nous avons commencé à réfléchir sérieusement à tout cela. Nous étions assez retardés dans nos opinions politiques parce que nous étions marqués par la guerre et le nazisme. Tout ce qui luttait contre le nazisme nous semblait positif. »
La dissidence
Dans les années 1960, le jeune écrivain commence à être considéré comme un élément étranger au sein du Parti communiste. Exclu du Parti pour la première fois en 1967, il y est réadmis l’année suivante lors de la courte période de libéralisation politique entrée dans l’histoire sous le nom de Printemps de Prague. Cependant, bientôt après l’occupation de la Tchécoslovaquie par l’Armée soviétique en 1968, sa position au Parti communiste devient de nouveau intenable et dès 1970, il en est exclu définitivement.
C’est le début d’une nouvelle étape de sa vie et de son œuvre. Il choisit la dissidence et c’est le commencement d’une période difficile à vivre car l’écrivain récalcitrant est interdit de publication et se trouve en marge de la société. Mais c’est aussi une période qui lui offre une vaste inspiration thématique pour sa création littéraire. Il écrit toute une série de livres publiés en samizdat dont la première version du roman que Jiří Peňás considérera comme son chef d’œuvre :
« Son roman majeur est Soudce z milosti - Le Juge par la grâce. C’est un grand roman générationnel qui couvre la période à partir de 1950 jusqu’à la normalisation des années 1970-80. Dans ce roman, il a donné une forme littéraire au traumatisme de sa vie qui était son engagement au Parti communiste dans les années 1950, mais aussi à ses activités dans le mouvement réformateur écrasé en 1968 par l’occupation de la Tchécoslovaquie. Ivan Klíma était un auteur très accessible. Il avait l’atout des grands romanciers - le don de raconter des histoires. »
Chaque expérience est bonne
Le don de raconter des histoires, c’est-à-dire l’art d’écrire des romans et des contes dans un style captivant, restera typique pour l’ensemble de l’œuvre d’Ivan Klíma. Parmi les thèmes de la première étape de sa création littéraire il y a la recherche difficile de la vérité et le conflit entre la croyance aveugle et la connaissance. Dans la deuxième étape qui couvre les années 1970-80 les sources de son inspiration changent un peu et il écrit désormais des récits réalistes souvent basés sur ses expériences de dissident. Beaucoup plus tard, il dira à propos de cette période de sa vie :
« Chaque expérience à laquelle l’écrivain réussit à survivre, est bonne. Je ne plaisante qu’à moitié parce qu’il est vrai que je ne pouvais pas voyager, que j’ai été exclu de toutes les organisations et que beaucoup de gens craignaient de me rencontrer, et cela m’a laissé beaucoup de temps pour étudier, pour écrire et j’en ai profité autant que je le pouvais. En revanche, il s’est formé une communauté des gens qui n’aimaient pas le régime en place, qui se rencontraient, qui échangeaient des livres publiés en samizdat, et cette communauté de gens majoritairement jeunes, était stimulante et intéressante. »
La dernière étape et les nouvelles inspirations
La révolution de 1989, la chute du régime communiste et le retour difficile à la démocratie donnent à Ivan Klíma la possibilité de publier librement ses livres et lui fournissent aussi toute une gamme de thèmes et de nouvelles inspirations. Lauréat de plusieurs prix littéraires, écrivain dont l’œuvre est traduite dans une trentaine de langues, il raconte sa vie dans ses mémoires en deux tomes intitulés Moje šílené století - Mon siècle fou. Ses livres reflètent désormais l’exaltation de la liberté nouvellement acquise mais aussi le désenchantement progressif, la désillusion et la difficulté de résister aux phénomènes négatifs de la nouvelle époque. L’auteur plonge dans l’intimité des héros de ses romans et de ses contes, dans leurs amours, leurs antipathies, leurs aspirations, leurs hésitations et leurs infidélités et brosse le tableau de la situation sentimentale de l’homme du début du troisième millénaire. Jusqu’à la fin, cet observateur perspicace de la vie n’aura pas manqué d’impulsions et d’inspirations pour poursuivre son œuvre.






