Ivan Koniev, la statue de la discorde

Памятник маршалу Коневу (Фото: ŠJů, CC BY-SA 3.0)

La statue du maréchal Ivan Koniev, dans le sixième arrondissement de Prague, a une nouvelle fois été vandalisée début mai avec de la peinture rose ! Il faut dire que le monument à la gloire du général soviétique, qui a contribué à libération d’une bonne partie de l’Europe centrale et orientale, mais est aussi impliqué dans des épisodes moins glorieux de la Guerre froide, est pour le moins controversé…

La statue du maréchal Koniev | Photo: ŠJů,  Wikimedia Commons,  CC BY-SA 3.0
En France également, le débat a surgi encore récemment sur la part dans la victoire sur l’Allemagne nazie qui revient aux Soviétiques, dont les pertes militaires durant le conflit s’élèvent, selon les estimations, à près de 10 millions de morts. En Tchéquie, la discussion est d’autant plus vigoureuse que l’Armée rouge a contribué directement à la libération de la majeure partie du territoire tchécoslovaque. Forcément, la perception de l’effort de guerre soviétique a ensuite beaucoup pâti avec le rôle de Moscou dans la satellisation communiste de l’Europe centrale et orientale et avec l’invasion et l’occupation de la Tchécoslovaquie en 1968.

La statue du maréchal Koniev, installée à Prague en 1980, en pleine période de normalisation, est l’un des éléments qui cristallisent depuis quelques années ces débats en République tchèque. Le général soviétique, vétéran du premier conflit mondial, doit son monument pragois à son rôle en 1945 dans la libération de la ville, laquelle est alors déjà insurgée contre l’occupant allemand. L’historien Jan Adamec précise :

« En 1943, Koniev, grâce à ses succès, attire pour la première fois l’attention de Staline, qui loue son courage. Il devient le commandant en chef sur le front ukrainien et, avec le général Joukov, il mène l’attaque sur Berlin. Il se dit que Staline a motivé les deux généraux en les poussant à la compétition pour savoir qui serait le premier à arriver dans la capitale allemande. En lien avec le front où opère Koniev, se déroulent les opérations de libération de la Tchécoslovaquie. Koniev a ainsi eu l’opportunité de libérer une partie de la Bohême et de la Moravie ainsi que Prague. »

Le maréchal Ivan Koniev,  photo: public domain
Seulement, la carrière de Koniev ne s’arrête pas là. Après la guerre, décoré des plus hautes distinctions soviétiques, le maréchal occupe des postes de commandement importants en Europe. En 1956, il supervise notamment la répression de l’insurrection hongroise. Et ce n’est pas tout, comme l’explique l’historien et militaire Eduard Stehlík, employé du ministère tchèque de l’Intérieur :

« Après la guerre, il y a bien sûr le problème de la répression très sanglante de l’insurrection hongroise contre le régime communiste. Son nom est aussi associé à la construction du mur de Berlin. En 1968, il est venu en Tchécoslovaquie avant l’occupation. Profitant de l’autorité incontestable dont il disposait ici en tant que libérateur, il a mené une opération de renseignements pour les unités soviétiques avant qu’ils n’occupent le pays. Je comprends donc que toute une série de personnes ne voient par le maréchal Koniev comme une personnalité blanche comme neige. »

Photo: ČT24
Les vandales qui repeignent régulièrement la statue de rose sont de ceux-là. De même que la mairie d’arrondissement de Prague 6, qui a lancé en début d’année des travaux pour rénover la place des Brigades internationales et pour ajouter au monument un nouveau panneau explicatif en trois langues. Alors que jusqu’à présent, le maréchal n’était présenté qu’en tant que le libérateur de Prague, ses faits d’armes postérieurs seront désormais également mentionnés.

Le projet a suscité l’ire des ambassades de la Russie et de plusieurs autres pays issus de l’ancienne Union soviétique. Dans une lettre ouverte au ministre tchèque des Affaires étrangères Martin Stropnický (ANO), elles dénonçaient en janvier dernier une opération visant à donner "une vision négative" du rôle historique du maréchal et irrespectueuse des soldats tombés pour la libération de la Tchécoslovaquie. Le ministère a répondu que l’affaire ne le concernait pas. Sa porte-parole Irena Valentová :

« Le monument du maréchal Koniev est la propriété du sixième arrondissement de Prague. C’est donc à cette autorité de décider ce qu’il convient de faire. »

L’historien Eduard Stehlík fait, lui, un distinguo entre la statue du maréchal et les soldats morts dans les opérations visant à libérer le territoire tchécoslovaque. Il estime que la première n’est pas un hommage aux seconds et que la Tchéquie veille scrupuleusement à l’entretien de leurs tombes et au respect de leur mémoire.

Les travaux de réaménagements devraient être achevés d’ici à la fin du mois de juin. On saura donc bientôt si la pose d’une nouvelle plaque informative permettra à la statue du maréchal Koniev de ne plus subir de dégradation à la peinture rose.