« Je devais apprendre les messages par cœur pour les transmettre aux dissidents sur place »
Anna Anthony, née Víšová à Prague à la fin de la guerre, est entrée à la radio publique dans les années 1960. Elle part en Espagne juste avant l’invasion de 1968 et, après l’écrasement du printemps de Prague, décide de rester à l’Ouest - à Paris puis en Suisse, où elle devient infirmière psychiatrique. Lors de ses retours réguliers dans son pays natal, elle se voit confier des messages par la dissidence tchécoslovaque jusqu’à la chute du régime en 1989.
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Vous avez travaillé ici même, à Radio Prague, pas exactement là où nous sommes puisqu’on est dans la partie moderne du bâtiment, mais dans la partie historique de la radio publique, parce que vous êtes entrée ici en 1963. Racontez-nous comment était le premier jour, par exemple. À quoi ça ressemblait ? Vous êtes arrivée pour travailler directement pour Radio Prague ?
« Oui, mais ce que je faisais, c’était répondre aux lettres des auditeurs en espagnol. »
Comment se fait-il que vous parliez espagnol ?
« Parce que j’ai étudié l’espagnol à la faculté de philologie, et je ne me rappelle pas comment j’ai atterri ici… »
Par hasard ou par connexion ?
« Probablement par une connexion, mais je ne sais plus. »
Et vous vous souvenez du travail, du courrier des auditeurs ?
« Oui, c’était généralement des gens assez simples, antifranquistes, et qui... avaient beaucoup d’illusions sur le régime dans lequel on vivait ici. »
« Mon rôle était de répondre assez simplement. Je ne parlais pas encore l’espagnol aussi bien que maintenant, alors j’avais une espèce de modèle sur lequel je collais le contenu. »
C’était une période de liberté relative, les prémices du printemps de Prague. Est-ce qu’il fallait que vous envoyiez dans le courrier de la pure propagande du régime ou non ?
« Non, pas du tout, des lettres toutes simples. Et je ne contestais pas ce qu’ils s’imaginaient sur notre régime… »
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Il y a eu récemment le film Vlny - Radio Prague, les ondes de la révolte en français -. Avant 1968, il y eu comme un souffle de liberté sur le pays. Comment était-ce d’avoir 20 ans, à cette période-là, à Prague et à la radio ?
« Je ne sais pas quoi dire. J’étais... Je vivais cette atmosphère, mais je n’étais pas impliquée dans des actions concrètes. Je vivais comme ça, "par la peau", ce qui se passait. Et j’en ai profité pour partir en Espagne aussi, parce que c’était relativement facile à ce moment-là. »
Vous partez en Espagne en juin 1968
« Oui, je suis allée travailler comme jeune fille au pair à Madrid. Et j’ai tenu le coup quelques mois, mais ce n’était pas évident. J’avais une demi-journée libre par semaine. Et je travaillais toute la journée. Alors je suis partie. Sans argent, sans travail, sans domicile fixe. Et heureusement, j’avais déjà rencontré en Espagne des gens formidables. Il y avait des personnes qui me connaissaient très peu, mais qui m’ont logée pendant deux mois, gratuitement. Et voilà. C’est parti comme ça. »
Et quand vous êtes en Espagne arrive ce tragique jour d’août 1968 et l’invasion de la Tchécoslovaquie par les troupes du Pacte de Varsovie. Donc vous décidez à ce moment-là de prolonger, de rester ?
« Oui. J’ai dit avant que ça n’arrive, que si ça péclote en Tchécoslovaquie, que je ne rentre pas. Et je me suis souvenu, le jour de l’invasion, de ce que j’ai dit. Et je me suis dit, maintenant, il faut que je tienne parole. Et je l’ai fait. »
Jiří Dienstbier, collègue, futur beau-frère et futur chef de la diplomatie
On s’est assis pour prendre un café avant d’entrer dans le studio, juste en dessous de la photo de Jiří Dienstbier. Et en fait, Jiří Dienstbier n’est autre que votre beau-frère…
« Je l’ai connu avant ma sœur. Ici, à la radio. Nos mères travaillaient ensemble. La mère de Jiří Dienstbier a dit qu’il devait me contacter à la radio. Et c’est comme ça qu’on s’est connus. »
Jiří Dienstbier, ancien journaliste de la radio devenu après 1968 dissident, et devenu chef de la diplomatie tchèque après la révolution de Velours de 1989. Avant d’en arriver à cette révolution de Velours, vous décidez donc de rester à l’ouest, mais vous n’êtes pas restée tout le temps en Espagne. Quel a été votre parcours ensuite ?
« Après, je suis partie en France. Je me suis mariée en France. Et je suis restée cinq ans. À Paris, j’ai refait des études de russe à l’université de Vincennes, ce qui était une université très gauchiste, que le ministre de l’Éducation a donné en cadeau aux étudiants après mai 68. »
Ce n’est pas banal d’apprendre le russe après l’invasion du pays ?
« Non, mais je ne mettais pas ça en relation. Je trouve que la langue russe est une très belle langue. Mon père, par exemple, a refusé de parler russe après, mais je ne trouvais pas ça très... Comment dire ? Pas très juste. »
Donc, vous reprenez les études à ce moment-là. Et ensuite, vous faites quoi ?
« J’allais déjà, à l’époque, je ne sais plus à partir de quelle année, travailler en été en Suisse, dans un restaurant à la campagne. Et après, quand j’étais célibataire, je suis allée une fois. Et je suis restée une année environ. Et après, j’y suis retournée. Après, j’ai connu le père de ma fille. Ça m’a encore convaincue de rester en Suisse. »
Interrogatoires humiliants, messages passés entre les dissidents Jiří Pelikán et Ladislav Lis
Revenons un peu en arrière dans les années 1970 et 1980. Vous avez la possibilité de rentrer parce que vous obtenez un passeport français ?
« J’ai demandé à Paris le passeport d’immigration - vystěhovalecký pas. Et je l’ai eu. Alors, avec ce passeport, je devais toujours demander un permis, comme une sorte de visa, pour aller en Tchécoslovaquie, mais je pouvais y aller comme je voulais, aller et venir comme je voulais. »
Mais à chaque fois il y avait des interrogatoires…
« Mais ça ne m’empêchait pas d’y aller. »
Comment ça se passait concrètement ?
« Je ne me souviens plus si on me l’a dit au consulat. Je devais me présenter à la police pour me présenter. Généralement, on me soumettait à un petit interrogatoire, un peu humiliant. »
Je suppose que vous avez dû mentir parce que vous aviez des contacts avec la dissidence et l’un des dissidents les plus actifs à l’ouest, basé en Italie, venait jusqu’à Paris vous voir pour vous transmettre des messages. Racontez-nous. C’était dans les années 1980 ?
« Oui, probablement. C’était Jiří Pelikán. On allait dans un bistrot toujours. Il venait me voir à Paris. Il m’a même payé une fois le vol pour Prague parce qu’il avait besoin que j’y aille. Et j’étais pauvre.
« Alors, on allait au fond d’un bistrot pour qu’on ne nous voie pas. Et il me disait ce que je devais dire à la Ladislav Lis, qui était un autre dissident ici, en Tchécoslovaquie. Alors, je le notais. Et quand je prenais le train, je l’apprenais par cœur. Après, je déchirais le papier. Voilà. Et je le transmettais. »
Donc, vous le récitiez par cœur à Ladislav Lis qui vous attendait soit dans son chalet de campagne, soit ici à Prague ?
« Oui. »
Vous aviez peur ?
« Non. Non. On m’a donné des consignes. Justement, Jiří Dienstbier m’a briefée sur comment je devais me comporter si on m’arrêtait. Et ce n’est jamais arrivé. »
Comment fallait-il se comporter dans ce cas-là ?
« Se taire. Se taire. Ne rien dire. C’était le principal. »
Où êtes-vous en novembre 1989 ? Qu’est-ce que vous faites lors de la chute du régime communiste ?
« Je suis venue en novembre. J’ai pris un congé qui n’était pas prévu. Et je suis venue avec ma fille ici, à Prague. Très vite. Je ne sais plus quand en novembre, mais ça s’est fait très vite. »
Et alors, vous êtes avec votre fille sur la place Venceslas ?
« Mon père s’y est opposé. Il n’a pas voulu que j’y aille avec ma fille. Elle avait deux ans et demi. Alors j’y suis allée sans elle, plusieurs fois. Comment dire ? Je ne trouve pas le mot en français. L’enthousiasme était le sentiment qui me dominait. L’enthousiasme, oui. Avec en même temps, un peu d’incrédulité. Est-ce que c’est vrai ? Est-ce que ça va durer ? »







