Jean-Luc Tingaud : « Nous voulons entraîner le spectateur dans une sorte de rêve éveillé »

'Pelléas et Mélisande', photo: Théâtre national

Dimanche 30 septembre a eu lieu au Théâtre national de Prague la première de l’opéra Pelléas et Mélisande, chef d’œuvre de Claude Debussy et de Maurice Maeterlinck qui, lors de sa première mondiale en 1902, avait déclenché un scandale à l’Opéra comique de Paris et marqué un tournant dans l’évolution de la musique. A Prague, l’œuvre a été mise en scène par Rocc, directeur artistique actuel de l’Opéra du Théâtre national. L’orchestre et les solistes du premier théâtre du pays étaient placés sous la direction du jeune chef français Jean-Luc Tingaud. Ce dernier a répondu à quelques questions de Radio Prague.

Jean-Luc Tingaud, photo: Théâtre national
Qu’est-ce que l’opéra Pelléas et Mélisande représente pour vous ? Est-ce un drame lyrique, un poème symboliste, un mythe ou autre chose ?

« Oui, c’est vraiment un drame lyrique parce que le texte a été vraiment mis en musique par Debussy. Il a trouvé dans ce texte une musicalité qui correspondait à sa sensibilité et il a donné à ce drame lyrique une très grande portée, une portée symphonique. »

Vous avez déjà dirigé Pelléas et Mélisande à l’Opéra de Rennes. Qu’est-ce que cette expérience vous a-t-elle donné ? Y a-t-il une grande différence entre la production de Rennes et celle de Prague ?

« Les deux productions bien que différentes ont une qualité commune et c’est la magie. C’est une œuvre qui nécessite vraiment un univers visuel qui réponde à l’univers sonore de Debussy et dans les deux cas le metteur en scène a su trouver cette magie visuelle. »

'Pelléas et Mélisande', photo: Théâtre national
La France est la patrie de la musique impressionniste. Récemment nous avons assisté à Prague à un très beau récital du pianiste Jean-Yves Thibaudet consacré exclusivement à Debussy. Les Français ont-ils un don particulier pour interpréter et, dans votre cas, diriger la musique impressionniste ?

« C’est vrai que je m’y sens très à l’aise parce que c’est mon langage depuis toujours. J’ai grandi dans cet univers et mes maîtres en musique ont été directement issus de Ravel et de Debussy. Donc c’est un langage qui m’est familier. Ce que je voudrais souligner à propos de Debussy, c’est à quel point il est proche de la langue française. C’est une langue qui peut paraître complexe à des étrangers. Il y a vraiment cette musicalité très propre que Debussy a réussie vraiment à rendre à merveille dans l’écriture vocale. »

Avez-vous une méthode spéciale pour saisir toutes les richesses et les nuances de cette musique ?

'Pelléas et Mélisande', photo: Théâtre national
« Il s’agit de trouver des lignes et des directions dans l’orchestre. C’est presque un travail d’architecture, parce qu’au début on a une sorte de matière brute et les musiciens qui la découvrent. Ici, les musiciens du Théâtre national n’avaient pas joué cette œuvre depuis 25 ans, je crois. Donc à partir de la matière brute on va dégager des lignes, des espaces, des couleurs et des lumières. Tout est indiqué dans la partition parce que l’écriture de Debussy est très précise, très claire. Le travail de chef avec les musiciens, c’est donc ça – de dégager les lignes et les espaces pour rendre la musique lisible. »

Dans quelle mesure la mise en scène minimaliste de Rocc convient-elle à votre propre conception de Pelléas ? Avez-vous trouvé facilement un langage commun avec le metteur en scène ?

« Ah oui, on s’est très bien entendu parce que tous les deux, nous voulions aller dans la même direction, direction méditative qui emporte le spectateur dans un univers dans lequel il y a une sorte d’hypnose de la musique et de cette œuvre qui est, on pourrait le dire, une œuvre quasiment surréaliste avant l’heure. C’est une œuvre très particulière. On se demande si ce sont des personnages réels ou si ce sont des rêves. Voilà, on veut entraîner l’auditeur et le spectateur dans une sorte de rêve éveillé quasiment de l’ordre de l’hypnose.»

'Pelléas et Mélisande', photo: Théâtre national
Comment s’est déroulée votre coopération avec les chanteurs et l’orchestre du Théâtre national ? Avez-vous trouvé à Prague des artistes déjà préparés à interpréter cette musique d’un style très particulier ?

« C’est un très gros travail. Déjà pour les chanteurs français ou qui parlent le français apprendre Pelléas et Mélisande nécessite un an, voire deux ans. Et il est vrai que j’aurais souhaité avoir plus de temps pour travailler avec les chanteurs et les amener le plus loin possible. Mais ils ont été très courageux et ont énormément travaillé. De leur part, c’est la nécessité d’un apprentissage quasi phonétique de la langue française qu’ils ne parlent pas et ensuite j’ai dû leur faire comprendre où était la direction du phrasé et du rythme pour trouver du naturel. Donc ça été un gros travail et j’ai beaucoup travaillé avec eux, et même parfois en dehors des répétitions pour les amener le plus possible à la vérité, à la justesse.

'Pelléas et Mélisande', photo: Théâtre national
Quant à l’orchestre, j’ai trouvé à Prague un orchestre formidable et très souple. Les musiciens de cet orchestre n’ont pas du tout l’habitude de jouer cette musique. Je crois qu’ils ne jouent pas beaucoup de musique française et surtout pas tellement de musique impressionniste. Et donc je leur ai expliqué que c’était une approche de l’écoute et du silence, quasiment plus proche de la musique de chambre que de l’orchestre. Le rôle de chef est de coordonner tout ça. Mais ils ont été remarquables de réception. Je suis très content du résultat obtenu en termes de couleur et de sonorité de l’orchestre. ».

Vous avez travaillé sur cette production pendant une période où le Théâtre national traversait une crise, le directeur général du théâtre a été relevé de ses fonctions par le ministère de la Culture et les artistes du théâtre organisaient des protestations. Est-ce que tout cela s’est reflété dans le travail sur cette production ?

'Pelléas et Mélisande', photo: Théâtre national
« Cela a été surtout difficile pour Rocc qui avait une double casquette sur cette production puisqu’il est à la fois le directeur artistique de l’opéra et metteur en scène de la production. Donc j’ai été, je l’espère, un soutien pour lui et à ses côtés pour tenir la production quand il devait s’absenter pour des rendez-vous et des urgences liés a cette situation. Et il y a eu vraiment une solidarité de tous les artistes pour mener la production le mieux possible à son terme. «

Et encore une dernière question : combien de fois dirigerez-vous cet opéra à Prague ?

« Alors pour l’instant il est prévu que je dirige quatre représentations et pourquoi pas d’autres les années suivantes, si l’on me le demande. Ce sera avec plaisir. »