Kiruna : le déplacement d’églises, un savoir-faire tchèque aussi !

L'église luthérienne de la ville suédoise de Kiruna est au centre de l’attention du monde entier cette semaine. Inaugurée en 1912 au nord du cercle polaire, elle est déplacée de plusieurs kilomètres, en raison du risque d’effondrement du sol à cause de l’exploitation d’un immense gisement de minerai de fer. Ce sacré déménagement, tout en douceur, est diffusé en direct par la télévision publique. Mais au siècle dernier, la Tchécoslovaquie avait déjà un savoir-faire hors du commun en matière de déplacement d'églises et chapelles. 

La chapelle Sainte-Marie-Madeleine à Prague (1956)

La chapelle Sainte-Marie-Madeleine | Photo: Jolana Nováková,  ČRo

À Prague et dans d’autres villes du pays, les précédentes générations ont déjà connu le déménagement de lieux de culte, le premier remontant à l’année 1956, pour le sauvetage de la chapelle Sainte-Marie-Madeleine à Prague, érigée en 1635 par le prévôt du monastère des Cyriacs sur l’ancienne vigne sous Letná. Elle se trouvait à l’origine à proximité immédiate du pont Svatopluk Čech. La Tchécoslovaquie des années 1950 n’était pas la Suède des années 2020 et en 1956, la chapelle a été grandement menacée de destruction pour faire place à l’escalier menant au tristement célèbre monument de Staline.

Le déplacement de la chapelle Sainte-Marie-Madeleine en 1956 | Photo: ČT

Afin de la sauver de la destruction annoncée, le projet de déplacement fut conçu et réalisé par l’académicien Stanislav Bechyně, grâce à qui la chapelle fut, au printemps 1956, déplacée d’une trentaine de mètres en amont de la Vltava. Lors de cette opération techniquement exigeante, la chapelle fut d’abord renforcée à l’intérieur par une structure en bois, puis ceinturée par des cerclages d’acier. On la renforça également par une couronne en béton armé. Ensuite, au moyen d’une voie ferrée temporaire et de chariots de transport assistés par un système de poussée, elle fut déplacée vers l’emplacement préparé, puis restaurée.

Chapelle Saint-Sébastien à Uherské Hradiště (1959)

Chapelle Saint-Sébastien à Uherské Hradiště | Photo: Markéta Macháčková,  ČRo

En raison de travaux sur les voiries locales, la chapelle baroque Saint-Sébastien du XVIIIᵉ siècle fut déplacée de neuf mètres en 1969. L’opération commença le 6 janvier 1969 et fut considérée comme une préparation au transfert de l’église de l’Assomption de la Vierge Marie à Most, six ans plus tard. La chapelle avait été construite en 1715 par la garnison militaire de la ville en remerciement pour la fin d’une épidémie de peste.

Le déplacement de la chapelle Saint-Sébastien à Uherské Hradiště en 1969 | Photo: Uherské Hradiště historické

L’opération fut réalisée grâce à la technologie brevetée et unique de Josef Wünsche et Antonín Šulák : la chapelle fut séparée de ses fondations, soulevée hydrauliquement, puis déplacée sur des rouleaux vers de nouvelles fondations.

Transfert de l’église de l’Assomption de la Vierge Marie à Most (1975)

Même à l’échelle mondiale, ce fut une opération unique : à l’automne 1975, l’église de l’Assomption de la Vierge Marie de Most dut être déplacée pour céder la place à l’exploitation du charbon, cinquante ans avant l'église de Kiruna ! En 28 jours, l’édifice fut transporté sur 841,1 mètres, près de l’hôpital baroque et de l’église gothique Saint-Esprit. Ce déménagement est inscrit dans le Livre Guinness des records comme le déplacement du plus lourd objet jamais transporté sur rails, avec un poids total de 12 000 tonnes. L’église gothique tardive échappa ainsi au sort des autres bâtiments de cette ville du nord de la Bohême, promis à la démolition à cause des gisements de lignite.

La méthode habituelle, consistant à faire rouler l’édifice sur des cylindres placés sur un support fixe, fut abandonnée au profit d’une technique utilisant une voie flexible et des chariots capables de compenser les irrégularités du terrain. L’équipement intérieur de l’église fut retiré, le clocher démonté, les murs consolidés. À la mi-septembre 1975, l’église et sa crypte souterraine furent séparées de leurs fondations. Après le déplacement de l’édifice, construit entre 1517 et 1550, il fallut encore 13 années de travaux de stabilisation et de restauration avant sa réouverture. L’église fut de nouveau consacrée en juin 1993 et, depuis février 2010, elle est inscrite parmi les monuments culturels.

L’église de l’Assomption de la Vierge Marie à Most | Photo: Miloš Turek,  Radio Prague Int.

L’église penchée Saint-Pierre d’Alcantara – la « Tour de Pise tchèque »

L’église Saint-Pierre d’Alcantara à Karviná | Photo: Romana Kubicová,  ČRo

Comme de Kiruna à Karviná il n’y que quelques lettres de différences mais une histoire minière et un sous-sol comme du gruyère en commun, il est difficile de ne pas mentionner dans cette liste l’église Saint-Pierre d’Alcantara, même si elle n’a pas été déplacée.

Le sol sur lequel se dresse cette église s’est affaissé de 37 mètres en seulement quelques décennies à cause de l’effondrement de galeries minières situées en dessous. L’édifice penche désormais vers le sud – mais il tient toujours debout, et il est devenu une attraction touristique et même le titre d’un célèbre livre (Šikmý kostel, de Karin Lednická). Son inclinaison est presque comparable à celle de la célèbre tour de Pise, et son histoire est tout aussi fascinante à sa manière. En réalité, l’histoire de l’église reflète celle de toute la ville. L’église est inscrite dans le Livre tchèque des records et curiosités : c’est officiellement l’église la plus penchée du pays.

L’église de l’Archange Saint-Michel à Prague, détruite par un incendie il y a cinq ans

Enfin, cette liste d’églises déplacées ne serait exhaustive sans, notamment, l’église de l’Archange Saint-Michel, également appelée petite église carpatique Saint-Michel. Cette église orthodoxe entièrement en bois, à l’origine gréco-catholique, fut construite en 1625 (selon d’autres sources dans la seconde moitié du XVIIᵉ siècle) dans le village de Velyki Lučky, près de Moukatchevo dans l’actuelle Ukraine. En 1793, elle fut vendue et déplacée à Medvedovce. En 1929, elle fut démontée en Ruthénie subcarpatique, transportée et reconstruite dans le jardin Kinský à Smíchov, dans le 5ᵉ arrondissement de Prague. Hélas, elle a été ravagée par un incendie le 28 octobre 2020, mais la municipalité a indiqué qu’elle financerait les travaux de reconstruction.

L'église orthodoxe de l’Archange Saint-Michel avant de l’incendie | Photo: Ondřej Tomšů,  Radio Prague Int.