« La Chanson du Mal-Aimé », seule coproduction franco-tchécoslovaque des années 1980

la_chanson_du_mal_aime2.jpg

Lors de la soirée consacrée à Guillaume Apollinaire à l’Institut Français, et dont nous vous avions parlé dans un précédent article, nous avons eu la chance de voir un film sur le poète nommé « La Chanson du Mal-Aimé », réalisé en 1980. Une des curiosités de ce film résolument original est qu’il est une coproduction franco-tchécoslovaque : la seule entre 1969 et 1989. Rencontre avec Claude Weisz, le réalisateur:

« Ce n’est pas vraiment une biographie, c’est une fantaisie autour d’Apollinaire, incarné par Rufus, qui ne ressemble pas physiquement à Apollinaire, mais j’ai choisi Rufus parce que c’était un peu un saltimbanque avec ce côté ‘fil-de-fériste’. Il y a une partie tout à fait imaginaire où des personnages qui ont existé et des personnages littéraires se rencontrent, le nœud étant évidemment Prague. Le film est un peu la Prague que j’ai connu quand j’étais enfant, je l’ai connue assez bien et j’ai vu les différentes évolutions de la ville depuis 1946. J’ai retrouvé des personnages comme Kafka bien sûr, le brave soldat Chvéïk, Apollinaire, qui se retrouvent et qui, évidemment, ne se sont jamais fréquentés. C’est un film qui est beaucoup basé sur l’imaginaire, sur des rêves, qui présente un personnage, je le disais en le revoyant hier, assez désespéré. Un homme qui est joyeux apparemment et qui a quand même un destin tragique : il va mourir en 1918 des suites de ses blessures et de la grippe espagnole, et surtout qui est un « mal aimé ». Il aime, et la plupart des femmes qu’il connaît et dont il est amoureux l’abandonnent plus ou moins rapidement, ou alors il vit un amour un peu imaginaire avec Madeleine Pagès par exemple. C’est un film qui demande au public un effort car il est construit de façon un peu cubiste, c’est un assemblage de séquences et de plans qui ne sont pas du tout chronologiques. »

Ce qu’il y a d’étonnant est qu’il s’agit d’une coproduction franco-tchécoslovaque, une des seules entre 1969 et 1989. Comment cela s’est-il passé ? Comment êtes-vous arrivé à faire une coproduction avec un Etat communiste ? Racontez-nous l’histoire…

'La Chanson du Mal-Aimé'
« Oui, alors c’est une histoire très compliquée et un peu merveilleuse. C’est effectivement la seule véritable coproduction, c’est-à-dire avec un apport d’officiellement 40% du budget apporté par la Tchécoslovaquie et les studios Barrandov, entre 1969 et 1989. Il n’y en a pas eu d’autres. C’était très compliqué, les négociations ont duré assez longtemps. Après ça s’est très bien passé, nous avons accepté le scénario, jusqu’à un moment où je suis revenu et où on m’a dit qu’il fallait que nous discutions du scénario. On m’a dit que le scénario n’était pas tout à fait correct et qu’il fallait l’adapter « à la sensibilité du peuple tchèque ». On a convenu que ce que j’avais écrit serait la version internationale et puis qu’il y aurait quelques modifications pour la version tchèque. Je ne sais pas ce qu’est devenu la version tchèque, deux réalisateurs ont travaillé sur le positif, l’internégatif qui devait être livré par le producteur français qui a fait faillite n’a jamais été livré. On ne sait pas où est cette copie. »

Avez-vous rencontré beaucoup de problèmes politiques et financiers pendant la réalisation de ce film en 80 ?

« Pour les problèmes politiques, une fois que le principe que ma version serait la version internationale a été accepté il n’y avait plus de problèmes. Sur le plan français j’ai eu effectivement beaucoup de problèmes parce que j’ai eu un producteur qui était en fin de parcours, qui a utilisé l’avance sur recette que j’avais reçu pour payer ses dettes et lorsqu’on est arrivé au tournage de mon film il n’y avait plus d’argent. J’avais tout le temps des problèmes de production, des problèmes de financement avec une équipe qui, à un moment, n’était plus payée. On est arrivé au montage, il n’y avait plus d’argent pour faire le montage. Ca a été terrible et c’est vrai que pendant ce travail perpétuel j’étais, moi aussi, en équilibre total dans le fait de ne pas tomber ni à gauche ni à droite et de continuer d’avancer la production. A un certain moment sur le plan de la production je me suis retrouvé un petit peu seul et cela nuit au travail d’un réalisateur, bien entendu, d’être préoccupé par des problèmes de production pendant le tournage. »

Dernière question, au-delà du film biographique et historique, qu’avez-vous cherché à exprimer ? Si vous deviez en tirer un message, quel serait-il ?

« L’essentiel est vraiment le parcours d’un homme qui cherche son identité. La deuxième chose est ce destin d’être un personnage qui est apparemment un personnage joyeux, bon vivant, et qui est tout à fait angoissé, mélancolique. Sa poésie est bouleversante, il écrit des choses extrêmement joyeuses mais au fond il y a toujours, je dirais, ce filet de violoncelle extrêmement grave, mélancolique, angoissé. Il y a aussi ce monde, je suis dans l’Europe, c’est un film extrêmement européen, on entend cinq ou six langues… C’est surtout un amour de la poésie et des arts en général, d’un personnage qui symbolise tout ça. De quel côté va-t-il tomber ? Est-ce qu’il va tomber ? Il sera sur le fil jusqu’au bout mais il risque toujours de glisser du fil. »