« La Clef de Sid’ », première BD d’un auteur français à Prague

Source : Mosquito

« Bonjour je m’appelle Guillaume Tenaud, j’ai 40 ans et j’habite à Prague depuis 7 ans. Je suis professeur de français indépendant pendant le jour, et, la nuit, j’écris des histoires. Je viens de publier ma première bande-dessinée qui s’intitule La Clef de Sid’ en collaboration avec le dessinateur Frédéric Claverie. Je suis le scénariste de cette histoire qui a été publiée en juin dernier aux éditions Mosquito. »

Entretien donc avec Guillaume Tenaud, auteur de cet album très actuel dont l’histoire, celle d’« un vieil horloger du passé qui fait la connaissance d’une jeune aide à domicile qui a tout l’avenir devant elle », ne se passe certes pas à Prague, mais le pourrait très bien. Car si la capitale tchèque est « la ville aux cent clochers », elle est, forcément aussi, celle aux cent horloges...

Guillaume Tenaud,  photo : Paulina Škytová

Guillaume, vous travaillez la nuit, et on peut voir là un parallèle avec le héros de votre album, Hippolyte, un homme âgé qui, parfois, ne parvient pas à trouver le sommeil...

« C’est vrai. Mais si je travaille la nuit, ce n’est pas parce que je ne trouve pas le sommeil, c’est juste que je n’ai pas le temps d’écrire pendant la journée. Mon personnage principal est un vieil horloger à la retraite qui est devenu un peu insomniaque au fil des années. Il s’occupe de réparer les montres et les horloges des gens de son entourage, de ses voisins, de ses amis... Il a quelques petits soucis et c’est pour ça qu’il ne dort pas beaucoup la nuit. »

Pourquoi le jeune homme que vous êtes a-t-il choisi de parler de la solitude des personnes âgées ? Parallèlement, votre album est aussi une forme d’hommage que vous rendez aux aides à domicile et auxiliaires de vie..

Source : Mosquito

« En fait, je pensais à cette histoire depuis un certain temps déjà. Je trouvais intéressant de parler du temps qui passe en mettant en opposition d’un côté ce vieux monsieur - 86 ans - qui est nostalgique parce qu’il a perdu sa femme et qu’il a la majorité de sa vie derrière lui et de l’autre son histoire d’amitié avec cette jeune fille, Sidonie. Elle est aide à domicile, elle a 22 ans, elle a toute la vie devant elle et se pose des questions sur son futur. »

« A l’origine, pour moi qui ai toujours adoré les montres et horloges, il s’agissait d’un conflit de générations. J’ai trouvé ça bien de parler de deux générations opposées et de les mettre dans un contexte de temps qui passe. Comme la BD est un média visuel, pour illustrer ce temps qui passe, il n’y a rien de mieux que les horloges, les montres. »

Source : Mosquito

« Enfin, c’est ce que je pensais... Car si pour un scénariste, c’est facile d’écrire dans la description des scénarios ‘qu’il y a une pièce avec 50 horloges’, pour le dessinateur, en revanche, c’est bien plus compliqué. Cela l’a contraint à un gros travail de recherche là-dessus, donc je ne sais pas si lui était aussi content que moi. »

« Ensuite, je suis originaire d’une famille où il y a beaucoup d’infirmières. Ma mère, ma tante, ma sœur, elles sont toutes infirmières ! J’ai toujours été entouré de personnes qui travaillent dans le milieu médical. Ma grand-mère maintenant vit seule, elle n’a pas d’aide à domicile, mais habite dans un appartement adossé à une maison de retraite. Quand je l’appelle, je comprends bien que la vie, quand on vieillit seul, n’est pas toujours facile. »

« Les Tchèques s’occupent encore de leurs vieux »

Source : Mosquito

Le thème de votre album étant le temps qui passe, est-ce celui-ci qui justifie le choix du noir et blanc ?

« A l’origine, c’est surtout l’éditeur qui a fait ce choix, car La Clef de Sid’ est notre premier album. Avant de se lancer, l’éditeur m’a d’abord demandé si nous pouvions mener le projet à bout. Nous ne lui avions montré que trois planches au début en lui disant que nous allions en faire cinquante-quatre. Or, lui a besoin d’un certain rendement, et l’option couleurs aurait pris trop de temps. C’est donc d’abord un choix pratique et un peu par défaut qui nous a été imposé. Ceci dit, au fil du temps, nous nous sommes nous aussi rendu compte que le noir et blanc était très approprié pour le thème du temps qui passe. »

Si la publication de l’album est l’aboutissement d’un long travail, elle colle aussi parfaitement à l’actualité en raison du confinement. On parle beaucoup des personnes âgées et de leur isolement. Vous tombez donc en quelque sorte au bon moment...

Source : Mosquito

« On ne l’a pas fait exprès, mais le coronavirus montre que beaucoup de gens vivent de manière isolée. Quand la BD est sortie, je me suis rapproché sur les réseaux sociaux de groupes d’auxiliaires de vie, et en lisant un peu les commentaires et le quotidien de ces femmes - car ce sont majoritairement des femmes qui travaillent dans ce domaine -, on prend mieux conscience combien c’est un métier difficile et précaire. Les horaires sont allongés, ça demande beaucoup d’abnégation. Je trouve ça incroyable de dédier sa vie au bien-être des personnes âgées. C’est une vocation. »

« Dernièrement, c’est aussi devenu un sujet politique, car on a beaucoup parlé à travers un tweet du député François Ruffin du statut des assistantes sociales sous-payées en France. Bon, c’est un concours de circonstances, ce n’est pas pour ça que j’ai écrir l’album, mais ça reflète assez bien l’actualité et cette jeunesse un peu perdue. Cette jeune fille Sidonie a beau avoir toute la vie devant elle, elle ne sait pas vraiment quoi faire de cette vie. Elle se pose beaucoup de questions, comme beaucoup d’autres jeunes aujourd’hui. »

Source : Mosquito

Vous m’avez dit être frappé par la condition de beaucoup de personnes âgées en République tchèque, qui, en raison de faibles pensions de retraite et d’un niveau de vie modeste, sont contraintes de continuer à travailler. Cette observation vous a-t-elle également inspiré pour cette histoire ?

« La majeure partie de l’histoire était déjà écrite avant que je ne vienne ici. Je ne pense pas que cela m’ait vraiment influencé, mais je suis professeur, je discute beaucoup avec mes élèves et je m’aperçois qu’en République tchèque de nombreuses familles s’occupent encore de leurs aînés. Il y a des maisons intergénérationnelles, les maisons de retraite existent certes, mais beaucoup de gens prennent encore le temps de s’occuper de leur père, de leur mère, de leurs grands-parents. »

Source : Mosquito

« En France, c’est quelque chose que nous avons assez perdu. C’est dommage, car s’occuper en retour de ceux qui se sont occupés de nous auparavant appartient au cycle de vie. En Tchéquie, c’est le cas. Bon, je ne sais pas si ça le sera toujours, mais c’est vrai que la situation de certaines personnes âgées qui, parfois à plus de 70 ans, sont encore contraintes de travailler... On en voit chez McDonald’s, nettoyer les toilettes publiques ou dans les musées. »

« Je trouve ça triste, car je pense qu’on devrait pouvoir, à un moment donné, profiter de la vie et ne plus avoir à travailler jusqu’à la fin de ses jours. A l’origine, c’est une histoire indépendante, mais c’est vrai que tout cela fait ressortir des sujets sensibles qui me touchent beaucoup. »

Source : Mosquito

Même si Sidonie apporte dans le livre un vrai rayon de soleil  dans le quotidien de ce vieux monsieur, cela n’empêche pas ce dernier de lui dire qu’il ne fait plus qu’attendre. C’est là aussi un des thèmes que vous abordez à la fin du livre...

« Je pense que c’est un sujet actuel. On en parle beaucoup en France, qui est un pays assez en retard sur la fin de la vie. Mon autre grand-mère est décédée d’un cancer… C’est un peu le thème de l’euthanasie aussi, le choix de partir. Ça touche à des questions sociétales et politiques. Je pense qu’il y a beaucoup de gens qui font ce choix et qui sont obligées de se cacher, alors qu’on vit dans un monde où on a le droit de bien vivre, mais aussi le droit de bien mourir. »

Source : Mosquito

« Dans cette histoire, nous abordons aussi le placement forcé. Hippolyte a un fils qui souhaite absolument vendre la maison et placer son père en maison de retraite, alors que pour Hyppolite c’est inconcevable. Cette maison, c’est toute sa vie, tous ses souvenirs, son épouse est décédée, elle repose au cimetière qui se trouve juste à côté. Il va lui rendre visite chaque jour, donc il refuse de partir comme il le dit dans des ‘mouroirs’ en parlant des maisons de retraite. Oui, c’est triste. Ce n’est pas parce qu’on est vieux qu’on doit mourir tout de suite. On a encore de belles années à vivre. »

Vous vivez à Prague depuis un certain tenps. Envisagez-vous donc de poursuivre ce travail dans la bande-dessinée en puisant dans cette expérience tchèque ?

« Dans la bande-dessinée oui. Avec Frédéric Claverie, nous travaillons désormais sur un nouveau projet d’album. J’espère d’ailleurs que celui-là se concrétisera plus vite que le premier qui nous a pris neuf ans. Depuis que j’habite à Prague, j’ai beaucoup travaillé, maintenant je m’efforce d’écrire davantage. Prague étant une ville que j’aime vraiment, j’aimerais bien écrire une histoire qui s’y passe, et éventuellement collaborer avec un dessinateur ou une dessinatrice tchèque. »

Source : Mosquito

Prague est plutôt un bon endroit pour imaginer des histoires, non ?

« Oui, je ne sais pas si la bière aide, mais c’est une ville qui est très plaisante et pleine d’histoires et de légendes. Où que je voyage à Prague ou en République tchèque, j’apprends toujours de nouvelles choses et de nouvelles histoires qui nourrissent l’imaginaire. Frédéric Claverie a dans ses cartons une histoire avec un golem. Donc peut-être parlera-t-on un jour du Golem. Parfois, c’est drôle de voir comment la vie fait se rapprocher certains sujets. Pour l’instant, nous nous concentrons sur le deuxième album, mais je commence à réfléchir à une histoire qui pourrait se passer à Prague, tout en sachant que le monde de l’édition est très difficile en France et je n’ai aucune idée de l’état du monde de la bande-dessinée en République tchèque. Il y a plein d’inconnues, mais c’est aussi ce qui fait le charme d’une belle aventure. »

Pour plus de renseignements sur La Clef de Sid’ :

http://www.editionsmosquito.com/ouvrage-312.html

https://guillaumetenaud.blogspot.com

Vous pouvez aussi commander l’album directement auprès de son auteur : guillaumetenaud@gmail.com