La culture de la bière est-elle menacée en Tchéquie ? Les brasseries réclament une baisse de la TVA

Avec « seulement » 121 litres, jamais encore dans l’histoire moderne du pays la consommation annuelle moyenne de bière par habitant n’avait été aussi faible en République tchèque qu’en 2025. Avec un peu moins de 20 millions d’hectolitres produits, soit le volume le plus bas de ces quinze dernières années, nombre de brasseries tchèques tirent elles aussi désormais la langue. Pour faire face à l’évolution notamment des modes de consommation, elles réclament une baisse de la TVA sur la bière servie à la pression dans les bars et restaurants.

Une production moindre de 4,3 % en l’espace d’un an, concrètement par rapport à 2024, ce n’est, a priori, pas encore une catastrophe. Pas nécessairement non plus un grave motif d’inquiétude. Sauf que cela fait déjà quelque temps qu’en République tchèque comme ailleurs, y compris dans des pays comme l’Allemagne voisine ou la Belgique, la consommation de bière tend à baisser.

Et qu’en 2025, contrairement aux années précédentes, les exportations n’ont pas permis à la majorité des brasseries tchèques de compenser ce recul progressif sur un marché traditionnellement très fort, où la bière a récemment été inscrite sur la Liste des biens immatériels de la culture populaire traditionnelle. Conscient de cette réalité, Tomáš Slunečko, directeur de l’Association des brasseries et des malteries, refuse toutefois d’en faire une fatalité :

Tomáš Slunečko | Photo: Filip Nerad,  ČRo

« Il ne s’agit pas d’une ‘crise de la bière’, comme je l’entends dire parfois. Il s’agit d’une évolution des modes de consommation à laquelle nous voyons trois raisons principales. Premièrement, les gens veillent aujourd’hui à consommer avec davantage de modération et plus généralement à mener un mode de vie plus sain. Deuxièmement, les préférences évoluent. La qualité et la variété des produits, de même que le plaisir qui s’y rattache, sont privilégiées à la quantité. Autrement dit, les gens boivent toujours de la bière mais sont davantage demandeurs de styles différents de la lager produite tradtionnellement dans notre pays.  Et troisièmement, les lieux de consommation évoluent radicalement. Aujourd’hui, environ les trois quarts du volume de bière consommé en République tchèque le sont en dehors des bars et des restaurants. »

Au final, par rapport à 2019, qui reste considéré comme la dernière année de référence « normale » avant la crise sanitaire de la Covid-19, ce sont 1,6 million d’hectolitres de moins qui ont été brassés en 2025 en République tchèque.

Autre donnée qui confirme cette évolution des comportements en matière de consommation : seule la bière sans alcool, dont la consommation a plus que doublé en l’espace de dix ans, affiche des chiffres en hausse. 1,68 million d’hectolitres ont ainsi été produits en 2025 (+4 % en glissement annuel), pour ce qui constitue un nouveau volume record dans l’histoire de l’industrie brassicole tchèque.

Mais ce qui préoccupe davantage les brasseries est le fait que les Tchèques consomment de moins en moins de bière dans les bars et restaurants, ou plus précisément dans ce qui est appelé les « hospoda », ces établissements où les Tchèques ont (avaient...) l’habitude de se rendre pour se renconter et discuter tout en buvant de la bière, généralement en grandes quantités - ne serait-ce que jusque dans un passé relativement récent.

Ainsi, alors qu’en 2011, la moitié du volume consommé en République tchèque l’était encore dans les bars et restaurants, cette part n’était plus que de 28 % en 2025. Au-delà de l’évolution des habitudes et des comportements, phénomème d’autant plus marqué chez les générations plus jeunes, cette désertion progressive des « hospoda » s’explique aussi par la forte inflation de ces dernières années et la perte du pouvoir d’achat qui en a résulté pour un grand nombre de Tchèques. En réaction à cette flamblée des prix, sans nécessairement renoncer à la bière, beaucoup sont désormais ceux à préférer consommer chez eux, seuls ou entre amis.

C’est essentiellement pour cette raison que les brasseurs ont récemment appelé le gouvernement à réduire le taux de TVA appliqué sur la bière servie à la pression dans les bars et restaurants, alors que nombre d’entre eux, ces dernières années, ont été contraints, face à perte de leur clientèle et à la chute de leur chiffre d’affaires, de réduire leurs jours et heures d’ouverture ou même de mettre la clé sous la porte. Une réalité à la fois économique et sociale très nette particulièrement en province et dans les communes de petite et de moyenne taille.

Depuis 2024 et le passage d’un taux jusqu'alors réduit de 10 % à 21 % dans le cadre de l’application du plan d’austérité adopté par le précédent gouvernement de centre-droit, c’est un taux de TVA dit « standard » qui est appliqué sur chaque chope de bière servie à la pression. Dans un entretien accordé à la Radio tchèque, Luboš Kastner, président du département gastronomie à la Chambre de commerce, a expliqué pourquoi, à ses yeux, au nom notamment de la protection d’un certain héritage culturel, la bière, à la différence des autres boissons alcoolisées, devrait faire l’objet d’une exception fiscale en République tchèque :

Luboš Kastner | Photo: Blanka Marťáková,  ČRo

« La bière fait partie intégrante de notre culture et de la société tchèque. Si l’on considère notre mode de vie particulier, à la campagne comme en ville, la bière a toujours occupé une place différente de celle qu’elle occupe dans d’autres pays. C’est autour de la bière que les gens se sont toujours réunis, rencontrés et ont réglé leurs affaires. Les bars et cafés sont donc des lieux qui favorisent cette convivialité et cette vie communautaire. Nous nous sommes progressivement éloignés de cette tradition, et en particulier dans les régions, nous avons inutilement chassé les gens de ces établissements. »

« En augmentant le taux de TVA, nous avons nous-mêmes détruit cette culture de la bière. Ce que nous demandons donc aujourd’hui, c’est de revenir à un niveau de taxation qui offre un certain équilibre, tant pour l’État que pour la société. Et débarrassons-nous de cette étiquette selon laquelle la bière serait un produit alcoolisé dangereux. La bière est la bière, elle fait partie de la culture nationale tchèque et c’est ce qui nous caractérise, nous distingue du reste du monde, soyons-en fiers ! »

Ainsi donc, alors qu’une réduction à 12 % du taux de TVA applicable aux boissons non alcoolisées servies dans les établissements de restauration est prévue à compter de 2027, l’Association des brasseries et des malteries appelle le gouvernement à considérer l’industrie brassicole, filière qui rapporte près de 1,2 milliards d’euros d’impôts chaque année à l’État et emploie quelque 60 000 personnes, non plus comme une simple activité économique, mais comme un secteur stratégique qui revêtrait une importance également sociale et culturelle.