La danse contemporaine rencontre la poésie de František Hrubín

'La Crèche de Lešany', photo: Lenka Vagnerová & Company

Sur la scène du Comedy Theater de Prague, Lenka Vagnerová & Company propose un spectacle de danse contemporaine intitulé Lešanské jesličky - « La Crèche de Lešany », adapté de l’œuvre littéraire éponyme de František Hrubín. Rencontre avec la chorégraphe Lenka Vagnerová et ses danseurs.

'La Crèche de Lešany',  photo: Lenka Vagnerová & Company

« La Crèche de Lešany » n’est pas l’œuvre la plus célèbre de František Hrubín à l’instar de La Nuit de Job (1945) ou de La Romance pour bugle (1961). Pourtant, cette courte ballade poétique écrite en 1970, un an avant le décès de l’écrivain, a convaincu Lenka Vagnerová de l’adapter sur scène grâce au langage du corps :

Lenka Vagnerová,  photo: ČT
« Quand j’ai lu cette œuvre de František Hrubín pour la première fois, j’ai su immédiatement que j’en ferais une performance de danse théâtrale parce que c’est une œuvre très visuelle par différents aspects. »

Construite autour de la symbolique biblique, « La Crèche de Lešany » s’inspire d’épisodes issus du christianisme primitif tels que le massacre des Innocents ou de la fuite en Egypte pour nous parler de la vie de plusieurs personnages de Lešany, un village de Bohême centrale. C’est là que František Hrubín a passé une partie de sa jeunesse.

'La Crèche de Lešany',  photo: Vyšehrad
Parmi les personnages de l’histoire, on retrouve d’abord Marie et Joseph qui portent un nouveau-né. En fuite sous une tempête de neige, ils sont poursuivis par une figure mystérieuse, décrite dans l’œuvre parfois comme un diable, parfois comme un soldat. C’est dans une taverne de Lešany que Marie et Joseph finissent par rencontrer un couple de taverniers. Une atmosphère bien particulière se dégage de la lecture du livre :

« Dans les premières lignes de l’œuvre, le lecteur peut déjà ressentir le froid, la nature, la tempête de neige... On peut ressentir l’urgence pour Marie et Joseph de trouver un endroit bien au chaud alors qu’ils portent un nouveau-né dans leurs bras. Le couple de taverniers quant à lui travaille dans une taverne qui se trouve au milieu de nulle part et où il y a très peu de clients. Dans le livre, leur relation est très bien décrite : la femme est un personnage très fort qui essaie de tout organiser tandis que l’homme est plus calme ; il cherche à sa façon sa place sur la Terre. »

Le spectacle est né de la rencontre artistique entre Lenka Vagnerová et Vladimír Javorský. L’acteur, primé en 2011 d’un Lion tchèque pour son rôle dans le film Poupata, a convaincu la chorégraphe :

Vladimír Javorský,  photo:  Alžběta Švarcová,  ČRo
« Je voulais coopérer avec lui depuis tellement longtemps. Quand nous avons décidé de travailler ensemble, il m’a offert ce livre en me disant que ce serait une histoire intéressante à explorer. On a travaillé tous les deux sur la création du spectacle. Il s’est davantage concentré sur la dramaturgie et aussi sur le jeu d’acteur. Il a travaillé également sur le choix des extraits du texte de František Hrubín que l’on peut entendre pendant le spectacle. »

Les extraits sonores du texte de Hrubín, mêlées à la musique composée par Ivan Acher, servent de guide aux spectateurs. En plus de profiter de la poésie de Hrubín, le public peut aussi identifier dans l’histoire les enchaînements temporels entre les temps anciens du christianisme et la modernité.

En ce qui concerne la création des mouvements chorégraphiés, Lenka Vagnerová nous explique sa méthode de travail avec les danseurs :

'La Crèche de Lešany',  photo: Lenka Vagnerová & Company
« Au début d’une création, on ne construit pas directement la matière. Je laisse du temps aux danseurs pour qu’ils comprennent la qualité des mouvements que je recherche à travers différents exercices. On joue avec certaines situations, on met en relation deux danseurs par exemple. Je leur donne donc de la liberté pour qu’à leur façon ils comprennent ce que l’on recherche. C’est après que je construis moi-même de l’extérieur la matière et les scènes de groupe. Mais d’abord, les danseurs doivent comprendre ce que nous recherchons à travers de petites improvisations mais toujours au moyen d’exercices exigeants. »

Quelques heures avant le début du spectacle, nous avons justement eu la chance d’observer une répétition des danseurs de la compagnie sous le regard attentif de Lucie Krameriusová.

Avant de se consacrer pleinement à la danse professionnelle dans la compagnie, le danseur Michal Heriban étudiait les beaux-arts dans son pays d’origine, la Slovaquie. Alors qu’il était danseur amateur dans un petit théâtre de Bratislava, il a fait la rencontre déterminante de Lenka Vagnerová :

'La Crèche de Lešany',  photo: Lenka Vagnerová & Company
« Au lycée, j’ai commencé par étudier la sculpture puis la scénographie. Toute ma vie j’ai voulu être un artiste. J’aime le théâtre et la danse mais je pensais à l’époque que ce n’était pas ma voie parce que, selon moi, il n’y a pas assez d’opportunités pour vivre de la danse en Slovaquie. J’ai vu quelques-unes des performances de Lenka en Slovaquie et j’ai été très touché. Il y a deux ans, j’ai passé un concours et elle m’a choisi ! J’étais extrêmement heureux. La danse est devenue ma profession. Travailler avec Lenka, c’est très spécial : elle travaille beaucoup sur la physicalité, les émotions et toujours avec beaucoup de respect. Ce n’est pas seulement de la danse, c’est beaucoup d’émotions et de jeu d’acteur. Tout cela est mêlé à la scénographie et à la musique. Pour chaque projet, nous travaillons sur des sujets différents, avec des gens différents, issus de mondes différents. »

C’est loin de Prague que la danseuse originaire du Tarn Fanny Barrouquère a un jour rencontré la chorégraphe. Elle évoque cet épisode ainsi que son rôle de Marie dans le spectacle :

« J’ai rencontré Lenka quand j’étais en Suède. J’étais dans une compagnie ‘répertoire’ et Lenka était souvent invitée pour donner des cours. Elle a fait une création également pour la compagnie. Nous nous sommes très bien entendues et avons pu faire une collaboration très intéressante. C’était super et depuis ce projet, j’avais vraiment envie de travailler avec elle. Elle part toujours de situations jouées pour aller vers le mouvement, donc ce n’est jamais vide de sens. Il y a toujours quelque chose d’intéressant derrière le mouvement. Ce qui a été très difficile et ce qui m’a vraiment apporté quelque chose, c’est le personnage que je joue. C’est une mère. Moi je ne suis pas du tout mère, je n’ai jamais pensé à avoir des enfants dans ma vie. J’étais déconnectée du sujet. Comment jouer quelque chose que l’on ne peut pas chercher en soi ? A chaque fois qu’on le joue, cela me touche d’essayer de trouver cette connexion entre une mère et son enfant. »

'La Crèche de Lešany',  photo: Lenka Vagnerová & Company

Andrea Opavská, elle, a fait ses premiers pas de danse quand elle n’avait encore que trois ans. Un moyen d’expression qu’elle décrit volontiers comme « naturel ». S’étant produite sur les scènes du monde entier, de Singapour à New York, Andrea Opavská collabore depuis quelques années avec Lenka Vagnerová :

« J’ai un souvenir quand j’avais 26 ans et qui me sert de métaphore. Après mon diplôme à la faculté de lettres, alors que je ne pensais qu’à faire de la danse, mon père m’a demandé ce que je voudrais faire de ma vie et je lui ai répondu que je pensais danser toute ma vie. Le lendemain, ma sœur est venue me voir pour me confier que papa lui avait dit qu’il n’avait plus à se préoccuper de ce que je ferai parce que je connaissais ma voie. Deux semaines après, mon père est décédé d’un infarctus. J’ai le sentiment de lui avoir dit ce que je souhaitais faire de ma vie et qu’il en était heureux. Même s’il ne m’a jamais vu danser professionnellement, je sais qu’il me voit de là-haut. »

'La Crèche de Lešany',  photo: Lenka Vagnerová & Company
Contrairement à la France, où la danse contemporaine fait partie du paysage culturel depuis de nombreuses années, c’est seulement à la fin des années 1980 que cet art s’est émancipé en Tchéquie de la censure du régime communisme. Pour le grand public, la danse contemporaine demeure un art encore mal compris :

« Quand je dis que je suis danseur contemporain, les gens me répondent : ‘Ah donc tu fais du ballet ?’ Je leur réponds que non... Ou alors beaucoup de gens disent qu’on ne devrait pas qualifier cette danse de contemporaine mais plutôt de scénique. En République tchèque ou en Slovaquie, beaucoup de gens ne savent pas ce qu’est la danse contemporaine. Ils ne sont jamais allés voir de performance de danse contemporaine ou de théâtre dansé. Mais quand ils voient notre spectacle, ils sont surpris et heureux. »

Le public pragois est donc prévenu : en plus du spectacle « La Crèche de Lešany », il est aussi convié à découvrir la nouvelle création de la compagnie :

« Le Comedy theater est maintenant notre théâtre à Prague, nous y jouons différents spectacles. La nouvelle production s’intitule ‘Panoptikum’. C’est une performance fortement inspirée par les Freak shows, les expositions d’êtres humains, qui étaient très populaires au XIXe siècle aux Etats-Unis ou en Grande-Bretagne. C’est un spectacle en lien avec notre époque moderne et notre comportement à l’égard des uns et des autres. »