La face cachée de Miloň Čepelka

Miloň Čepelka, photo: Juan de Vojníkov, Wikimedia CC BY-SA 3.0
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Plusieurs fois par semaine Miloň Čepelka et ses collègues se font applaudir sur la scène du théâtre Jára Cimrman à Prague. Leur style, qui est un mélange savant de la gaucherie du théâtre amateur et d’un art accompli, déclenche toujours des salves de rires et leurs spectacles sont donnés à guichet fermé. Pourtant, Miloň Čepelka, homme qui symbolise pour beaucoup l’humour tchèque, est aussi un poète qui dit : « Ma poésie est très grave, presque triste ».

Miloň Čepelka, photo: Juan de Vojníkov, Wikimedia CC BY-SA 3.0
Miloň Čepelka devait être instituteur mais son itinéraire a bientôt dévié. Né en 1936 dans le village de Pohoří en Bohême de l’Est, il était promis à une carrière pédagogique mais lors de ses études à Prague il fait connaissance de plusieurs étudiants qui vont changer sa vie. Ils s’appellent Jiří Šebánek, Zdeněk Svěrák et Ladislav Smoljak et c’est avec eux qu’il crée une petite troupe de théâtre amateur. Cette première expérience ne devait pas rester sans conséquence. Après avoir terminé ses études et enseigné pendant trois ans, Miloň Čepelka se rend compte qu’il ne veut pas sacrifier sa vie à corriger des dictées et décide de déserter l’école pour aller travailler à la radio. Le travail à la radio, où il entre en 1961, lui plaît mais il passe aussi des moments difficiles qui resteront gravés dans sa mémoire :

« J’ai vécu les moments les plus pénibles en 1968 lorsque nous avons reçu ‘la visite’ des armées du Pacte de Varsovie. A ce moment-là, nous ne quittions pas le studio de la Radiodiffusion tchécoslovaque, rue Dykova, nous y étions logés, nous y dormions, nous y diffusions. Puis on nous a décerné, pas seulement à nous mais à toute la Radiodiffusion tchécoslovaque, une haute décoration d’Etat pour avoir poursuivi ces émissions. Et puis la situation a changé et nos émissions ont été qualifiées d’illégales. Après une année nous savions déjà que si nous restions sans rien faire, nous serions chassés de la radio. Alors nous avons décidé de quitter la radio de notre propre volonté et nous avons bien fait. Mais c’était aussi des moments pénibles parce qu’il n’était pas facile de prendre une telle décision. »

La Radiodiffusion tchécoslovaque, rue Dykova, photo: Karel Nepomuk, Free Domain
Au cours de cette période dramatique, Miloň Čepelka vit encore un moment plus pénible lorsque ses collègues et lui reçoivent l’information que leur poste-émetteur a été découvert et que les chars soviétiques approchent de leur studio :

« Le jour baissait et tous mes collègues se sont mis d’accord qu’il fallait évacuer les lieux. Moi qui étais le seul célibataire, sans famille, j’ai rassemblé mon courage et j’ai dit : ‘Je vais rester pour diffuser jusqu’à minuit. Et s’ils viennent, on va voir ce que ça va donner’. Je suis donc resté tout seul et j’étais bien angoissé. Heureusement, cette information s’est avérée fausse, les chars ne sont pas venus et mes collègues sont rentrés le lendemain. Aujourd’hui je m’en souviens avec un sourire mais à ce moment-là je me préparais au pire en me disant : ‘Mon vieux, dans le pire des cas, ta vie sera finie’. »

Le théâtre Jára Cimrman, photo: Archives de théâtre
Reporter de la Radiodiffusion tchécoslovaque, Miloň Čepelka retrouve à la radio ses amis du temps des études et crée en 1967 avec eux le théâtre Jára Cimrman. Ce qui n’était conçu que comme une aimable supercherie autour d’un génie fictif, est devenu avec le temps un phénomène culturel sans précédent. En créant le personnage de Jára Cimrman, chercheur, inventeur, écrivain, voyageur, comédien, compositeur et réformateur génial, les membres du théâtre ne savaient pas que ce personnage improbable ferait rire les publics de plusieurs générations et que sa popularité ne se démentirait pas même au XXIe siècle. Aujourd’hui, il y a au programme de la troupe seize pièces signées Jára Cimrman, lequel était entre autres aussi un dramaturge incomparable. La majorité de ces pièces figurent dans le répertoire du théâtre depuis des dizaines d’années mais le public n’est toujours pas prêt de s’en rassasier. La troupe est exclusivement masculine et les rôles de femmes sont campés par des hommes comme à l’époque de Shakespeare. Et c’est justement Miloň Čepelka qui excelle dans les rôles de femmes qu’il joue avec une désinvolture désarmante et avec une étonnante économie de moyens. Mais bien que le travail au théâtre l’occupe beaucoup, il trouve toujours le temps pour d’autres activités. Il anime des émissions musicales à la radio, il prépare toutes les semaines une émission littéraire et s’adonne lui-même à l’écriture. Il est entre autres parolier de nombreuses chansons dont certaines ont été interprétés par les meilleurs chanteurs tchèques et restent toujours populaires :

La revue « Host do domu »
« Il y en a beaucoup, des centaines. Je n’aime pas dire les chiffres exacts parce que, d’abord, je ne les connais pas, et puis, j’aurais l’air de me vanter. Il y en a vraiment beaucoup. Mais elles n’ont pas eu toutes la chance de vivre, certaines n’ont fait que naître pour ressortir aussitôt de l’histoire. Mais d’autres existent encore et sont bien vivantes. »

Miloň Čepelka est également poète. Il a commencé à écrire de la poésie comme beaucoup déjà dans sa jeunesse, mais la tentation de s’exprimer par les vers n’allait jamais le quitter. C’est le poète Oldřich Mikulášek qui a découvert son talent et a publié ses vers dans la revue « Host do domu » (L’Invité à la maison). Aujourd’hui il est auteur d’une série de recueils dans lesquels il se montre un observateur sensible de la vie et témoin attentif des frémissements de l’âme. Il se souvient de ses débuts littéraires :

Oldřich Mikulášek, photo: ČT
« Le premier recueil est sorti en 1964 et puis je n’ai rien publié pendant longtemps. A l’époque de la normalisation dans les années 1970 et 1980, lorsqu’étaient interdits de publication les grands poètes comme Seifert, Hrubín, Skácel, Mikulášek, je trouvais gênant de me joindre à la soi-disant seconde vague qui devait remplacer ces maîtres. Je n’ai donc publié mon deuxième recueil qu’en1991 et c’était un choix des vers qui attendaient dans mon tiroir le moment où ils pourraient sortir. Et puis je me suis donc mis à écrire un peu plus et j’ai publié quelque petits livres de poésie. (…) Ma poésie est très lyrique, très grave, presque triste. C’est le genre de la poésie réflexive qui est assez conservatrice au niveau de la forme. J’aime tout simplement les vieilles formes de la poésie. »

Haïku, photo: Lombroso, Wikimedia CC BY-SA 3.0
La poésie de l’homme qui a fait rire plusieurs générations de spectateurs est donc teintée de mélancolie. Pour exprimer ses états d’âme et les pensées qui lui viennent avec l’âge, il utilise entre autres une vieille forme de poésie japonaise :

« Le haïku, ce sont des courts poèmes de trois vers. Selon la règle le premier vers doit avoir cinq syllabes, le deuxième en a sept et le troisième encore cinq, donc au total dix-sept syllabes seulement. C’est un vieux genre littéraire japonais. Mais je suis Tchèque et bien que j’aime cette concision japonaise, j’aime aussi la langue tchèque et j’adore jouer avec elle. Quand c’est possible j’utilise donc la rime même dans la forme du haïku, ce que les Japonais ne font pas. C’est donc une innovation tchèque. Et quand je trouve que les trois petits vers sont insuffisants, je multiplie les trois vers plusieurs fois. Donc parfois ce n’est pas si facile de respecter strictement la forme du haïku. »

« Deník haiku » (Le Journal haïku), photo: Édition ČAS
Le temps passe mais Miloň Čepelka trouve toujours assez d’énergie pour jouer au théâtre et a toujours besoin d’écrire. Ce septuagénaire, resté fidèle pendant toute sa vie à sa femme Hana qui lui a donné deux fils, se montre pourtant dans ses vers étonnamment vulnérable face aux pièges de la vie. Son recueil intitulé « Deník haiku » (Le Journal haïku) publié en 2009 trahit les faiblesses du vieux poète qui n’est pas insensible à la beauté des femmes et aux tentations de la jeunesse. L’âge de la sagesse n’a pas réduit au silence le jeune homme qui dort en lui et qui n’a pas encore dit son dernier mot.