La location de CD, une invention tchèque

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A la veille de Noël, l’hebdomadaire Respekt titre : « Le dernier Noël avec CD – Internet vaincra l’industrie musicale ». Etat des lieux sur la situation tchèque et ses spécificités avec deux juristes de la section tchèque de l’IFPI – la fédération internationale de l’industrie musicale – Petra Zikovska, directrice, et Jaromir Soukup, vice-directeur.

C’est dans un petit bureau du quartier de Vinohrady que l’IFPI veille sur les droits d’auteur musicaux – Universal music, Emi, Warner Music, Supraphon et une vingtaine d’autres comptent sur elles pour faire respecter leurs droits. Le piratage de musique sur Internet est maintenant sur toutes les levres – pourtant, elle n’occupe intensément l’IFPI que depuis deux ans. Son cheval de bataille, au départ, ce sont les revendeurs de CD piratés aux frontières de la République.

Petra Zikovska : « La plus grande spécificité, en République tchèque, ce sont les marchés vietnamiens, aux frontières avec l’Allemagne et l’Autriche, où sont vendus des CD illégalement copiés. Ces CD sont importés vierges en République tchèque, ils sont gravés directement dans le pays »

Petra Zikovska
Un phénomène européen, qui n’est pas aussi répandu ailleurs, ni en Pologne, ni en Autriche, ni en Slovaquie... L’IFPI lutte contre ce phénomène par des actions de lobbying et de coopération avec la police. Où se situe ce travail dans le combat contre le piratage ?

« C’est notre cible spécifique. Le téléchargement illégal par Internet, lui, est un travail récent pour nous, aussi parce qu’ici, pendant longtemps, il n’y avait pas de possibilité de téléchargement légal. C’est seulement l’année dernière, avant Noël, qu’est né en République tchèque le premier portail de téléchargement légal. Donc, je dirais que le piratage sur Internet, c’est nouveau pour nous, et qu’en même temps, nous continuons à nous consacrer à notre travail de départ, à savoir la vente de CD piratés sur les marchés vietnamiens – nous travaillons maintenant en parallèle sur ces deux tableaux. »

Un autre combat de l’IFPI, ce sont les « locations » de CD – invention tchèque qui s’est ensuite étendue, dans une mesure bien moindre, en Autriche et en Slovaquie. Jaromir Soukup, de l’IFPI, nous détaille le cas :

« Au début des années 90 est apparu le CD, nouveau support de reproduction. Puisqu’à l’époque le CD était relativement cher, donc peu répandu, et que les gens étaient intéressés par ce nouveau support, certains entrepreneurs ont eu l’idée qu’à l’image des locations de vidéo, il serait possible d’introduire des locations de CD ».

Cette nouvelle offre a connu un certain succès, jusqu’en 1994, où il est devenu clair que les locations de CD pouvaient contribuer au piratage musical.

« Si les clients de ces locations de CD se limitaient à les copier pour leur propre utilisation, ce que leur permet encore aujourd’hui le droit d’auteur, nous n’en ferions pas un tel scandal. Mais il a commencé à devenir clair que ces locations sont à la source de piratages commerciaux : les gens louaient un CD, en faisaient une copie puis d’autres copies et les emmenaient au marché. »

A partir du moment où le phénomène est devenu clair, les industriels de la musiques, puis les auteurs ont élevé la voix et rompu leurs contrats avec ces locations. Certaines locations ont fermé, d’autres ont cherché un moyen de continuer leur affaire :

« Ces « locations » se sont transformés en « clubs de propriétaires », c’est-à-dire que chaque personne qui fréquentait la location en tant que « client » peut décider de continuer à fréquenter le lieu en devenant « copropriétaire » d’une part imaginaire de chacun des CD, en échange d’une certaine somme – par exemple 500 couronnes, ou 1000 couronnes ».

Un certain nombre de « CDthèques » fonctionnent de cette manière à l’heure actuelle, en République tchèque. Evidemment, l’IFPI a lutté juridiquement contre ces entreprises, parfois avec succès, comme ce « club de propriétaires de CD » de Ceske Budejovice qui a dû fermer il y a quelques années, dont le propriétaire a reçu 10 mois de prison...

Les outils juridiques existent pour démonter les arguments des prêteurs de CD, pourtant, et malgré le précédent jurisprudentiel, la situation se traite encore au cas par cas – la justice n’a pas été en mesure de normaliser le phénomène pour fermer tous ces lieux. Il est donc encore possible, dans quelques endroits, à Prague et dans le reste de la République, de louer des CD en tant que membre d’un club, comme ce club d’Ostrava qui demande 200 couronnes tchèques pour un accès à plus de 6000 titres, constamment renouvellés. Une situation désespérante ? Pas tant que ça. Jaromir Soukup et l’équipe de l’IFPI ont actuellement d’autres priorités :

« Je dois dire, tout à fait objectivement, que, dans la situation actuelle, l’existence de ces locations de CD a des retombées tout à fait marginales. Si on le compare, par exemple, avec le téléchargement par Internet, qui a un potentiel si large, alors les activités spécifiques de ces « clubs de propriétaires », ou, si vous préférez, « locations », sont devenues réellement marginales. Le progrès technique dans le domaine est tellement rapide que ces loueurs perdent tout simplement leur raison d’être... »

L’IFPI préfère donc, à la veille de Noël 2007, se consacrer à la sensibilisation des enfants au téléchargement :

« Nous préparons une campagne de sensibilisation pour les enfants des écoles primaires. Ce serait une heure de cours où on expliquerait aux enfants ce que c’est, le non respect du droit d’auteur, qui en souffre, quand on télécharge une chanson illégalement, qu’en phase finale c’est leur chanteur préféré qui n’est pas payé, qu’il ne pourra donc pas composer une autre chanson. On essaye donc, de cette manière pédagogique, amusante, de leur expliquer les enjeux du téléchargement illégal. »

Je finis par demander à Petra Zikovska, directrice de la section tchèque de l’IFPI, si elle croit qu’il est possible d’en finir avec le piratage musical en République tchèque :

« C’est la perception des droits d’auteur, dans la société, qui est problématique. Quand les gens ne peuvent pas toucher ce qu’ils volent, alors ils n’ont pas la même impression que s’ils volaient un petit pain, par exemple. Dans une certaine mesure, le phénomène existera toujours, notre but, c’est que ça ne devienne pas un phénomène de masse, considéré par tous comme normal... »

Ajoutons pour finir que la plus grande saisie de musique piratée dans l’histoire tchèque a eu lieu cette semaine, dans une dizaine de villes du pays. La première condamnation était tombée en avril dernier : six mois avec sursis pour un préjudice estimé à plus d’un million de couronnes.