Le bluff de la normalisation

Prague, 1989
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Après l'écrasement du Printemps de Prague en août 1968, la politique de normalisation opère un retour de la Tchécoslovaquie au sein du giron soviétique. Le régime de Gustav Husak tente de mettre en place une politique de consommation afin de mieux endormir les résistances de la société civile. Succès ou échec ? La révolution de Velours en 1989 a fourni la réponse.

C'est en grande partie la crise économique qui frappe la Tchécoslovaquie au début des années 60 qui va provoquer le Printemps de Prague. Le 3ème plan d'Etat pour la période de 1961 à 1965 s'effondre dès sa 2ème année. Devant l'évidence du marasme, le régime de Novotny charge quelques économistes, dont Ota Sik, de donner une nouvelle orientation économique à la Tchécoslovaquie, avec comme principe la réconciliation de la planification socialiste et du marché.

Obligé de lâcher du lest sur le terrain idéologique, le pouvoir ouvre une brèche dans laquelle s'engouffrent tous ceux qui réclament plus de liberté : artistes, intellectuels hors et dans le Parti... Mais la réforme économique sera stoppée dès 1967, avant même l'intervention des chars soviétiques.

Lors de la normalisation qui ouvre les années 70, l'économie est donc déjà redevenue entièrement étatisée et l'appartenance au Parti, l'unique moyen d'ascension sociale. Au sein des pays du Comecon, l'unité monétaire est le rouble, par rapport auquel le taux des autres monnaies est artificiellement déprécié. Des monopoles pour la fabrication de certains produits sont attribués aux différents pays du Bloc, ce qui, bien sûr, ne pousse pas à la qualité de la fabrication.

Mais surtout, contrairement à la CEE, le Comecon est basé sur des relations bilatérales, qui unissent l'URSS à chacun de ses satellites, sans que ceux-ci ne puissent conclure d'accords entre eux. Plus que ses voisins, la Tchécoslovaquie tombe dans une étroite soumission économique à Moscou. Dans les années 70 et 80, elle est dépendante du pétrole et du gaz russes.

En outre, les plans soviétiques souhaitent faire décoller la Slovaquie, au détriment de la Bohême-Moravie. Depuis 1968, le taux planifié des investissements préconise une avancée deux fois plus rapide pour la Slovaquie.

Si le pays ne tire donc aucun bénéfice du "retour à la normal", le régime tchécoslovaque tente, en façade, un grand ravalement social et économique. A partir de 1967, Prague s'agrandit avec l'adjonction de 21 communes (on en compte 30 en 1974). Ces quartiers périphériques forment de véritables villes dans la ville. Leur nom est en quelque sorte significatif. On parle de la ville sud (Jizni Mesto), de la ville Nord (Severni Mesto), etc.

Ainsi, on voit éclore, sur des terres fertiles et aux abords des forêts, ces "panelak", ensembles de tours alignées, dont l'apparence évoque les HLM des banlieues françaises. Mais ces nouvelles habitations offrent tout le confort : spacieuses, elles sont bien chauffées. Situées dans un environnement naturel, elles offrent par ailleurs un cadre de vie agréable. Difficile aujourd'hui de croire que ces tours en périphérie étaient plus convoitées que les immeubles historiques du centre. Il faut dire que ceux-ci étaient en piteux état, faute d'entretien depuis 1948.

Deux autres initiatives du régime entrent dans la même optique de séduction à l'égard de la population de la capitale : les grands magasins et le métro.

Deux grands magasins sont construits dans le centre de Prague : "Maj", sur la rue Narodni, de 1970 à 1975, et "Kotva", de 1972 à 1974, près de la Maison municipale et qui existe encore aujourd'hui. Si l'accès à des produits plus variés représente un progrès certain, le grand commerce reste très en retard par rapport aux capitales occidentales.

Prévue dans les années 60, la construction du métro à avait été retardée devant les craintes que des lignes souterraines endommagent les monuments de la ville. Des constructeurs français étaient à l'origine en vu, mais, après la normalisation, c'est le métro de Moscou qui fait office de modèle.

Malgré la relance relative d'une consommation de masse, la situation de fait reste celle d'une grande inégalité d'accès aux biens entre les cadres du Parti et la population. Les nombreux privilèges des appartchiks trahissent la nature presque oligarchique du régime. Les magasins d'Etat Tuzex importent des produits d'Occident mais seuls ceux qui possèdent des devises étrangères peuvent se les procurer.

Soignés dans des établissements d'Etat et approvisionnés en produits venant des meilleures fermes, les membres du régime disposent de conditions de vie bien plus saines que le reste de la population. La pollution qui sévit en certaines régions n'est pas sans impact sur la production agricole (légumes aux nitrates ou encore fruit au plomb). Les statistiques ont montré que l'un des premiers changements après la Révolution de Velours fut la remontée de l'espérance de vie !

L'échec de la politique du régime se voit bien dans l'évolution des réflexes sociaux : face au marasme, accentué par la crise de 1973, aux délations - encore courantes - entre voisins, on constate un repli sur la vie privée. La fuite généralisée du week-end dans les chata - ces chalets à la campagne - en constituait l'un des symptômes les plus marquants.

Contrairement à la Pologne, à la Hongrie ou à la Roumanie, la Tchécoslovaquie n'avait contracté aucun emprunts auprès des pays occidentaux durant les années 70 et 80. Cette soumission spécifique de Prague à Moscou aura eu un seul avantage : en 1989, la Tchécoslovaquie est l'un des pays les moins endettés du bloc soviétique.