"Le Bourgeois Gentilhomme" de Molière et de Lully ou Le retour aux sources

Photo: Théâtre national

Le 24 mars 2006 le public pragois a fait un triomphe aux artistes de l'ensemble français le Poème harmonique et de l'orchestre tchèque Musica Florea qui ont présenté au Théâtre des Etats la comédie-ballet de Molière et de Lully "Le Bourgeois Gentilhomme". Revenons sur quelques aspects de cette reconstruction réussie d'un chef d'oeuvre.

Chambord le 14 octobre 1670. On donne la comédie-ballet Le Bourgeois gentilhomme créée pour le roi Louis XIV par Molière et Lully. Ce spectacle n'est pas un simple divertissement, c'est aussi une vengeance royale. Le Roi se venge par cette "turquerie" de la vexation que lui a infligée, en 1669 à Versailles, l'envoyé du Grand Turc, un simple émissaire qui ne s'est pas laissé impressionner par les fastes déployés en son honneur. C'est Molière lui-même qui incarne le personnage de M. Jourdain, un marchand de draps aux prétentions aristocratiques, un snob avant la lettre désirant ardemment faire partie de la noblesse. Le compositeur Lully, lui, joue le rôle de Mufti. Le spectacle est tout simplement irrésistible. Le Roi est ravi et le fait représenter six fois d'affilée.

Par la suite le Bourgeois Gentilhomme deviendra une des comédies les plus célèbres de Molière et sa popularité ne se démentira pratiquement jamais. Pourtant malgré les innombrables reprises de cette pièce le public des siècles suivants ne verra plus la comédie-ballet de Molière et de Lully, mais une simple pièce de théâtre. Le spectacle dans lequel les auteurs ont réussi à "coudre" ensemble théâtre, musique et danse, sera oublié.

Presque trois siècles et demi plus tard l'ensemble le Poème harmonique et l'orchestre Musica Florea tenteront une résurrection de ce spectacle complet, chercheront de nouveau à marier la comédie, la musique et la danse pour retrouver la force, l'humour et le charme de cette oeuvre commune de Molière et de Lully. Ce n'est pas un simple dépoussiérage. On doit revenir aux sources. Le metteur en scène du spectacle, Benjamin Lazar, évoque ce processus de reconstruction :

"Il y a beaucoup de sources, oui. Disons qu'on part de l'idée qu'une recherche historique, une recherche qui passe bien sûr par les livres mais ensuite aussi par l'expérimentation sur scène, est en fait un formidable moyen d'ouvrir l'imagination du spectateur et de l'acteur. Donc ce n'est pas du tout pour empêcher la création personnelle. C'est le fil du cerf-volant qui lui permet de voler... Donc les sources existent sur la façon de faire les instruments, je crois que le travail sur la musique baroque commence à être bien connu, sur le recoupement entre la partition et les méthodes d'interprétation. Au théâtre, il y a des ouvrages sur la déclamation, sur la gestuelle, et puis il y a les gravures. Dans une ville comme Prague, c'est tout à fait extraordinaire parce qu'il suffit de tourner les yeux vers les statues baroques pour voir des exemples, des indices de ce travail sur la gestuelle par exemple. Donc les sources sont nombreuses, oui."

Paradoxalement, malgré le respect méticuleux des traditions, malgré le caractère historique de cette reconstruction, la pièce du XVIIe siècle étonne aujourd'hui par sa fraîcheur et, on ose dire, par sa modernité. Le chef de l'ensemble le Poème harmonique, Vincent Dumestre, explique ce paradoxe :

"En fait la modernité de ce spectacle c'est le fait de recréer la tradition perdue. La tradition de la rencontre entre la danse baroque, le mime aussi, la musique, les arts de la scène, la comédie. Cette tradition a disparu depuis le XVIIIe siècle. Donc le fait de retrouver ces arts, de les remettre ensemble et de recommencer une histoire nous amène au centre d'un modernisme, d'une invention et d'une créativité. Et en même temps nous essayons d'être fidèles à la manière dont les oeuvres ont été composées, écrites et pensées."


Tous les moyens sont mobilisés pour la réussite de cette résurrection: les décors à l'italienne, les costumes somptueux, la musique interprétée par des instruments d'époque. La déclamation et la gestuelle des comédiens sont soumises aux règles du XVIIe siècle, l'éclairage électrique est banni et remplacé par la lumière vivante et frémissante de la bougie.

Benjamin Lazar: "Alors il y plusieurs choses pour cet éclairage à la bougie. Outre la vérité historique de la chose, chez le roi c'était à la bougie pour les représentations de nuit, il y a d'abord le fait que la lumière de la bougie est absolument irremplaçable, on ne peut absolument pas l'imiter. La chaleur, la couleur, il y a le fait que cela donne une énergie particulière au spectacle, que ce soit pour les acteurs qui ont la présence du feu, que ce soit pour les spectateurs aussi qui voient au début du spectacle les flammes et ensuite, quand elles sont cachées par le cache-flammes on ne les voit plus et la luminosité augmente de ce fait. C'est une expérience partagée et très forte. Et enfin c'est très intéressant pour le jeu de l'acteur parce que c'est lui-même qui devient son propre éclairagiste. Par la façon dont il va se rapprocher ou s'éloigner de la rampe des bougies, il crée dans son dialogue des moments d'intimité ou des moment plus généraux où il y a plus de grandiloquence etc., rien que par l'art de s'éloigner, de baisser ou de relever la tête pour créer des ombres ou de la lumière sur son visage. "


C'est l'humour qui est une des facettes les plus importantes de ce spectacle et de cette réussite. L'humour est une chose fragile qui vieillit vite. Comment retrouver donc l'humour du temps de Molière ? Le public actuel peut-il rire aux mêmes répliques et aux mêmes situations que les spectateurs du Grand Siècle?

Vincent Dumestre: "Il n'y pas un esprit plus inventif et plus intéressant dans la langue française que Molière. Et notamment pour rire, les ficelles qu'il utilise et la manière d'écrire et de composer, que Molière utilise avec Lully, sont extrêmement fortes et évidentes, à condition qu'on n'essaye pas de rajouter une interprétation moderne mais de faire ce qu'un auteur nous demande de faire."

Ainsi l'histoire de M. Jourdain, ce bourgeois ridicule qui veut devenir gentilhomme devient aussi notre histoire. Nous, les gens du XXIe siècle, sommes aussi sujets à divers snobismes, nous aussi adorons les idoles de pacotille. Cependant nous sommes sans doute moins drôles et moins amusants que ce bourgeois qui se laisse berner, qui n'aura pas ses titres de noblesse mais qui, en cherchant à se hisser plus haut sur l'échelle sociale, découvre la beauté du monde.

Vincent Dumestre : "C'est un homme qui veut changer de condition sociale, donc en cela il est critiquable. Mais il y aussi une autre facette du Bourgeois Gentilhomme, c'est que ce qu'il aspire à être, les talents qu'il aimerait avoir et les arts auxquels il essaye de s'intéresser sont beaux. Et c'est cette facette du Bourgeois Gentilhomme qu'on essaye aussi de montrer. Il n'est pas seulement drôle, il est émouvant, il est même très touchant et juste quelque part dans son discours. Quand il énonce la beauté des voyelles a, e, i, o, u et découvre la beauté des voyelles françaises, on est comme lui, on est touché par cette beauté. En plus ce côté naïf, enfantin du personnage nous fait rire."