Le chef- d'oeuvre de Bozena Nemcova

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140 ans se sont écoulés depuis la mort de Bozena Nemcova, auteur de "Grand'mère" livre fondamental pour la littérature tchèque. Comment était-elle? Qui était-elle? Comment était sa vie qui n'a duré que 42 ans, entre 1820 et 1862? Quels étaient ses rapports avec les hommes? Quel était en réalité son caractère? Les questions qu'on se pose sur Bozena Nemcova sont innombrables. On a écrit de nombreux livres sur sa vie et son oeuvre. Des chercheurs ne se lassent pas de donner toujours et toujours de nouvelles hypothèses sur sa naissance, sur ses origines. Déjà de son vivant, elle n'a pas échappé aux gardiens de la morale publique, aujourd'hui sa vie ne cesse d'être examinée et réexaminée par les amateurs de découvertes sensationnelles. Il y a peu d'écrivains tchèques qui suscitent tant de spéculations et d'hypothèses. Les lacunes dans sa biographie ne font qu'attiser leur curiosité et leur fantaisie. Longtemps après sa mort, Bozena Nemcova est donc sans doute non seulement la femme de lettres tchèque la plus célèbre mais aussi une femme qui ne cesse de poser des questions.

La première question se rapporte à sa date de naissance. Est-elle née vraiment en 1820, comme le dit sa biographie officielle, ou bien en 1818, en 1817, ou à une datte encore antérieure? En effet, les documents de l'époque permettent de douter de la datte de naissance officielle. Certains chercheurs estiment que Bozena Nemcova, de son propre nom Barbora Panklova, n'est pas née dans la famille du cocher Johann Pankl mais qu'elle était fille illégitime d'une grande dame. Cette hypothèse séduisante sur une enfant confiée à une famille d'adoption expliquerait la beauté, l'intelligence et le talent de la jeune fille qui étonnaient l'entourage de Barbora et juraient avec sa condition modeste. Les hypothèses sur ses véritables parents sont multiples et vont jusqu'à la crème de la société européenne du début du 19ème siècle. Parmi les candidates à la maternité de Barbora il y a la duchesse Wilhelmine de Sagan mais aussi sa soeur Dorothée. Dans le groupe des pères potentiels on trouve des personnalités encore plus brillantes - le chancelier autrichien Metternich, le ministre français Talleyrand, le général autrichien Windischgrätz et les auteurs des hypothèses les plus hardies n'hésitent pas à aller chercher le père de Barbora jusqu'à la cour impériale de Russie. Toujours est-il que Barbora a passé son enfance dans la famille de Johann Pankl, cocher de la duchesse de Sagan, dans la belle contrée, près du château de Ratiborice en Bohême de l'est. C'est à Ratiborice qu'elle a vécu pendant plusieurs années avec sa grand-mère, Magdalena Novotna, femme qui a marqué à jamais sa vie et qu'elle devait immortaliser dans son chef- d'oeuvre intitulé "Grand'mère".

"Il y a longtemps, bien longtemps que, pour la dernière fois, je contemplai ta physionomie calme et si douce; que je te baisai sur tes joues pâles et ridées; que je me mirai dans tes yeux bleus qui reflétaient tant de bonté et tant d'amour! Ah, où est le jour où tes vieilles mains me bénissaient pour la dernière fois?" C'est par ces mots que s'ouvre le livre par lequel Bozena Nemcova a rendu hommage à sa grand-mère. "Mais pour moi, poursuit-elle, tu n'est point morte! Ton image reste imprimée dans mon âme, avec le coloris qui anime tous ces traits; et aussi longtemps que je vivrai, tu vivras en elle! - Ah! si je savais manier le pinceau d'un maître de l'art! C'est alors, chère grand'mère, que je pourrai te célébrer bien autrement. Car, pour cette esquisse tracée à la plume, je ne sais vraiment si elle pourra plaire!"

En écrivant ces mots Bozena Nemcova ne pouvait pas savoir que son livre deviendrait un pilier sur lequel s'édifierait la littérature tchèque moderne. En créant le portrait idéalisé de sa grand-mère, elle a créé aussi un idéal de la sagesse, de l'intégrité et de l'amabilité populaire. Les rapports de Bozena avec sa mère n'étant pas très chaleureux, elle a investi d'autant plus d'affection dans ses rapports avec cette vieille femme qui savait si bien comprendre ce qui se passait dans le coeur des gens. La grand--mère est devenue ainsi, malgré ses traits personnels, une personnification de la famille, de la campagne et de la patrie tchèque. Bozena Nemcova a écrit ce livre à une époque très difficile de sa vie. Minée par la misère et la maladie, elle a fait resurgir avec toute la force de son désespoir cette image de son enfance, cette évocation d'un bonheur dont on jouit presque sans s'en rendre compte et qu'on ne sait apprécier vraiment qu'après avoir subi les épreuves de la vie. Les paysages et les gens qui l'entouraient, leurs vies, leur travail, leurs plaisirs et même leurs chagrins sont sont adoucis et embellis par l'aura d'un souvenir heureux. L'amour de la nature et de la vie rustique qui apparentait Bozena Nemcova à Georges Sand, ont fait de ce récit aussi une chronique des saisons où l'on trouve souvent des descriptions minutieuses et bien poétiques des coutumes à jamais disparues. Et tout cela est écrit d'une langue simple et riche à la fois. De nombreuses expressions et locutions de ce livre sont entrées non seulement dans la langue littéraire tchèque mais aussi dans la langue parlée. C'est d'autant plus admirable que Bozena Nemcova est née dans un milieu germanisé et qu'il aurait été donc naturel pour elle de parler allemand. Elle a choisi pourtant le tchèque, langue d'un peuple considéré comme inférieur, mais aussi une langue qui renaissait à la vie littéraire, qu'il fallait réformer, restaurer, réinventer. "Grand'mère" peut être considérée aussi comme un manuel de la langue tchèque, une source intarissable d'un langage simple, expressif et poétique et aussi comme une leçon de l'art de la narration.

Il est assez difficile de classer le livre. Difficile à dire si c'est un roman, une biographie romancée ou une chronique de la vie à la campagne. On sait que la majorité des personnages qui figurent dans le récit ont vraiment existé et on connaît même leurs modèles. L'auteur apparaît dans le récit sous les traits de Barunka, petite fille pensive, qui fait l'apprentissage de la vie sous l'oeil affectueux de sa grand-mère. Les parents de Barunka ont eu pour modèles Johann Pankl et sa femme. Le personnage de la princesse, grande dame qui n'est pas indifférente à la vie de ses sujets et qui apprécie le bon sens et la sagesse populaire de la grand?-mère est une image idéalisée de la duchesse Wilhelmine de Sagan, propriétaire de Ratiborice. Amie intime du prince Metternich, la duchesse a joué un rôle non négligeable dans la politique européenne de son époque. On sait également que Kristla, jeune fille de la campagne, à qui une intervention de la grand--mère auprès de la princesse rend son fiancé promis au service militaire, avait son modèle dans une amie de la jeunesse de Bozena Nemcova. Les chercheurs ont révélé que même Viktorka, jeune femme qui s'éprend d'un soldat étranger et s'enfuit avec lui, avait un modèle dans la vie réelle. L'histoire de cette femme, proie d'un amour aussi irrésistible que fatal, qui à la fin revient au pays avec un enfant, sombre dans la folie et meurt abandonnée dans la forêt, est sans doute l'épisode le plus dramatique et aussi le plus romantique du livre. Jusqu'à nos jours, Viktorka ne cesse de faire rêver et d'inspirer des poètes et des musiciens.

Le chef- d'oeuvre de Bozena Nemcova est paru pour la première fois en 1855 et c'était une édition qui a déçu son auteur, parce qu'elle était bâclée et pleine de fautes. Trois ans plus tard, le livre est publié en allemand. Aujourd'hui, on compte près de 350 éditions de ce livre traduit dans de nombreuses langues dont le japonais et le chinois. Les lecteurs de "Grand'mère" se comptent par millions. Le portrait de Bozena Nemcova figure sur les billets de banque et son nom a été donné à une petite planète entre Mars et Jupiter. Dans la préface de Grand'mère, elle a pourtant écrit, s'adressant à celle qui était le personnage principal de son livre: "...pour cette esquisse tracée à la plume, je ne sais vraiment si elle pourra plaire! Mais comme tu avais l'habitude de dire : "Il n'est donné à personne de contenter tout le monde," il me suffira que quelques personnes goûtent, à lire ton histoire, autant de plaisir que j'en ai à l'écrire."