Le destin mouvementé d’une rare sculpture baroque taillée dans la forêt

Bethléem de Matthias Bernard Braun, photo: Vojtěch Ruschka

Ils sont tous bien là : l’Enfant Jésus, Marie et Joseph, l’âne et le bœuf, les bergers et les rois mages. Ils sont toutefois un peu plus grands que d’habitude et sont cachés au milieu de la forêt. On parle là d’une œuvre appelée « Betlém » en tchèque (« Bethléem en français ») un chef-d’œuvre baroque qui représente notamment les personnages de la crèche, fruit du travail du célèbre sculpteur Matthias Bernard Braun. Taillées directement dans la roche, en pleine nature, ces statues uniques en leur genre, classées au patrimoine culturel national, se trouvent à quelques kilomètres du château de Kuks, en Bohême du Nord.

La scène de la Nativité au milieu de la forêt

Né au Tyrol, en Autriche, Matthias Bernard Braun se rend dans les pays tchèques en 1708. Deux ans plus tard, le sculpteur fonde son propre atelier à Prague et devient vite un auteur marquant de l’art baroque. Ses œuvres apparaissent un peu partout dans le pays et décorent aussi désormais le pont Charles à Prague. La qualité de son travail lui vaut d’être découvert par un homme très influent de l’époque, grand mécène de l’art, le comte František Antonín Špork. Cet aristocrate invite Matthias Bernard Braun à venir travailler au château de Kuks, son nouveau domaine, dans le nord de la Bohême, qui sert également de bains et d’hôpital. L’artiste accepte et y crée une série de vingt-quatre sculptures allégoriques à ciel ouvert.

Mais il n’en reste pas là. En 1717, le comte Špork achète la forêt avoisinante à son château et la baptise « La nouvelle forêt ». C’est là, en pleine nature, que va naître le chef-d’œuvre de Matthias Braun, une des plus grandes œuvres de la sculpture baroque en République tchèque : un groupe de statues et reliefs représentant la scène de Nativité, d’où son nom « Bethléem ». Responsable de la gestion du château de Kuks, Markéta Sýsová présente les principales motivations de ce travail sans équivalent :

L'hôpital de Kuks, photo: Vojtěch Ruschka
« František Antonín était un homme très religieux et manifestait sa piété publiquement. Cette thématique biblique lui plaisait beaucoup. Mais son objectif était aussi de donner vie à cette forêt pour que les gens de l’hôpital de Kuks puissent venir s’y reposer. Les clients des bains y faisaient souvent des excursions en carrosse. L’infrastructure à l’époque était bien sûr différente de celle d’aujourd’hui où un carrosse pourrait difficilement passer par ces routes endommagées. La forêt a été aménagée selon un plan réfléchi. Il y avait différentes tonnelles et fontaines… C’était vraiment un bel ensemble dont n’ont été conservés que des fragments. »

Entre 1720 et 1738, Matthias Bernard Braun se rend donc régulièrement dans cette forêt pour travailler, avec ses disciples, sur son œuvre magistrale, composée de vingt-six figures de grandeur nature.

Bethléem de Matthias Bernard Braun, photo: Vojtěch Ruschka
L’élément central de son Bethléem est la crèche avec le petit Jésus, Marie et Joseph. A côté de la famille se trouvent les rois mages et les bergers venus rendre hommage au nouveau-né. Au milieu de la sculpture, une grotte au-dessus de laquelle un ange a annoncé la naissance du divin enfant, attire l’attention des touristes. Dans la grotte, une petite fontaine invite les passants à se rafraîchir. Selon les règles de l’Eglise à l’époque, d’autres statues représentent des personnages qui n’ont en apparence aucun lien avec la naissance de l’enfant. Il s’agit notamment de Marie Madeleine, de Jean le Baptiste ou encore du saint Hubert. Markéta Sýsová :

« La plupart des sculptures ont été taillées directement dans le grès. Seules quelques-unes sont isolées et ont été faites à partir de pierres importées. Matthias Bernard Braun voulait se faire une renommée grâce à cette œuvre. A l’époque, et aujourd’hui encore d’ailleurs, c’était exceptionnel de voir autant de statues de cette taille sculptées directement dans la nature. Je ne connais rien de pareil. »

Bethléem de Matthias Bernard Braun, photo: Vojtěch Ruschka
A quelques pas de cette œuvre monumentale, le comte Špork a fondé deux ermitages, respectivement de saint Antoine et de saint Paul. C’est dans les ruines de l’ermitage de saint Paul que se trouve le puits de Jacob, ainsi qu’une curiosité : le « siège de Matthias Braun » :

« Le siège de Matthias Braun est assez discret, on dirait même un morceau de pierre ordinaire. A côté, il y a une sculpture d’un livre ouvert. Le siège devait servir de lieu de repos et de réflexion. Dans le siège, il y a une empreinte en forme de fesses. Selon la légende, il s’agit des fesses de Matthias Braun. Mais je ne sais vraiment pas comment il aurait réussi à laisser l’empreinte de ses fesses dans le grès… Il est difficile de dire si cette ‘empreinte’ est d’origine naturelle, si elle a été creusée par l’eau ou si on a volontairement donné cette forme au siège de façon à ce qu’il soit le plus confortable possible. »

Un des monuments les plus menacés au monde

Bethléem de Matthias Bernard Braun, photo: Vojtěch Ruschka
Avec l’usure du temps, le côté visuel des statues a quelque peu évolué. Leur état délabré s’explique notamment par le développement de la végétation et l’influence des éléments naturels que sont la pluie, la neige ou le vent, mais aussi par le vandalisme, les fréquents passages des soldats de différentes armées ou encore par le rejet idéologique de la thématique biblique. La plupart des statues sont donc très endommagées et il leur manque souvent un bras ou la tête. Et ce malgré les nombreuses tentatives de conservation :

« Des efforts sont entrepris depuis le début du XXe siècle. Depuis 1900, le Club tchèque des touristes essaie de s’occuper de cette œuvre via des collectes publiques. Par le passé, ils ont pris différentes mesures pour préserver le lieu, en installant par exemple une clôture ou en construisant un toit au-dessus de certains reliefs.Actuellement, tous les reliefs sont détergés et imprégnés contre la végétation. Malheureusement, nous ne pouvons pas empêcher l’eau de geler en hiver et et de causer des crevasses dans la pierre. Mais nous tâchons de rénover les sculptures petit à petit. Des architectes préparent également un plan pour améliorer l’infrastructure, ce qui permettrait de rendre l’œuvre plus accessible aux touristes et de trouver les meilleures solutions possibles pour la rénovation des sculptures. Mais la question est : comment faire ? Comment faire en sorte que ces sculptures parlent à l’homme moderne tout en conservant l’esprit et la vocation originaire du lieu ? »

En 2000, le Bethléem de Matthias Braun a été inscrit sur la liste de cent monuments les plus menacés au monde. Afin de pouvoir mieux le protéger, la République tchèque s’efforce de le faire classer sur la liste du patrimoine culturel de l’Unesco.

Impression 3D : une solution ou non ?

Bethléem de Matthias Bernard Braun, photo: Vojtěch Ruschka
Une des solutions pourrait être de faire une copie des parties manquantes à l’aide de l’impression tridimensionnelle. Comme inspiration pour ce projet pourrait servir un modèle en bois miniature de Bethléem, créé par le sculpteur Leoš Pryšinger selon les documents historiques qui décrivent le travail effectué par l’atelier de Matthias Braun. Le modèle et l’original ont déjà été enregistrés par le scanneur tridimensionnel de l’Ecole secondaire des tailleurs de pierre et des sculpteurs, dans le village voisin de Hořice. Le directeur de l’école, Josef Moravec, explique :

« Grâce aux données du scanneur, nous sommes capables de faire une copie de n’importe quelle taille. Ou encore, comme de nombreuses figures n’ont plus de bras, de jambes ou ont complétement disparu, nous sommes capables de les restaurer numériquement et de les imprimer en modèle 3D. Ces copies, nous les transmettons ensuite aux sculpteurs qui les arrangent. Bref, nous avons le savoir-faire pour rendre ce monument, qui pourrait bientôt être inscrit au patrimoine de l’Unesco, dans son état original. Mais quelqu’un doit décider comment procéder. Le Bethléem de Braun a été construit dans une roche qui aère, naturellement, et n’est pas capable de survivre des centaines d’années. Nous sommes donc capables de faire une réplique précise. Mais est-ce quelqu’un approuvera notre intention ? Ça, je n’en sais rien. »

Les bains de Kuks

Château de Kuks, photo: Martina Schneibergová
Pas moins important, le château de Kuks, situé à 3,5 kilomètres seulement de Bethléem, représentait un vrai bijou de l’architecture baroque. Edifié entre 1694 et 1724 près des sources locales de l’eau minérale, ce complexe des bâtiments profanes et religieux devait servir d’hôpital et de bains au plus haut niveau mondial. Le comte František Antonín Špork y fait construire un théâtre et une grande bibliothèque et y organise régulièrement des fêtes et des chasses pendant trente ans. Pourtant, après sa mort, le château reste inhabité et est ensuite largement endommagé, à la fin du XIXe siècle, par un incendie. Pendant la Seconde Guerre mondial, le monument est réaménagé en maison pour la jeunesse hitlérienne des zones frontalières. Seule l’Eglise de la Sainte-Trinité et quelques maisons balnéaires sont parvenues à nos jours sous leur forme originale. Entièrement reconstruit, le château ne cesse néanmoins d’attirer des amateurs des arts baroques des quatre coins du pays et de l’étranger, notamment car il donne abri, chaque mois d’août, à un festival de la musique, du théâtre, et de la danse de l’époque.

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