Le grand Charles et le petit lapin

Charlemagne par Albrecht Dürer
0:00
/
0:00

Les Tchèques célèbrent en grandes pompes tout au long de cette année le 700e anniversaire de la naissance de Charles IV. Et pour cause : le roi de Bohême et empereur romain germanique est considéré comme le plus grand ou le plus important Tchèque de tous les temps. Et peu importe que le souverain n’était en réalité pas tout à fait tchèque… Pour nous, cet anniversaire est l’occasion de nous intéresser à deux mots qui, a priori, n’ont absolument rien en commun : les mots « roi » et « lapin ». Et si vous vous demandez pourquoi le lapin, comme nous l’espérons, eh bien, suivez-nous…

Karel Veliký
Sacré Charlemagne ! Même si vous n’avez pas vécu les années yéyé, vous connaissez certainement tous cette célèbre chanson interprétée par France Gall. Le prénom Charlemagne est la transcription française du latin Carolus Magnus, surnom donné à l'empereur franc Charles Ier, dit « le Grand ». S’il n’existe pas en tchèque d’équivalent du prénom Charlemagne, saint fêté le 28 janvier, en revanche Charles le Grand devient Karel Veliký

Bon, tous ceux qui vivent en République tchèque savent parfaitement que le plus grand des Charles de l’histoire n’est pas Charlemagne, ni même Charles IV d’ailleurs, mais Dieu en personne, ou si vous préférez le légendaire, l’inimitable et l’irremplaçable Karel Gott. Celui que les Tchèques appellent affectueusement « božský Karel » - « le divin Karel », et dont le nom en allemand (et il ne s’agit là ni d’une blague, ni d’un nom de scène) signifie « Dieu », est incontestablement le plus grand chanteur tchèque de l’histoire. La preuve, le sacré Karel sait même chanter en français, et autre chose que « Sacré Charlemagne » puisqu’il a repris, dans sa version originale, « La mer » d’un autre grand Charles, Trenet lui de son nom.

De cette chanson, sachez également qu’il existe une version tchèque, elle aussi interprétée par Karel Gott, intitulée « Kdo ví, kde je ta pláž », littéralement « Qui sait où est cette plage »…

Karel IV.
Mais revenons au Charles qui faisait initialement l’objet de notre attention – Karel Veliký. C’est en effet de celui-ci que le mot tchèque « král », qui désigne un roi, tire son origine. A première vue, entre « Karel » et « král », deux mots fort ressemblants, le lien semble évident. Mais ce que beaucoup de Tchèques ne savent pas eux-mêmes, c’est qu’il s’agit en réalité de ce que l’on appelle un emprunt lexical, un procédé consistant, pour une langue, à adopter dans son lexique un terme d’une autre langue. Dans le cas présent, et comme pour de nombreux autres mots du tchèque, il s’agit d’un emprunt à l’allemand. Et derrière le mot « král » se dissimule une célébration, une glorification pourrait-on même dire, d’un certain Karel, bien évidemment le 1er d’entre tous, Karel Veliký, roi des Francs et empereur d’Occident, membre de la dynastie des Carolingiens à laquelle il a donné le nom et mort en 814 à Aix-la-Chapelle. D’ailleurs, à propos des Carolingiens, notons ici qu’ils se disent « Karlovci » en tchèque, ce qui signifie littéralement « de Karel», ou « de Charles » si vous préférez.

Contrairement à ce que l’on pourrait être tenté de croire, Charles IV, couronné empereur romain germanique quelques siècles plus tard, n’est pas un lointain descendant de Charles 1er le Grand. Mais peu importe…

Photo: Gryffindor
Si en français, Charles provient du latin Carolus, soit un dérivé du prénom Karl, venant lui-même du vieux haut allemand « karal », en tchèque il convient de relier Karel directement à Karal, qui désignait alors un homme, un mâle, ou encore quelqu’un de viril, vigoureux et fort. Bref, autant de caractéristiques qui siéent parfaitement à la stature d’un empereur comme le grand Charles. Et Karel Velikýétait tellement reconnu et populaire que son nom est devenu le synonyme de souverain dans les langues de certains pays voisins. Plus intéressant encore, ce phénomène s’est produit dans les langues slaves pour la première fois depuis le moment où celles-ci ont commencé à se détacher de leur base commune qu’était le proto-slave, aussi appelé slave commun, langue qui était l’ancêtre du vieux-slave et des langues slaves. C’est ainsi que l’on retrouve ce mot « král » sous différentes formes dans plusieurs langues slaves : un roi se dit donc « korol » en russe, « król » en polonais ou encore « králj » en serbo-croate, et même… « kiraly » en hongrois !

Un peu curieusement, l’appellation allemande du roi – « König », même si elle commence elle aussi par la lettre « K », ne tient pas son origine du nom de Charles le Grand. Comme le substantif anglais « king », « König » provient du vieux mot germanique « kuningaz », qui signifiait « chef d’un clan » ou « souverain », et on le retrouve sous une forme assez similaire dans d’autres langues germaniques (« konge » en danois ou « koning » en néerlandais).

Mais ce qui est plus intéressant encore pour nous tchécophiles est le fait que les ancêtres slaves des Tchèques s’étaient déjà inspirés de ce mot germanique « kuningaz » et l’avaient emprunté pour former avec le temps deux mots très proches l’un de l’autre tant sémantiquement que phonétiquement : les mots « kněz » et « kníže », qui désignent respectivement un « prêtre », et donc un chef religieux, et un « prince », c’est-à-dire là aussi celui qui possède une souveraineté et qui règne.

Králík, photo: Martina Schneibergová
Les Tchèques adorant user des diminutifs, on pourrait penser que le mot « králík » signifie un « petit roi ». Mais il n’en est rien, et même absolument rien puisque « králík » désigne un… lapin. Alors, pour faire simple, disons simplement que le lapin n’était pas à l’origine un animal qui vivait en Bohême et en Moravie. C’est pourquoi lorsque les premiers lapins ont été importés depuis le territoire de l’Allemagne actuelle dans les Pays tchèques au XIIIe ou XIVe siècle, les ancêtres des Tchèques ne possédaient aucun mot pour les désigner. Ils leur ont donc donné le nom allemand « Kaninchen », qui est une altération de l’appellation latine « cuniculus ». Puis en raison de la ressemblance phonétique entre les deux mots, « Kaninchen » s’est progressivement transformé en « Königchen », soit un diminutif du mot « König » que nous avons déjà évoqué et qui désigne, vous le savez maintenant, un roi. Et c’est ainsi que le mot tchèque « králík » est apparu... A sa manière, le lapin est donc un petit roi – « král », tandis que ce dernier, même s’il ne s’appelle pas Charles, ne peut être que grand…

C’est ainsi que s’achève ce « Tchèque du bout de la langue ». On se retrouve dans quinze jours pour d’autres découvertes sur cette bien belle langue qu’est le tchèque. D’ici-là, portez-vous du mieux possible – mějte se co nejlíp !, portez le soleil en vous – slunce v duši, salut et à bientôt – zatím ahoj !