Le Musée de la littérature a ouvert ses portes à Prague

Musée de la littérature

C’est un grand édifice luxueux construit dans un style néo-baroque qui abritera désormais les fonds et les expositions du Musée de la littérature à Prague. Quelle est l’histoire de ce musée ? Pourquoi a-t-il changé de nom ? Comment a-t-il réagi à la chute du régime communiste en 1989 ? Que propose-t-il actuellement à ses visiteurs et quels sont ses projets d’avenir ? Ce ne sont que quelques-unes des questions que nous avons posées à Lukáš Prokop, bibliothécaire du Musée de la littérature.  

Un musée créé d’après un modèle soviétique

Commençons par l’histoire du musée qui est une institution existant depuis longtemps mais qui a subi avec le temps certaines transformations. Quelles sont donc les origines du musée ? Quand, pourquoi et par qui a-t-il été fondé ?

Lukáš Prokop | Photo: Václav Richter,  Radio Prague Int.

« Le musée a été fondé en 1952 par l’Etat. Ce n’était pas encore le Musée de la littérature puisque cette institution s’appelait d’abord Monument de la culture nationale puis Monument de la littérature nationale. Il a été créé d’après le modèle soviétique. Le personnage principal de cette initiative était Zdeněk Nejedlý, ministre de l’Education. L’objectif du musée était de présenter la littérature depuis le début jusqu’à cette époque-là, c’est-à-dire jusqu’aux années 1940. La littérature était présentée comme un certain courant qui menait vers le réalisme socialiste. On voulait présenter donc la littérature surtout comme la lutte entre le prolétariat et la société. »

Le monastère de Strahov | Photo: Balou46,  Wikimedia Commons,  CC BY-SA 3.0

La littérature dans un monastère

Pendant longtemps le musée résidait dans le monastère de Strahov qui abrite entre autres aussi une célèbre bibliothèque baroque. Après la chute du régime communiste le monastère a été restitué à l’ordre des Prémontrés. Que pouvez-vous dire de la coexistence entre les conservateurs du musée et les moines de l’ordre des Prémontrés?

La bibliothèque baroque dans le monastère de Strahov | Photo: Alexandra Baranova,  Radio Prague Int.

« A vrai dire, il n’y a pas vraiment eu de coexistence entre les moines et les archivistes parce que, en une seule nuit de 1950, tous les moines ont été chassés du monastère. Certains ont été emprisonnés, d’autres ont été obligés de travailler manuellement mais pas dans le même établissement. Donc il n’y avait pas vraiment de relations avec les Prémontrés. Tout cela a changé après la révolution de velours en 1989. Juste après la révolution la moitié du monastère a été restituée aux moines mais malgré tout cela les relations entre le musée et le monastère ont toujours été bonnes et cela a continué jusqu’à maintenant. Mais depuis la restitution nous avons parlé de déménager. C’était déjà l’idée qu’il fallait déménager, qu’il fallait avoir notre propre bâtiment où nous pourrions présenter l’histoire de la littérature et poursuivre nos recherches. Et il faut dire que les moines ont été si tolérants qu’ils ont attendu 35 ans jusqu’à notre déménagement. »

La bibliothèque baroque dans le monastère de Strahov | Photo: Alexandra Baranova,  Radio Prague Int.

Un vent de liberté dans les archives

Dans quelle mesure les objectifs du musée ont-ils changé avec le changement de régime politique en 1989 ? Pourquoi a-t-on finalement décidé de le transférer dans un autre édifice ?

La salle d'étude au Monument de la littérature nationale | Photo: Monument de la littérature nationale/Wikimedia Commons,  CC BY-SA 4.0

« Il y a eu des changements politiques, comme vous l’avez dit, mais il y a eu aussi des changements pratiques. La spécificité de la littérature tchèque est qu’elle a été créée entre autres par des auteurs interdits. Les recherches sur ces auteurs étaient quasiment interdites. Les fonds abrités dans notre établissement n’étaient pas ouverts au public. Tous ces fonds concernant des écrivains catholiques, existentialistes, surréalistes étaient interdits au public et aux chercheurs aussi. C’était donc un grand changement parce qu’après la révolution tout cela a été ouvert et est devenu accessible à tout le monde. »

Le musée a donc été transféré dans un autre édifice. Le nouveau siège du musée est grand et beau, mais ce n’est pas non plus un édifice neuf. Quand et pour qui a-t-il été construit ? Quelle est son histoire ?

« Son histoire est aussi intéressante comme l’histoire de la nation  tchèque au XXe siècle.  Il a été construit par l’architecte Max Spielmann pour la famille Petschek. C’était une famille très riche, famille de grands industriels et de banquiers. C’était donc la fille de Julius Petschek, Marianne, qui s’est fait construire ce bâtiment. L’édifice est très bien reconstruit mais ce qui laisse à désirer, et on va le changer, j’espère, c’est le jardin autour du bâtiment qui n’était pas très bien entretenu pendant la restauration. On pense le reconstruire selon le projet de Max Spielmann. »

Musée de la littérature | Photo: Václav Richter,  Radio Prague Int.

Changement d’attitude et de nom

Récemment encore le Musée s’appelait en tchèque Památník národního písemnictví ce qu’on peut traduire très librement Monument de la littérature nationale. Aujourd’hui il s’appelle tout simplement Musée de la littérature. Dans quelle mesure cela reflète-t-il un changement de perspective, une autre attitude, une autre approche de la littérature tchèque et des littératures d’autres langues qui coexistaient sur le territoire tchèque?

Photo: Anna Pleslová,  Musée de la littérature

« Oui, c’est une question très large. Je crois que l’envie de changer se manifeste déjà dans le changement du nom du musée. Comme vous l’avez dit, avant c’était le Monument de la littérature nationale, maintenant c’est le Musée de la littérature. Ce n’est plus le Musée de la littérature nationale, de la littérature tchèque. C’est le musée de la littérature en général. Il y a aussi la littérature allemande, il y a la littérature juive, on ne traite donc pas uniquement des questions qui ne concernent que le tchèque et les habitants tchèques de l’ancien royaume de la couronne de Bohême. Il y donc cette envie de procéder d’une manière plus moderne et de ne pas se limiter, comme avant, à un seul courant littéraire, à une seule doctrine comme le réalisme socialiste, mais de présenter plusieurs approches de la littérature et de la culture, une approche plus diversifiée. »

Musée de la littérature | Photo: Václav Richter,  Radio Prague Int.

Le patriotisme et le nationalisme 

La littérature tchèque au XIXe et même au XXe siècle était caractérisée par de forts accents patriotiques, le patriotisme était la force majeure qui animait le mouvement de résurrection nationale et inspirait de nombreux écrivains et artistes. Aujourd’hui il y a des tendances à confondre patriotisme et nationalisme. Ces différents points de vue se reflètent-ils dans la conception du nouveau musée ?

Bernard Bolzano | Photo: public domain

« Oui, tout à fait. On consacre à cette problématique la première salle de notre exposition. Il y a une relation entre le patriotisme et le nationalisme. Le patriotisme territorial était représenté par le philosophe Bernard Bolzano (1781-1848) parce qu’il faut dire que dans le royaume de Bohême il n’y avait pas seulement les Tchèques mais aussi des Allemands et des Juifs. On les appelait ‘nos Allemands’ et ‘nos Juifs’. Donc c’était des Tchèques qui parlaient une langue différente, l’allemand, de même que les Juifs qui parlaient le yiddish ou l’allemand mais qui étaient considérés aussi comme des Tchèques. Donc cette problématique est traitée dans notre exposition. »

Des musées de la littérature existent dans plusieurs capitales européennes. Y-a-t-il un établissement de ce genre que le musée de Prague pourrait prendre pour modèle ?

«

Musée de la littérature | Photo: Václav Richter,  Radio Prague Int.

Oui, en Allemagne il y a le Musée de la littérature moderne à Marbach. En France, il y a la Bibliothèque nationale de France (BNF), et il y a plusieurs musées en Slovaquie, à Martin par exemple, le musée Petöfi à Budapest, etc. Comme je l’ai dit, le Monument de la littérature nationale a été créé d’après le modèle soviétique. Donc maintenant ce sont plutôt le musée de Marbach ou la BNF qui peuvent nous servir de modèle. »

Photo: Anna Pleslová,  Musée de la littérature

Il faut être absolument moderne

Quelles seront les activités du nouveau Musée de la littérature ? Comment profitera-t-il de ce bel édifice dans lequel il a été transféré ? Comment peut-il contribuer à la perception et la réception de la littérature dans la société actuelle ?

Photo: Anna Pleslová,  Musée de la littérature

« Tout d’abord, c’est donc la nouvelle exposition de la littérature. On pense aussi faire des conférences avec des écrivains, des ateliers pour les enfants, organiser des concerts, des lectures publiques. On aimerait aussi ouvrir dans le musée un café parce que l’exposition est grande et les visiteurs fatigués aimeraient sans doute s’asseoir et discuter un peu dans un café. Et on pense aussi profiter du jardin autour du musée pour donner des concerts et pour organiser des ateliers pour les enfants ce qui n’était pas possible au monastère. Comme dit notre directeur en citant Rimbaud : ‘Il faut être absolument moderne.’ »

Musée de la littérature | Photo: Václav Richter,  Radio Prague Int.
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