Le Printemps de Bratislava

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Tchèques et Slovaques forment aujourd’hui deux Etats distincts, une situation de fait que la jeune génération des deux pays ne questionne plus. Pourtant, les années 1960 constituèrent un âge d’or des relations tchéco-slovaques, qui auraient pu changer le destin du pays. Retour sur le Printemps de Prague et de Bratislava.

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En août 1968, Gustáv Husák, promu récemment Premier secrétaire du Parti, prononce un discours qui inaugure la normalisation après le Printemps de Prague.

Ce Printemps a en fait commencé en 1963 et c’est peut-être bien de Bratislava que part son impulsion. Dès le début des années 1960, le journaliste M. Hyško publie, dans la Pravda de Bratislava, un article qui fait l’effet d’une bombe. Il y réclame notamment le départ du Premier ministre Široký et celui d’autres membres éminents du Parti qui avaient été responsables des purges dans les années 1950. Quelques jours plus tard, Bacílek, Premier secrétaire du Parti communiste slovaque et ministre de la Sécurité lors de l’affaire Slánský en 1951, est révoqué. Un dénouement inattendu qui montre aux opposants qu'à un moment où le pouvoir est affaibli par le processus de déstalinisation qui court dans le bloc de l’Est, certaines protestations peuvent être payantes.

Le IIIe Congrès des Ecrivains, photo: CTK
Par contre-coup, de nombreux intellectuels tchèques vont sortir de la semi-torpeur dans laquelle ils étaient plongés depuis les années 1950. Ce sera le IIIe Congrès des Ecrivains en avril 1963, qui voit la réhabilitation d’écrivains interdits et de dissidents victimes des purges. Pavel Tigrid l’avouait lui-même : « La poussée slovaque eut un effet stimulant à Prague, incitant les Tchèques à agir à leur tour. »

La grogne des intellectuels slovaques est autant dirigée contre la prédominance du Parti que contre le centralisme de Prague. Et la tentative de prise en main par le pouvoir ne fait que réactiver les tensions latentes et les débats autour d’une autonomie de la Slovaquie au sein du pays. En 1960, le président Novotný fait entériner la nouvelle constitution de la République socialiste de Tchécoslovaquie, désormais seule « République socialiste » du bloc, avec l’URSS bien sûr. Cette constitution réduit l’autonomie du Parti communiste slovaque, accentuant ainsi ses revendications autonomistes.

Mais une fois Tchèques et Slovaques dans le processus d’opposition, c’est à une nouvelle lune de miel qu’on assiste, du moins dans les rangs des intellectuels et des artistes. Et ce malgré des différences culturelles notables. Rappelons que les Tchèques vécurent dans une aire culturelle allemande, tandis que les Slovaques furent longtemps intégrés au royaume de Hongrie.

Durant les années 1960, certains écrivains slovaques revendiquent expressément l’héritage de la première République de Masaryk. Ainsi, dans ses « Entretiens », Antonín Liehm évoque le Devětsil, mouvement avant-gardiste tchèque des années 1920, pour aborder la question des rapports entre Tchèques et Slovaques : « J’ai vécu en milieu tchèque, au Devětsil : nul d’entre nous n’avait jamais songé qu’un tel était slovaque et tel autre était tchèque. La poésie tchèque m’a toujours plus intéressé que les chamailleries mesquines de contenu nationaliste ». Il souligne aussi la portée tchécoslovaque du IIIe Congrès des Ecrivains : « La guerre et son lendemain devaient produire une fêlure dans les relations entre Tchèques et Slovaques, chacun poursuivant son propre développement. Lors du IIIe Congrès, les écrivains slovaques savaient parfaitement que la réhabilitation d’un Seifert, d’un Holan ou d’un Halas marquait aussi une victoire pour les lettres de chez eux. »

Et on on trouvera quelques intellectuels slovaques à s’unir, au sein de l’Union des écrivains, à la délégation qui se rend en Israël en 1967 afin de protester contre la politique officielle du régime. Parmi eux, Ladislav Mňačko, qui se verra confisquer la nationalité tchécoslovaque.

Il n’est pas jusqu’au domaine de la musique, qui ne soit touché par ce rapprochement. Ainsi, Lubomír Dorůžka et Ivan Poledňák publient, en 1967, « Le Jazz tchécoslovaque, passé et présent ». De même, la vague de rock, qui déferle sur le pays dans les années 1960, crée de talentueux émules chez les Tchèques comme chez les Slovaques. Parmi ces derniers, citons le groupe Beatmen et son chanteur-compositeur Dežo Ursiny. Petr Janda, fondateur du groupe tchèque Olympic, avoue lui-même la part qu’il doit au groupe slovaque : « Quand les Beatmen jouèrent pour la première fois à Prague – c’était au théâtre Špejbl et Hurvínek en 1965 – ce fut une révélation surprenante pour le public comme pour nous. Non seulement ils reprenaient les Beatles à la perfection, mais la moitié de leur répertoire était déjà constitué de compositions propres. » A partir de 1965, apparaissent également des groupes slovaques de rythm’n’blues : ce sont les Prudy, Soulmen, Gentlemen et Four Meditation.

La séparation entre Tchèques et Slovaques après la chute du communisme aura démenti les espérances suscitées par le rapprochement des années 1960. Un rapprochement qui fut plus profond qu’une simple convergence d’intérêts contre le régime...