Le tchèque du bout de la langue : vous avez du goulasch dans la tête ?
Ne manquez pas le coche grâce à ce petit cours de langue consacré aux mots tchèques qui viennent en fait… du hongrois !
« Čobogaj nebogaj » : c’est le titre d’une marche militaire tchèque (que nous entendons ici interprétée par le chœur d’hommes et l’orchestre radiophonique folklorique de Brno, en 1986), elle-même inspirée d’une chanson populaire hongroise. Inutile de demander à un Tchèque le sens de ce qui pourrait faire penser à une onomatopée : c’est pour ses sonorités amusantes et entêtantes – un peu trop, même – que ce refrain a été conservé tel quel… ou presque : les paroles hongroises originales sont en effet « Csebogár csebogár sárga csebogár » et la ritournelle s’adresserait en fait à un insecte sauteur appelé cicadelle en français. Vous conviendrez que cela n’a pas grand-chose à voir avec le jeune homme enrôlé dans l’armée le jour de la Sainte-Catherine, comme le raconte la version tchèque !
Si ici, on est loin du sens de la chanson originale, ce n’est toutefois pas le cas de tous les mots venant du hongrois et utilisés plus ou moins couramment en tchèque. Commençons par le plus classique, celui que l’on trouve au menu de tous les restaurants du pays : le « guláš » – orthographié en français goulasch (masculin) ou goulache (masculin ou féminin) – vient de « gulyás ». Néanmoins, en Hongrie, ce plat a plus la forme d’une soupe (que l’on appelle « gulášová polévka » en tchèque) que d’un ragoût comme celui que l’on sert en Tchéquie.
Et qui peut être décliné à toutes les sauces, avec notamment le « segedínský guláš » ou « goulasch de Szeged », à base de viande de porc, de choucroute et de paprika. Pour la petite anecdote, ce n’est pas le plat en lui-même qui est originaire de la ville de Szeged, au sud de la Hongrie, mais le paprika de qualité qu’il contient. Autre version de goulasch servie en République tchèque, celui dit « de Debrecen » – « debrecínský guláš », qui contient des morceaux de saucisse de Debrecen, deuxième ville de Hongrie en nombre d’habitants.
Autre ville hongroise dont le nom propre, donc, a donné naissance à un nom commun : Kocs, une petite commune du nord du pays, autrefois réputée pour la qualité des véhicules hippomobiles appelés « kocsi » qui y étaient fabriqués. Une racine hongroise que l’on retrouve non seulement dans le mot tchèque « kočár » et dans son équivalent français « coche », mais aussi dans l’anglais « coach », l’espagnol « coche », et dans d’autres langues !
Vocabulaire gourmand
Mais revenons au registre gastronomique : épice nationale hongroise, le paprika – « paprika » entre dans la composition de bien des mets tchèques. Dont notamment le « kuře na paprice » ou « poulet au paprika ». Parfois appelé tout simplement « paprikáš », il est souvent servi avec des coquillettes en accompagnement. Et pour la petite anecdote, on l’a vu sur la table de fête d’une famille américaine aux origines évidemment centreuropéennes et pour qui ce plat s’appelait… « chicken paprikash » !
Autre spécialité d’Europe centrale originaire de Hongrie, le « lečo » est un plat mijoté à base de poivrons, d’oignons et de tomates. En Hongrie, où il est appelé « lecsó », sa recette contient systématiquement de la saucisse. Néanmoins, les Tchèques, eux, ont plutôt tendance à y ajouter un œuf qui, battu, épaissit le plat.
Classique gras et salé des stands de fast-food des marchés, festivals et lieux de baignade en plein air, le « langoš », du hongrois « lángos », n’a plus grand-chose à voir avec la racine hongroise « lang », la flamme, qui lui a donné son nom : aujourd’hui, en effet, cette galette de pâte levée n’est plus cuite au feu de bois, mais généreusement frite. En Hongrie, elle est traditionnellement servie avec de la crème aigre, du fromage râpé et du jus d’ail ; en Tchéquie, elle est plus souvent garnie de ketchup. A un stand de cuisine de rue tchèque dont la carte était aussi en anglais, on a vu « langoš » traduit par « česká pizza ». Il fallait oser ! Mais il faut vivre avec son temps, celui de la mondialisation : d’ailleurs, on nous a rapporté que sur une plage du lac Balaton – en Hongrie, donc – on pouvait déguster des « langoš »… au Nutella !
Si cela ne vous tente pas, vous préférerez peut-être une petite « palačinka » ? Ce mot désignant une crêpe vient du hongrois « palacsinta » et – magie de l’Europe centrale et de son passé austro-hongrois – en allemand autrichien, on dit « Palatschinke » ; toutefois, ce mot nous serait arrivé du roumain… et même, bien avant cela, du latin « placenta » !
Avec tout cela, vous avez du goulasch dans la tête – « Máte v hlavě guláš? » C’est que les langues n’ont que faire des frontières… surtout lorsque ces dernières ont beaucoup bougé au cours des siècles, comme c’est le cas en Europe centrale !
Presque voisin géographique, tout sauf cousin linguistique
Et puis, rappelons que si le hongrois est la langue d’un pays aujourd’hui presque voisin de la République tchèque, c’est toutefois une langue tout sauf cousine du tchèque ! Car le hongrois n’appartient pas à la famille des langues slaves, mais à celle des langues finno-ougriennes. Avec des sonorités qui peuvent sembler plutôt impénétrables – et c’est sans doute de là qu’est née l’expression tchèque « Copak jsi Maďar, že mi nerozumíš? » – « Tu es hongrois ou quoi, pour ne pas me comprendre ? » Expression que vous pouvez utiliser lorsque vous vous trouvez face à une personne qui semble ne pas comprendre vos consignes, une personne que l’on pourrait donc qualifier de « ťulpas », à savoir de balourd. Encore un emprunt du hongrois, d’ailleurs ! Mais avec un glissement de sens : en hongrois, « talpas » désigne un fantassin, à savoir un soldat d’infanterie, qui combattait donc à pied. Car la racine hongroise, « talp », veut dire… pied. Et là, c’est par l’allemand que le mot d’origine hongroise est entré dans la langue tchèque : en allemand, « Tollpatsch » désigne quelqu’un de lourdaud, de maladroit.
Vocabulaire militaire
Ce simplet à l’origine simple soldat n’est d’ailleurs pas le seul emprunt du hongrois venant du vocabulaire militaire : on a bien évidemment « husar » – hussard en français, emprunt du hongrois « huszár » –, un militaire appartenant à la cavalerie légère et coiffé d’un casque appelé en hongrois « csákó », qui a donné en tchèque les mots « čáka » ou encore « čáko » désignant plus généralement un couvre-chef militaire en forme de cône tronqué. Une protection qui n’a toutefois pas empêché la raclée mise aux Hongrois par l’armée austro-russe en août 1849, à Világos (aujourd’hui Șiria en Roumanie) – d’où l’expression « dostat világoš » – littéralement « recevoir un világos » en référence à la capitulation du même nom.
Vous êtes toujours avec nous, ou vous en êtes « cerf » ? – « jste z toho jelen? » Encore une expression tchèque qui vient du hongrois, mais à l’origine, rien à voir avec le cervidé : pendant la Première Guerre mondiale, les soldats hongrois répondaient à l’appel en disant « jelen », ce qui veut dire… « présent » !
Mais savez-vous quel est le plus ancien « hungarismus » – terme linguistique signifiant « emprunt du hongrois » – en tchèque ? Eh bien, il s’agit de l’ethnonyme « Maďar », qui remonterait à l’arrivée des premiers Magyars dans le bassin des Carpates, au IXe siècle, et qui désigne donc un Magyar ou une Magyare, à savoir une personne faisant partie du groupe ethnique, culturel et linguistique de langue hongroise. Un peuple vivant aujourd’hui majoritairement sur le territoire de la Hongrie – « Maďarsko », en tchèque – mais aussi dans les pays limitrophes de cet Etat européen, et qui formaient jusqu’en 1918 le royaume de Hongrie – « Uhersko » ou « Uhry » en tchèque.
C’est ce dernier terme qui a donné son nom tchèque à un grand classique charcutier inspiré d’une recette hongroise : le « uherský salám » (ou, plus familièrement, le « uherák »), littéralement « salami hongrois ». Et on retrouve aussi l’adjectif « uherský » dans l’expression « jednou za uherský rok » – littéralement « une fois l’an hongrois ». En français, on dirait « tous les 36 du mois », à savoir très rarement, voire jamais. Une expression qui, selon le Dictionnaire des expressions et idiotismes tchèques, remonte aux guerres contre les Turcs, époque à laquelle les soldats étaient engagés en Hongrie pour une durée censée être déterminée, mais qui ne cessait d’être prolongée…
Vous vous demandez peut-être si la langue hongroise a elle aussi emprunté des mots au tchèque… Pour cela, nous vous invitons à consulter plutôt des linguistes spécialistes de la langue magyare ! On peut toutefois citer une expression populaire hongroise qui vient un peu comme une réponse à celle sur la capitulation de Világos précédemment citée : « csehül vagyok, csehül állok », dont le sens littéral serait quelque chose comme « je me porte comme un Tchèque », à savoir… très mal. Une expression on ne peut plus ironique, puisque cela serait une référence… à la bataille de la Montagne Blanche de 1620 !
Notre cours de tchèque vous donnera peut-être l’impression que tous les emprunts du hongrois sont entrés dans la langue tchèque par le ventre ou par la guerre, et c’est assez vrai… Toutefois, c’est que notre liste est loin d’être exhaustive ! On citera aussi, pêle-mêle, « bunda » – le blouson, ou encore « šinágl » qui désigne, au choix, une petite embarcation à rames et à fond plat ou une chaussure à pointe allongée. On a aussi « bazmek » (ou « bazmeg ») que l’on pourrait traduire par « bidule » ou « machin », bref, une chose qu’on ne sait pas vraiment comment nommer.
Pour terminer, nous vous invitons à écouter quelques notes d’un « čardáš » interprété par Lubomír Málek avec l’orchestre radiophonique folklorique de Brno. Et si vous le voulez, vous pouvez même esquisser quelques pas de danse, puisque la racine de cette musique et danse nationale hongroise (« csárdás », en hongrois) vient du mot « csárda », qui désigne une taverne où l’on peut danser.






