Le Traité de Lisbonne ou la cacophonie « à la tchèque »

La présidence française de l’Union européenne trouve un large écho dans les médias tchèques de ces derniers jours. Ceux-ci informent assez largement des priorités de la présidence française et des réformes que Paris voudra mettre sur pied pendant les six mois à venir dans le domaine de l’énergie, la protection du climat, l’immigration et la défense européenne. Et de souligner que le succès ou l’échec de cette présidence aura des retombées sur celle de la Tchéquie qui assumera sa tâche dès le 1er janvier 2009. Une grande place dans la presse nationale est bien sûr réservée au contentieux lié au processus de ratification du Traité de Lisbonne.

Nicolas Sarkozy, photo: CTK
Paris donne un soufflet à la Tchéquie. Sarkozy a repris l’Union européenne en adressant un message à Prague. Les Français veulent faire une plus grande pression sur les Tchèques… Voilà quelques-uns des titres qui sont apparus dans la presse nationale le 1er juillet, le jour du début de la présidence française de l’Union européenne à laquelle succèdera la première présidence tchèque. Ils réagissent ainsi à l’intervention télévisée du chef de l’Etat français dans laquelle il aurait fait une allusion à la responsabilité des politiciens tchèques sur l’avenir du Traité de Lisbonne, ainsi qu’aux paroles portées dans le même esprit et prononcées à leur adresse par le chef de la diplomatie française, Bernard Kouchner.

Alexander Vondra, photo: CTK
Le ton semble avoir surpris les représentants politiques tchèques. Lidové noviny cite la réaction d’Alexander Vondra, vice-Premier ministre en charge des Affaires européennes qui a déclaré : « Nous ne bloquons pas les choses… Nous sommes et nous avons toujours été grands partisans de l’élargissement… à la différence de la France. »

Qu’on le veuille ou non, du fait de la position réservée des milieux politiques au pouvoir envers le processus de ratification du Traité de Lisbonne, la République tchèque constitue l’un des trois pays européens « problématiques », à côté de l’Irlande et de la Pologne. Cette position est manifestée par une partie de l’ODS (Parti civique démocrate), principale formation gouvernementale, qui a d’ailleurs pris l’initiative de soumettre le Traité de Lisbonne à la Cour constitutionnelle pour voir si son texte est compatible avec la constitution tchèque. Le verdict de la Cour ne tombera qu’à l’automne. En attendant, la Tchéquie a interrompu le processus de ratification ce qui est une « exception » que le Premier ministre Mirek Topolánek a réussie à imposer au récent sommet de Bruxelles.

Au cas où la Cour donne son feu vert au Traité, celui-ci sera soumis aux deux chambres du Parlement pour être signé ensuite par le président de la République. Mais Václav Klaus, investi il y a quelques mois pour cinq ans, voudra-il y apposer sa signature?

Václav Klaus
Le président de la République, Václav Klaus, demeure fidèle à sa réputation eurosceptique. Il est le seul, parmi les politiciens européens, à avoir récemment salué le non irlandais en déclarant que, pour lui, « le Traité était désormais mort. » Il s’est de même publiquement félicité du refus de son homologue polonais, Lech Kaczynski, de signer le Traité. Il précise ses idées dans l’édition de ce jeudi du quotidien Lidové noviny :

« Je m’attends à une grande pression ‘à la française’ sur l’édification de l’Union européenne. Notre regard est forcément différent et pour cette raison nous devons tout faire pour que l’évolution au sein de l’UE ne suive pas la direction imposée par la France… L’évolution en Europe ne doit pas suivre le diktat d’une seule opinion et ne doit en aucun cas être accompagnée de menaces. »

Dans les pages du journal, Václav Klaus refuse en même temps de répondre à la question, « spéculative » selon lui, de savoir s’il signera le Traité de Lisbonne ou s’il suivra l’exemple de son homologue polonais. En conclusion, Václav Klaus indique qu’un éventuel refus du Traité de Lisbonne aurait un effet positif sur la future présidence tchèque, car, je cite, « celui-ci affaiblit le rôle du pays président. »

Existe-t-il une ou plusieurs facettes de l’euroscepticisme ? J’ai récemment posé la question à Jean-Louis Bourlanges, homme politique et essayiste français qui a participé fin mai au colloque Visions d’Europe qui s’est tenu à Prague. Bien placé pour y répondre car tout en refusant l’étiquette d’eurosceptique, il se déclare sceptique quand même.

« Quelqu’un qui se dit eurosceptique en fait n’est pas du tout sceptique. C’est quelqu’un qui est fanatiquement anti-européen. Regarder M. Klaus qui n’est pas eurosceptique. Il est profondément convaincu de la perversité structurelle du projet européen. Il a d’ailleurs tout à fait le droit de l’être, ce n’est pas une critique. Tandis que moi quand je dis que je suis sceptique, je m’inquiète effectivement de la retombée de l’espérance, de la volonté politique. Je trouve que les Etats ne donnent pas le sentiment de vouloir agir ensemble, les Etats sont fainéants aujourd’hui. Ils font semblants de faire, ils parlent, mais ils ne font pas grand-chose. Je voudrais que tout cela ça se réveille ».

Dans les milieux politiques tchèques, le processus de ratification est favorisé par les sociaux-démocrates, principal parti dans l’opposition. Le ministre des Affaires étrangères, Karel Schwarzenberg, quant à lui, tient également à assurer que le gouvernement tchèque au sein duquel il représente les Verts, a la volonté de ratifier le Traité de Lisbonne. Beaucoup de commentateurs estiment en outre que l’avenir politique du Premier ministre Mirek Topolánek dépend du succès de la ratification du Traité et que, de ce fait, il est appelé à prendre des positions sinon favorables, alors tout au moins pragmatiques à l’égard de cette question.

« Avec ses positions envers le Traité de Lisbonne, la République tchèque se retrouve de son propre gré dans une situation où l’efficacité de sa présidence de l’Union européenne se voit gravement menacée. Certains politiciens français donnent à entendre qu’un pays qui a des problèmes avec la ratification du Traité de Lisbonne aurait du mal à diriger l’UE », écrit dans les pages du quotidien Právo le politologue Jiří Pehe. Et de souligner que la République tchèque risque de fâcher les pays espérant entrer dans l’Union européenne car, comme on le sait, un futur élargissement ne sera pas possible sans la mise en valeur des réformes institutionnelles.

Compte tenu de ce que certains nouveaux pays membres de l’Union européenne sont considérés comme « problématiques », l’élargissement aux pays de l’Est ne risque-il pas de provoquer une sorte de frustration, aussi, dans les anciens pays ? On écoute encore une fois Jean-Louis Bourlanges.

« Je crois que c’est très provisoire. Les élargissements successifs ont toujours été accueillis avec une certaine méfiance notamment par les Français qui ont craint l’élargissement à l’Angleterre, l’élargissement à l’Espagne, et en réalité, cela c’est toujours bien passé. Ce qui me frappe c’est que ça se passe encore bien avec les pays d’Europe centrale et orientale. Nous voyons que ces pays, le vôtre en particulier, se développent considérablement, il y a donc de la croissance du niveau de vie qui s’améliore et en même temps des flux économiques et commerciaux à partir des anciens pays membres de l’UE qui leur sont favorables. Donc c’est un jeu où tout le monde gagne. Je pense que passée une certaine période de flottement, tout le monde va reconnaître que l’élargissement à l’Europe centrale et orientale est sans doute l’un des plus grands succès de l’Union européenne des vingt dernières années. Nous allons en revanche avoir des problèmes plus complexes à régler avec les Balkans, avec les pays successeurs de la Yougoslavie. Là nous sommes dans quelque chose de plus difficile. On verra ».