Le transfert des Allemands des Sudètes

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Alain Slivinsky vous présente un sujet d'actualité, vraiment, dans cette édition de notre chronique, en liaison avec la visite de cette semaine, en République tchèque, du Chancelier allemand, Gerhard Schröder. J'ai choisi de vous parler des Sudètes, une région frontalière qui a suscité tant de malheurs, de litiges, de douleurs et de tristesse, depuis même avant la Seconde Guerre mondiale. Je ne vous parlerai pas de l'histoire, elle est assez bien connue. Mais que sont devenues les Sudètes, après le transfert des Allemands des Sudètes, quelque trois millions de personnes ?

Les Sudètes, pour ceux qui ne le savent pas, représentaient toutes les régions tchèques se trouvant aux frontières entre l'ancienne Tchécoslovaquie, l'Allemagne et l'Autriche. Les célèbres villes d'eau tchèque, comme Karlovy Vary, Marianske Lazne, par exemple, en faisaient partie. Les Sudètes, en fait, c'était toute une ceinture qui entourait la Bohême et la Moravie intérieures. Ces régions étaient habitées, surtout, par des citoyens d'origine allemande. Le Président de la Première République tchécoslovaque, Tomas Garrigue Masaryk, aimait à les appeler « Nos Allemands ». Ces personnes ayant joué, dans leur grande majorité, un rôle négatif, avant et pendant la Seconde Guerre mondiale, perdirent, sur la base de programme de Kosice, en 1945, leur nationalité tchécoslovaque. Ils durent partir... abandonner tous leurs biens, leur terre natale...

Des citoyens d'origine tchèque devaient venir les remplacer. Pourtant, ils ne furent pas si nombreux, surtout après la prise du pouvoir par les communistes, en 1948. La dictature communiste, prétendument pour des raisons de sécurité - on était à l'époque du rideau de fer - commença plutôt à faire des régions les plus proches de l'Allemagne, surtout, un no man's land. Dans certaines régions, le Nord de la Bohême, par exemple, les maisons d'où avaient été chassés les propriétaires allemands, furent rasées. Les villages florissants se transformèrent, souvent, en champs de tir pour l'armée. D'autres communes furent détruites par l'ouverture de mines à ciel ouvert, comme dans la région de Sokolov, par exemple, en Bohême du nord-ouest. A Jachymov, dans la même région, on ouvrit les mines d'uranium, une richesse, certes de la Tchécoslovaquie, mais qui ne lui servait pas. Le précieux métal était envoyé en Union soviétique...

Qu'advint-il des célèbres villes d'eau, ce qu'on a coutume d'appeler aussi le triangle thermal de la Bohême de l'ouest ? Avec la nationalisation, les pimpantes stations de cures et de repos virent leurs établissements nationalisés. De centre de la vie mondaine, elle se transformèrent en sanatorium pour les besoins du peuple. Les hôtels de renommée mondiale, comme l'hôtel Pupp de Karlovy Vary, changèrent de nom, ce dernier devenant l'hôtel Moskva. Dans le cadre de sa politique sociale, le gouvernement communiste se vantait, certes, que le simple ouvrier pouvait, enfin, bénéficier des cures thermales, comme les riches auparavant. D'un autre côté, les investissements dans les établissements ou l'infrastructure des villes thermales de la Bohême de l'ouest étaient minimes. A Karlovy Vary, par exemple, en dehors d'une tour en béton qui s'appelle l'hôtel Thermal, construit dans les années soixante-dix, le reste des établissements datait, jusqu'aux années quatre-vingt-dix, de la Première République. A part le centre ville, le reste de l'agglomération était complètement délaissé. On se serait cru à la périphérie d'une grande ville, plutôt que dans une grande station thermale. Et dans le centre ? Là où se trouvent les lieux de promenades des curistes ? Les nouveaux bâtiments, dont une nouvelle colonnade, étaient construit dans le style du réalisme socialiste, du béton, du béton et encore du béton ! A côté des maisons et hôtels de style, c'était vraiment une sorte de dévastation du site. Les autres villes thermales ont subi le même sort, en partie... Qu'en fut-il des autres régions ?

Cela concerne surtout la Bohême du nord et du nord-ouest, car au Sud, la frontière tchéco-allemande se cache dans les sombres forêts de la Sumava. C'était, en fait, une région interdite, sous contrôle militaire. En Bohême du nord, la situation était différente. Les Allemands des Sudètes y avaient surtout développé l'agriculture et les métiers traditionnels : industrie du verre, briqueteries, filatures. L'orientation industrielle a, certes, été conservée et développée, comme à Liberec, mais les métiers de l'artisanat ont disparu. La production agricole avait été, elle aussi, abandonnée, car la grande majorité des habitants de souche tchèque qui étaient restés, ou bien les nouveaux qui étaient arrivés, préférait aller travailler dans les mines ou les usines, que se consacrer au du métier de l'agriculteur. De nouvelles villes entières virent le jour, des cités-dortoirs construites en préfabriqué. L'architecture populaire originale disparaissait. Un seul phénomène sauva un grand nombre de maisons de la destruction : le goût des Tchèques pour les maisons secondaires. Pas beaucoup d'entre eux pouvaient passer des vacances à l'étranger : on les passait donc dans le chalet - souvent une vieille maison dans les Sudètes aussi. De Prague cela faisait dans les 200 kilomètres, mais le litre d'essence coûtait très peu... autant qu'une bière au café Les coopératives agricoles faisaient plutôt de l'élevage, les sols n'étant pas trop prédestinés aux cultures. Ce ne furent pas les villes qui furent, d'ailleurs, les plus touchées, mais la campagne, avec ses petits villages, souvent en basse montagne. Même les centres de ski, et pourtant le sport était un domaine privilégié du régime communiste, virent le déclin. Alors qu'en Tchécoslovaquie, les Hautes et Basses Tatra, en Slovaquie, connaissaient un énorme développement, les monts de Géant, en Bohême du nord, ne voyaient pas beaucoup d'investissement...

Et aujourd'hui ? Avec la chute du communisme, en 1989, les choses commencèrent à s'améliorer, dans les anciennes Sudètes. Avec la loi sur les restitutions, bon nombre de propriétaires retrouvèrent leurs biens, les Tchèques seulement, car les Allemands tombent sous le coup des décrets du Président Benes et ne peuvent restituer. Un problème clos par un accord tchéco-allemand, mais qui suscite bien des protestations... La vie revient et les anciennes Sudètes vivent un grand développement surtout dans les campagnes. Quand on y voyage on sent que l'esprit allemand, si l'on peut dire, n'a pas disparu. Les maisons à poutres apparentes sont refaites à neuf, les fenêtres sont pleines de géraniums, partout règne la propreté. Cheb, une ville délabrée à la frontière tchéco-allemande, semble toute neuve, de nos jours. A part les prostitués sur la route - un gros problème, vous pourriez vous croire de l'autre côté de la frontière. Dans la Sumava, à la place des barbelés, des trous de mines, des traces des chenilles des tanks, vous verrez plutôt des cueilleurs de champignons ou de myrtilles. Karlovy Vary, ville d'eau, mais grise, sous le communisme, vous frappe par ses façades neuves, un peu kitsch, quand même. On dit d'elle qu'elle ressemble à un chef-d'oeuvre de pâtisserie. Les mines à ciel ouvert de Sokolov font encore tâche sur le paysage, mais les nouvelles lois obligent les exploitants à la remise en état des terrains. Peu à peu, on ne se sent plus comme dans un paysage lunaire. Et « Nos Allemands », comme disait Masaryk ? Ils reviennent, en touriste, voir leur terre, leur maison natale, admirent les changements. Beaucoup ont la larme à l'oeil, mais pas tous crient à la revanche... Beaucoup de choses à faire encore, dans les anciennes Sudètes, mais ainsi va la vie...