« L'enfant d'une autre », mention spéciale au Festival de Karlovy Vary, présenté par Virginie Wagon et Catherine Jacob

L'enfant d'une autre

Après avoir fait des études d'économie, Virginie Wagon travaille comme journaliste, reporter et réalisateur pour la télévision. Sa rencontre avec Eric Zonca est décisive pour sa future carrière de cinéaste : elle devient sa collaboratrice artistique et scénaristique et réalise, avec lui, des courts métrages. « L'enfant d'une autre », en compétition à Karlovy Vary, est le troisième long métrage de Virginie Wagon. Elle met en scène trois personnages féminins : Maude, interprétée par l'irréprochable Catherine Jacob, une riche femme d'affaire qui noie sa solitude dans l'alcool. Un jour, elle rencontre, quelque part près de Marseille, Zita, 11 ans (Maeva Munoz) en qui elle croit retrouver le bébé qu'on lui avait volé dix ans auparavant.

Est-ce vraiment elle ? Et si oui, qui est la vraie mère de Zita, Maude, ou celle qui l'a élevée, Joanna, une jeune femme bohème incarnée par Arly Jover ? Un film qui, par définition, ne peut laisser le spectateur indifférent. Virginie Wagon, auteur également du scénario, raconte la genèse du projet :

« Au début, c'était une commande de la chaîne franco-allemande ARTE qui m'a demandé de participer à une collection de cinéastes pour faire des téléfilms sur le thème mère-fille. Ça commence donc par un coup de fil, où quelqu'un vous appelle et vous dit : bonjour, est-ce que ça vous intéresse de faire un film sur ce sujet ? Alors moi, je dis tout de suite : oui, oui, oui ! (rires) Parce que d'abord, c'est un sujet très fort et en plus je ne suis pas en mesure de refuser un film quand on me le propose. Cela m'arrive rarement, donc je saute sur l'occasion. Après j'ai une totale liberté sur la façon dont je vais aborder ce sujet mère-fille. Alors j'ai cherché un angle un peu original d'attaque, une histoire un peu excitante avec un suspens et des personnages troubles qui cachent leur jeu. Je suis tombée par hasard, à la télévision, sur un témoignage d'une femme qui avait perdu sa soeur et qui la recherchait depuis une dizaine d'années. J'ai trouvé intéressante cette quête un peu obsessionnelle, le fait de ne pas pouvoir faire de deuil etc. Petit à petit, je me suis mise à travailler. J'ai lu beaucoup sur les rapports mères-filles, j'ai vu beaucoup de films de Bergman, d'Almodovar et d'autres cinéastes, et je me suis déterminée sur cet angle-là. »

Et le tournage ?

L'enfant d'une autre
« Moi, je voulais vraiment répéter tout le film avant, ce qui était un peu compliqué parce que les comédiens avaient des plannings différents. Je n'ai pu intégrer les décors que deux jours avant. Donc nous avons fait des répétitions, de grosses lectures, avec Catherine Jacob, Arly Jover et Maeva Munoz qui joue la petite fille, à Paris, pour que toutes les intentions soient absolument claires. Après, j'ai fait le maximum de répétitions dans les décors. Mais ce n'est jamais assez pour moi, j'aimerais répéter beaucoup plus. Quand on tourne un film avec de petits moyens, très rapidement, en 24 jours, parfois, on débarque sur une scène et les comédiens ne savent pas trop, ils n'ont pas leurs marques, c'est compliqué... Je n'aime pas travailler comme ça. Ce n'est qu'en répétant qu'on a vraiment le temps de réfléchir, de peaufiner une séquence. »

Vous avez tourné ce film en une vingtaine de jours seulement ?

« Oui, en 24 jours. Ce qui est la normalité des films télé en France, mais pas cinéma. Par exemple mon premier film de cinéma, je l'ai tourné 11 semaines. »

En plus, le fait de tourner avec un enfant, ça a compliqué les choses, n'est-ce pas ?

«Oui, c'était difficile. Les enfants devant la caméra, c'est magique parce qu'ils donnent beaucoup de choses, mais ils sont vite épuisés. Ils donnent tout immédiatement, et après - plus rien... rideau... J'ai fait un gros casting, j'ai vu plus de 80 petites filles pour ce rôle. Je me suis arrêtée sur elle, parce qu'elle avait ce côté 'forte en gueule' : elle pouvait tenir le personnage de Maude, interprétée par Catherine, on s'avait qu'elle était solide et n'allait pas se faire marcher sur les pieds. En même temps, c'est une jolie petite fille, mais... elle n'a pas que ça. Elle a aussi un côté sauvage et un peu obtus, autiste. On ne sait jamais exactement ce qu'elle sait et à quoi elle joue entre ses deux mères. Elle garde sa part de mystère. Je ne voulais pas la traiter comme on voit souvent les enfants dans les films, c'est-à-dire un peu niais, un peu gentils, un peu beaux, un peu... Je voulais faire un personnage un peu pervers comme sont souvent les enfants. »

L'enfant d'une autre
Avez-vous rencontré des spectateurs qui s'étaient retrouvés dans l'histoire ?

« J'ai eu beaucoup d'écho des spectateurs. Ils étaient pour la plupart touchés par ce que ça raconte sur la relation mère-fille. Plusieurs femmes enceintes m'ont dit qu'elles avaient pleuré, parce qu'elles avaient eu l'impression que le film touchait à quelque chose de vrai, juste et très intime. Je n'ai pas rencontré, pour le moment, de gens dont les enfants avaient disparus. Par contre, j'ai rencontré des parents adoptifs qui ont également été touchés par le film et la position qu'il prend. En fait, je m'aperçois que cette histoire concerne pas mal de gens. »

Catherine Jacob - rencontre...

Inutile, certes, de vous présenter longuement Catherine Jacob, une des actrices les plus en vue en France. Maud, qu'elle incarne est, selon la réalisatrice du film, « comme un bulldozer en marche que rien ne peut arrêter ». Un rôle qui lui semble être cousu sur mesure. A-t-elle eu, quand même, quelques difficultés à comprendre Maude, cette femme tellement pugnace et impitoyable dans la lutte pour son enfant ? Catherine Jacob :

« Non. C'est quand même une femme qui s'est fait voler un bébé de six mois dix ans auparavant. Ca ne m'est pas vraiment arrivé, mais j'ai eu quand même quelques angoisses dans ma vie... Ca n'a pas la même amplitude, évidemment, mais on est quand même censé acteur travailler sur l'imaginaire. On ne fait pas de documentaire, on fait de la fiction. J'ai été très intéressée par le traitement dix ans après de l'événement. Ce n'est pas un événement qui arrive à chaud. C'est le parcours d'une femme qui s'est complètement desséchée, durcie, qui est devenue implacable, impitoyable et à la limite de la folie, mais pour les autres, parce que dans son idée fixe, elle est extrêmement cohérente. Elle se fait voler un enfant, donc il n'y a pas de deuil, par de preuves, pas de traces... Elle vit dans un flou total avant de rencontrer la petite fille. D'un côté elle coupe les ponts avec ses amis, son mari, brise tous les liens affectifs et insupporte tout le monde... D'autre côté, elle réussit professionnellement : une sorte de renaissance d'elle même par un tel drame fait qu'au lieu de la fragiliser, ça l'a complètement décuplé. Elle est seule contre tous à savoir qu'elle a raison et ELLE A RAISON. Sauf que c'est très ambigu. Pour moi, l'intérêt de la chose était de faire un personnage qui ne soit ni léger, ni racoleur, ni séducteur et qui refuse absolument le pathos. Il n'y a aucune compassion envers elle même. C'est amusant parce que ça m'a permis d'éliminer quelques petites scories. »

Connaissez-vous quelqu'un qui a vécu une expérience semblable ?

«Non, je ne connais aucune femme qui s'est fait voler un enfant. Je connais des femmes qui en ont perdu, qui ont eu des enfants assassinés, mort-nés, qui ont avorté, dont les enfants ont eu des accidents, mais volés non... Mais comme c'est quelque chose de fou et d'abstrait et comme l'action se situe dix ans après, bon, on n'a pas à rentrer dans une telle folie. C'était amusant de voir à quel point cette femme est devenue... volcanique. Quand elle explose, ça fait très mal, parce qu'il y a beaucoup de roches et de matière coupante qui va exploser avec elle. »

Le tournage avec la petite Maeva, comment ça s'est passé pour vous ?

« Vous savez, les enfants, il faut les manipuler. Ils n'ont pas une concentration énorme, ils sont complètement dans le jeu. Si on leur explique que c'est pour peu de temps, que c'est rigolo de faire du cinéma et qu'en même temps, on n'est pas forcément obligé d'avoir des journées terrifiantes, c'est un jeu. Ils aiment beaucoup la notion ludique. Mais il faut travailler plus avec eux, avant le tournage. »

Vous-mêmes, comment vous étiez à l'âge de dix ans ? Vous avez voulu devenir actrice ?

« Oui. »

Vous avez commencé à jouer à cet âge là ?

« Pas du tout. J'étais très intelligente et je savais qu'il fallait, surtout, ne rien dire ! (rires) Comme ça, j'ai mis mes parents devant le fait accompli, quand c'était trop tard, c'est-à-dire dix ans après. Mais j'ai mis beaucoup de temps... Entre le moment où l'on dit je prends un petit cours de théâtre et le moment où on arrive en surface... J'avais trente ans. Entre le moment où vous avez envie, parce que vous voyez deux ou trois conneries à la télé et le moment où vous arriver à votre propre naissance, à trente ans, c'est long. »

La suite de l'entretien avec Catherine Jacob, sur les rôles de mères de famille qui lui sont si souvent confiés au cinéma, dans le prochain numéro de Culture sans frontières.

Auteur: Magdalena Segertová
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