Les communistes tchèques sortent-ils de l’ombre ?

Vojtěch Filip, photo: Filip Jandourek, ČRo

Cette semaine, à la veille du 70ème anniversaire du coup de Prague de février 1948, les médias se sont penchés non seulement sur le rappel de cet événement, mais aussi sur la position actuelle des communistes sur la scène politique tchèque. Cette nouvelle revue de presse, qui évoque aussi les controverses autour de l’ancien président Edvard Beneš, vous en présentera quelques extraits. Un mot enfin sur le succès retentissant de la snowboardeuse et skieuse tchèque Ester Ledecká, médaillée d’or aux JO de Pyeongchang.

Vojtěch Filip,  photo: Filip Jandourek,  ČRo
La création d’une coalition gouvernementale entre le mouvement ANO et le Parti social-démocrate (ČSSD) est une éventualité très probable. C’est ce qu’a suggéré le chef du mouvement ANO Andrej Babiš à l’issue du premier volet des négociations qu’il a menées avec les nouveaux leaders sociaux-démocrates, avec à leur tête Jan Hamáček. Dans ce contexte le site echo24.cz signale qu’il s’agirait du premier cabinet depuis la chute du régime communiste il y a 28 ans qui accepterait un soutien direct du Parti communiste qui dispose de quinze députés à la Chambre basse du Parlement :

« Depuis 1989, les communistes n’ont jamais fait partie d’une coalition gouvernementale. S’il y a eu un moment où ils ont bénéficié d’une certaine influence, c’était dans les années 2005-2006, lorsque le Premier ministre social-démocrate d’alors, Jiří Paroubek, a imposé avec leur soutien certaines dispositions législatives auxquelles ses partenaires de coalition refusaient de donner leur aval. »

Le site du quotidien économique Hospodářské noviny revient pour sa part sur la rencontre qui s’est déroulée ce mercredi au Château de Prague entre le président de la République, Miloš Zeman, et les représentants du Parti communiste, dont son leader Vojtěch Filip, et observe :

« Quinze ans seulement se sont écoulés depuis le moment où la tenue d’une telle rencontre, à la veille d’un des anniversaires les plus sinistres de l’histoire tchèque, aurait été inimaginable. Jusqu’à la fin de son mandat en 2003, le président défunt Václav Havel, fidèle à ses principes, n’a effectivement jamais reçu les communistes ni au Château de Prague ni dans sa résidence secondaire de Lány, préférant les ignorer de manière ostentatoire. Le président actuel semble en revanche vouloir les faire sortir de l’ombre, en dépit de leur dernier score électoral faible. »

Le président Miloš Zeman a également annoncé qu’il participerait au prochain congrès du Parti communiste, le 21 avril, et qu’il y prononcerait un discours.

Février 1948 et une économie à l’image soviétique

Février 1948
« Un coup d’Etat qui n’était pas un coup d’Etat authentique. ‘Février 1948’ a confirmé que les Tchèques appartenaient depuis longtemps à l’Est. » Tel est le titre d’un texte publié dans l’hebdomadaire Ekonom qui est consacré à un aspect spécifique de l’événement qui a marqué l’accès au pouvoir des communistes dans l’ancienne Tchécoslovaquie. Son auteur explique :

« Lorsque, il y a soixante-dix ans, les communistes tchécoslovaques sont arrivés au pouvoir, ils se sont mis à reconstruire l’économie à l’image du modèle soviétique. Pendant les quarante années qui s’en ont suivies, c’est l’Etat qui a géré l’ensemble des démarches économiques, les entreprises ayant été nationalisées et soumises à la planification centrale. Or, on serait tenté de prétendre que si les communistes n’avaient pas dominé la politique de l’époque, la Tchéquie ferait aujourd’hui partie des Etats développés de l’Europe occidentale. Mais la réalité est plus complexe, car d’importants signes de la socialisation de l’économie apparaissent dès 1945, au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale. D’abord, parce que le pays se trouvait dans la zone d’influence soviétique et, aussi, parce que la nationalisation et la planification étaient à l’époque reconnues même en Occident. »

Le climat au sein de la population qui voulait obtenir plus de garanties sociales était non seulement anti-fasciste mais aussi anti-capitaliste. Celui qui voulait obtenir les voix des électeurs était appelé à présenter des propositions favorables à la nationalisation de l’industrie et à une réforme agraire radicale. Le texte publié dans le journal Ekonom rappelle également que les germes d’une économie planifiée apparaissent dans le pays dès les années 1930, en rapport par exemple avec l’édiction de plus de 300 directives économiques obligatoires.

Rompre le silence autour d’Edvard Beneš

Edvard Beneš,  photo: ČT
« Il faut faire une fois pour toute le bilan du rôle du président Edvard Beneš en 1938 et, surtout, en 1948 ».

C’est ce qu’a déclaré pour le site aktualne.cz Petr Pithart, ancien Premier ministre et ancien chef du Sénat avant d’expliquer pourquoi :

« La société tchèque a beaucoup de réticences à l’égard d’Edvard Beneš. C’est une personnalité que l’on n’évoque pas très souvent, car les polémiques à son sujet ont toujours tendance à diviser la société. Je ne suis pas le seul à estimer qu’à des moments décisifs, il ne s’en est pas sorti avec honneur. Tout en gardant de l’estime pour tout ce qu’il a fait pour la Tchécoslovaquie lors de sa naissance et tout en me rendant compte de l’immense pression dont il faisait l’objet en février 1948, je ne peux pas lui pardonner certaines des décisions qu’il a prises après la Seconde Guerre mondiale. Et ce même en prenant en considération la gravité de sa maladie. »

Pour l’ancien chef du Sénat, outre les événements fatidiques de février 1948, il y a également lieu de s’interroger sur le rôle de Beneš en rapport avec les Accords de Munich en 1938, ainsi qu’avec le transfert des Allemands après la guerre. Tout ceci constitue par ailleurs les raisons pour lesquelles le Sénat n’a pas donné son aval à la loi relative aux mérites du président Edvard Beneš pour l’Etat. Une loi qui, finalement, a été adoptée en 2004 par la Chambre des députés. Rompre le silence autour d’Edvard Beneš représente alors le seul moyen permettant d’éliminer le clivage entre les différents regards qui sont portés sur cette personnalité.

Des menaces pour les médias publiques

Photo: Tomáš Adamec,  ČRo
L’étatisation, la révocation de certains présentateurs, l’abolition. Autant de revendications qui ont été ces derniers temps formulées à l’adresse de la Télévision et de la Radiodiffusion tchèques. Est-ce que les Tchèques se laisseront voler leurs médias publics ? Telle est l’interrogation soulevée dans ce contexte dans une analyse publiée dans la dernière édition de l’hebdomadaire Respekt. Rappelant qu’aux dernières élections législatives et présidentielles, la victoire a été remportée par les politiciens connus pour leur volonté de tenir les médias sous contrôle, il rapporte que ceux-ci sont aujourd’hui assez forts pour pouvoir y arriver. Il cite à ce propos les paroles de deux rédacteurs en chef de la Télévision tchèque :

« Pour certains politiciens, la lutte contre la Télévision tchèque fait désormais partie intégrante de leurs campagnes permanentes. A cette fin, ils cherchent à amoindrir notre crédibilité aux yeux des électeurs, voilà pourquoi nous vivons depuis plusieurs années déjà en sachant que chacune de nos erreurs, aussi futile soit-elle, peut être utilisée contre nous. Pour éviter tout malentendu, nous discutons plus soigneusement du contenu de nos programmes, tandis que notre contrôle éditorial est désormais plus rigoureux que jamais. Ce sont aussi les présentateurs de débats télévisés qui figurent en ligne de mire des différents partis politiques. »

On peut s’attendre à ce que le Parti pour la démocratie directe (SPD), un parti d’extrême droite et le Parti communiste veuillent effectivement initier à la Chambre des députés des démarches en vue de la nationalisation des médias publics ce qui signifierait la fin de leur indépendance. Pour y arriver, les deux formations devraient quand même être épaulées par le mouvement ANO, sans lequel elles ne peuvent rien imposer. L’hebdomadaire Respekt conclut en constatant que si une telle initiative venait à réussir, l’avenir des médias indépendants dépendrait dans une grande mesure de la volonté de réaction de l’opinion publique.

Ester Ledecká : plus qu’un succès sportif

Ester Ledecká,  photo: ČTK
Beaucoup de textes dans les journaux tchèques et pas seulement dans leurs pages sportives ont été consacrés au succès aussi applaudi qu’inattendu de la snowboardeuse et skieuse tchèque, Ester Ledecká, qui a remporté le week-end dernier le Super-G aux Jeux olympiques de Pyeongchang. Dans une note rédigée pour le quotidien Lidové noviny, on a pu lire :

« Les Jeux olympiques sont souvent critiqués pour leur caractère monstrueux et commercial et pour beaucoup d’autres choses encore. Mais pourquoi donc les gens continuent-ils à les suivre ? Et bien, c’est parce qu’ils apportent de temps à autre des miracles, des situations qui déjouent les prévisions et qui apportent une joie simple. C’est ce qui est arrivé aujourd’hui avec Ester Ledecká, médaillée d’or au Super-G. Si l’on devait, hypothétiquement parlant, diviser les disciplines sportives entre celles de l’Ouest et de l’Est, on pourrait dire que c’est pour la première fois que la Tchéquie a remporté une médaille d’or dans un domaine par excellence ‘occidental’. »

Pour l’auteur de ce papier, c’est peut-être aussi une des sources de joie et de fierté des fans tchèques, aussi irrationnelles puissent-elles paraître.