Les plus grandes œuvres de la musique classique tchèque (II) : La Fiancée vendue

'La Fiancée vendue', photo: Archives du Musée national

Suite aujourd’hui de notre nouvelle série consacrée aux chefs-d’œuvre de la musique classique tchèque. Après Antonín Dvořák dont nous avons écouté les Danses slaves, place, dans cette émission, à un autre génie de la musique tchèque, Bedřich Smetana. Nous vous en dirons plus sur la genèse de son opéra « Prodaná nevěsta » (La Fiancée vendue) que les Tchèques appellent familièrement la « Prodanka ». Cette histoire d’amour compliquée entre Mařenka et Jeník, à laquelle se mêlent les parents des deux jeunes gens ainsi qu’un courtier en mariage, a été présentée en première au Théâtre national de Prague le 30 mai 1866.

Bedřich Smetana lors de son séjour à Göteborg, photo: public domain
Bedřich Smetana aurait eu l’idée de composer un opéra patriotique tchèque lors de son séjour à Göteborg, en Suède, en 1861. Il s’est consacré à ce projet dès son retour en Bohême. Mais ce n’est qu’au bout d’un an qu’il est parvenu à obtenir un livret adéquat, dont l’auteur était Karel Sabina, homme de lettres aux multiples occupations. Il s’agissait du drame historique Les Brandebourgeois en Bohême, qui contenait un sens caché patriotique et anti-allemand appuyé.

On ne saurait dire si l'œuvre de Smetana est aussi réussie qu’il l’avait imaginée, mais il est évident qu’il a vite décidé de mettre de côté les thèmes très sérieux de cette œuvre. Comme il l’a lui-même reconnu par la suite, le fait que les critiques doutent de sa capacité à composer une œuvre à la fois patriotique et empreinte de légèreté ont alors incité le compositeur à se mettre immédiatement à travailler sur un opéra-comique aux couleurs nationales. Cela signifie qu’il a composé une musique pour une scène occupée par des métayers en costumes traditionnels, et pour des chœurs destinés à être entonnés à pleine voix par les Tchèques.

Une musique magnifique malgré un livret médiocre

Karel Sabina, source: public domain
Pour Smetana, la composition d’un opéra-comique patriotique n’était pas à prendre à la légère. C’est à nouveau Karel Sabina qui a conçu le livret de La Fiancée vendue. Si pour Les Brandebourgeois en Bohême, il était parvenu à produire un texte empreint de pathos et de fierté patriotique, Sabina a échoué à réaliser un bon livret pour cet opéra empreint de gaité. Smetana l’a donc fait remanier dans son intégralité. Mais à vrai dire, le résultat n’avait rien d’exceptionnel.

Pour en juger par vous-même, essayez de lire le livret seul, en mettant de côté la magnifique mélodie de Smetana. Vous comprendrez alors à quel point Bedřich Smetana était un génie de la musique, puisqu’il est parvenu à tirer une musique véritablement enjouée des lignes inégales rédigées par Sabina.

'La Fiancée vendue', photo: Archives du Musée national
Cependant, Smetana a eu à faire face à plusieurs difficultés lors de la composition de son opéra. D’une part, à cette époque, le tchèque était encore une langue jeune et tâtonnante. Elle était loin d’avoir le niveau d’expression que nous lui connaissons aujourd’hui. Et puis il y avait aussi la qualité du texte de Karel Sabina, dont nous avons déjà parlé. Il faut dire que les librettistes de l’époque n’étaient pas les hommes de lettres les plus renommés. Ce n’était pas seulement le cas de Sabina, mais également celui d’Eliška Krásnohorská et d’autres patriotes s’adonnant à l’écriture.

Pour la défense du librettiste de La Fiancée vendue, il est nécessaire de préciser que Karel Sabina n’avait pas écrit son texte pour un opéra, mais pour une opérette. Car c’est ce qui avait été initialement convenu avec Smetana. Lorsque Sabina a entendu La Fiancée vendue pour la première fois, il se serait écrié : « Si j’avais su ce que Smetana créerait à partir de mon livret, vraiment, je me serais plus appliqué. »

Malgré cela, Smetana est parvenu à mettre en musique ce fouillis de mots. Et ce, de façon très naturelle. Si naturelle que les chants sont rapidement devenus très populaires.

Un opéra-comique qui a conquis les foules

Photo: Alžběta Němcová
Aujourd’hui encore, on trouve des amateurs d’opéra capables de réciter par cœur des passages entiers de La Fiancée vendue. Mais à l’époque, tous ceux qui revendiquaient leur appartenance au peuple tchèque et leur patriotisme en connaissaient le livret. Ce n’est que bien plus tard que les gens ont appris les chœurs de l’opéra.

Le célèbre cinéaste tchéco-américain Miloš Forman avait raconté que le premier film qu’il avait vu au cinéma était La Fiancée vendue. Mais cette version filmée du fameux opéra était un film muet ! Cependant, Forman se souvient parfaitement que les spectateurs avaient accompagné la projection en chantant l’opéra du début à la fin.

Cela dit, les critiques littéraires de l’époque avaient descendu Smetana, lui reprochant de ne pas maîtriser la langue tchèque ainsi que le fait que l’accent de nombreux mots ne correspondait pas aux temps de la musique, et que les phrases étaient décalées. Pourtant, c’est souvent le cas dans la musique populaire. Aujourd’hui, on voit en cela le raffinement musical naturel de ce compositeur de génie.

Ce qui explique certainement pourquoi le chœur d’ouverture de La Fiancée vendue est si apprécié depuis la première de l’opéra. C’est justement avec cette mélodie unique, qui ne tient pas compte des strictes règles linguistiques, que Smetana a rapproché sa musique des chants populaires. Ce qui a su conquérir les foules. D’autant que les amateurs de La Fiancée vendue se sont rapidement aperçus qu’avec un peu de talent musical, il était possible de chanter ce chœur d’ouverture à une seule voix.

Mais qu’est-ce qui fait d’une chanson un succès ? Peut-être que ce chœur de La Fiancée vendue tire justement son succès du fait qu’il est chanté dès le début de l’opéra, puis répété à plusieurs reprises. En effet, le premier acte commence immédiatement après l’ouverture, et on y entend donc la mélodie célèbre, cette fois-ci en mineur.

Puis entrent en scène les deux personnages principaux, Jeník et Mařenka. Nous allons maintenant écouter l’interprétation de ces deux rôles par Peter Dvorský et Gabriela Beňačková.

La Fiancée vendue au Met de New York

Ema Destinnová dans La Fiancée vendue, photo: Herman Mishkin / More chapters of opera : being historical and critical observations and records concerning the lyric drama in New York from 1908 to 1918
Quelques mots de plus à propos de l’auteur : en République tchèque, Bedřich Smetana est avant tout réputé pour son rôle de fondateur de la musique tchèque nationale. Mais dans le reste du monde, ce n’est pas son monumental cycle de poèmes symphoniques Ma patrie qui l’a rendu célèbre. C’est justement La Fiancée vendue. Grâce à la cantatrice Ema Destinnová, la fantastique première new-yorkaise de cet opéra a marqué le début de représentations sur les scènes du monde entier.

Smetana lui-même était présent lors de la centième représentation de son œuvre, en 1882, qui fût ovationnée au Théâtre national de Prague. L’opéra La Fiancée vendue a obtenu un tel succès qu’il a éclipsé toutes les autres œuvres de Smetana au point d’en devenir l’opéra tchèque le plus joué, et ce encore actuellement. C’est également – avec Le Barbier de Séville de Rossini – le deuxième opéra-comique le plus apprécié, juste après Les Noces de Figaro de Mozart.

Cette série présentant les grandes œuvres de la musique classique tchèque s’inspire des émissions conçues par Lukáš Hurník et Bohuslav Vítek pour Vltava, la chaîne culturelle de la Radio tchèque.