Les zazous tchèques dans la nuit de l’occupation

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« Swing danzen verboten – Interdiction de danser le swing. » Pendant la Deuxième Guerre mondiale, ce genre d’inscriptions avertissait le public de certaines salles de danse que le swing était un phénomène « dégénéré » et interdit. Les amateurs du swing ont pourtant créé toute une sous-culture qui a représenté comme « un îlot de liberté » dans les pays occupés par les nazis. Ce phénomène est le sujet d’un livre écrit par Petr Koura et intitulé « Swingaři a potápky v protektorátní noci - Les amateurs du swing et les zazous dans la nuit du protectorat ».

L’engouement pour le swing

Photo: Academia
Le swing, courant musical dérivé du jazz, naît aux Etats-Unis au milieu des années 1920 et se répand bientôt en Europe. Les jeunes Tchèques contractent eux aussi le virus à tel point qu’ils ne voudront pas renoncer à ce genre musical même pendant l’occupation allemande de leur pays. Le livre de Petr Koura décrit ce phénomène sur plus de neuf cents pages, le situe dans le contexte culturel et politique de l’époque et démontre que, pendant la Deuxième Guerre mondiale, il était entre autres un moyen pour les jeunes de manifester leur sympathie pour la culture anglo-américaine et leur refus de l’arbitraire nazi. Jouer et danser le swing sous l’occupation représente donc à la fois une espèce de protestation et un acte de courage. Petr Koura rappelle que, malgré l’arbitraire nazi, l’amateur du swing, le « zazou » tchèque appelé « potápka », ose même manifester ses sympathies pour ce genre américain par des extravagances vestimentaires :

« Le mot 'potápka' désignait un individu faisant parti de la sous-culture des amateurs de swing. C'est en général un jeune homme vêtu d'une façon excentrique. Coiffé d'un chapeau large bord, il a de longs cheveux ondulés d'une façon assez particulière. Ceux des membres de cette sous-culture qui ne manquent pas d’argent, peuvent se permettre d'autres vêtements extravagants. Ils portent une veste très ample qui est souvent à carreaux mais parfois toute blanche. Et tandis que la veste est démesurément grande, le pantalon est extrêmement étroit et court pour qu'on puisse voir les chaussettes aux rayures criardes. Et ils portent aussi des souliers à semelle épaisse. »

Les « violeurs de la culture nationale »

Photo repro: 'Swingaři a potápky v protektorátní noci' / Academia
L’auteur rassemble une impressionnante quantité d’informations sur les activités, la vie, les habitudes des amateurs tchèques du jazz et du swing et aussi sur les dangers qui les guettent sous l’occupation allemande. Il démontre que le phénomène éveillait à l’époque toute une gamme de réactions négatives et positives et alimentait le débat dans la presse. Pendant ses recherches, il a découvert des centaines d’articles sur les zazous tchèques qualifiés par d’aucuns de « violeurs de la culture nationale ». Les amateurs du swing se heurtaient donc parfois à l’incompréhension, à l’hostilité et à des tentatives de criminalisation même au sein de la société tchèque :

Photo repro: 'Swingaři a potápky v protektorátní noci' / Academia
« Ce qui est intéressant, c'est le rapport entre la génération précédente et celle des amateurs de swing. Je le décris déjà dans l'introduction de mon livre où je cite la réaction d'Oldřich Koutský, critique musical qui a assisté à une production de l'Orchestre Emil Ludvík. Il est choqué, les jeunes lui semblent comme déchaînés et il s'étonne que le public applaudisse parfois au milieu du morceau sans attendre la fin, ce qui n'est pas courant à l'époque. Le critique constate que ces jeunes ne suivent même pas le jeu des musiciens qu'ils considèrent pourtant comme des vedettes. A son avis, ces jeunes gens sont venus applaudir leurs vedettes, célébrer leur culte et ne se posent pas la question de savoir si leur musique est bonne ou mauvaise. »

Cette réaction rappelle à Petr Koura l’accueil que la génération adulte a réservé plus tard au rock’n’roll et à d'autres musiques dont le jeune public raffolait à cause de leur style et de leur nouveauté sans se soucier trop de leurs qualités purement musicales.

L’attrait du fruit interdit

Petr Koura, photo repro: 'Swingaři a potápky v protektorátní noci' / Academia
Un des thèmes majeurs du livre est cependant le rapport entre la sous-culture du swing et du jazz et le pouvoir nazi qui considérait ces styles musicaux et tout ce qui leur était lié comme un genre dégénéré et cherchait à criminaliser ses adeptes. Certains de ces jeunes amoureux du swing ont fini leurs jours dans les camps de concentration de Terezín et d’Auschwitz et Petr Koura démontre à la fin de son livre comment le pouvoir nazi a cherché à utiliser le swing ou le jazz pour sa propre publicité. En Allemagne, le jazz était officiellement interdit pendant la guerre mais l’auteur remarque que dans le protectorat de Bohême-Moravie le régime hitlérien a pris une attitude plus nuancée :

« On dit que sous l'occupation allemande, le jazz dans le protectorat de Bohême-Moravie était interdit. Mais c'est une mystification qui n'est pas tout à fait facile à démentir (...). La raison pour laquelle le jazz n'a jamais été vraiment interdit même en Allemagne nazie réside dans le fait qu’il est très difficile de définir ce qui est encore du jazz et ce qui ressort d’un autre genre (...). Des directives officielles pour définir le jazz existaient vraiment et je les ai trouvées. Elles cherchaient à fixer la frontière entre le jazz et la musique populaire qui était encore tolérée par le régime. »

Un festival de jazz dans un pays occupé

Photo repro: 'Swingaři a potápky v protektorátní noci' / Academia
Et Petr Koura d'évoquer aussi les raisons de cette tolérance. Les nazis se rendent compte que les gens qui travaillent dur dans l'industrie de guerre, une fois revenus à la maison, ont envie d'écouter des morceaux légers et pas de la musique classique comme celle de Richard Wagner, musique préférée d’Adolf Hitler. Ils craignent que les gens ne se mettent à écouter ces genres légers et le jazz diffusés par des radios occidentales. Malgré la condamnation officielle, les nazis ne réussiront pas à éradiquer la musique dite « dégénérée » et la sous-culture du jazz et du swing ni dans le protectorat de Bohême-Moravie, ni en Allemagne même. L’engouement pour ces genres interdits ne faiblit pas malgré les directives et l’interdiction relativement rigoureuse d’organiser des soirées dansantes avec du jazz. Tout ce qui est interdit éveille un intérêt supplémentaire. Cela est valable aussi dans ce cas et les ensembles de jazz poussent comme des champignons dans le pays occupé. Petr Koura constate :

« A l’été 1944 a été organisée à Prague une manifestation tout à fait incroyable. C'était un festival d'orchestres de jazz amateurs. D'une part danser le jazz est donc interdit, mais les orchestres amateurs peuvent se réunir dans la salle du Lucerna à Prague pour participer à une compétition. On ne peut pas danser, les gens écoutent assis, mais c'est quand même un paradoxe, parce que les orchestres qui jouent ce genre de musique peuvent se produire librement. Ce festival illustre aussi le fait que le jazz était répandu un peu partout dans le protectorat parce que parmi les participants, il y avait des ensembles de swing de petites villes et même de villages. »

Photo repro: 'Swingaři a potápky v protektorátní noci' / Academia
Le livre de Petr Koura enrichit donc de façon substantielle nos connaissances de la vie quotidienne des jeunes Tchèques sous l’occupation allemande et jette une nouvelle lumière sur cette période sombre. Dans la préface, l’écrivain Josef Škvorecký salue ce livre comme le premier ouvrage qui, de façon pertinente et avec sympathie, évoque un phénomène qui sous l’occupation nazie et plus tard sous le communiste a constitué « une des manifestations les plus intéressantes et les moins analysées de la résistance aux régimes idéologiques en Europe ».

Le livre « Swingaři a potápky v protektorátní noci - Les amateurs du swing et les zazous dans la nuit du protectorat » de Petr Koura est sorti aux éditions Academia.