L'espace et le temps sous le communisme

Photo: Publications de la Sorbonne

« Réinventer le monde - L'espace et le temps en Tchécoslovaquie communiste », tel est le nom de l'ouvrage signé par l'historien Roman Krakovský et paru cette année aux éditions Publications de la Sorbonne. Inspiré de son travail de thèse, ce document permet d'appréhender la façon dont le communisme a tenté de modifier le cadre de vie des gens à travers leurs rapports au temps et à l'espace. La planification du travail, la promotion de l'athéisme dans les campagnes, la redéfinition de la frontière entre espace public et espace privé sont quelques-uns des aspects développés par le chercheur à travers différentes études de cas. Une approche de l'histoire du communisme par la société que Roman Krakovský a expliquée pour Radio Prague.

Roman Krakovský, photo: Le centre tchèque de Paris
« Pendant très longtemps, l'histoire du communisme s'est focalisée sur l'histoire politique, en examinant les structures de pouvoir et de répression. Or il me semble que cette approche ne permet pas d'expliquer, ni la longévité de ces régimes, ni leur relative stabilité, pas plus que la force d'inertie de ces sociétés. Je crois qu'au-delà des mécanismes de pouvoir, de la violence d’État, de l'exercice d'une certaine forme de violence d’État, il y a d'autres mécanismes qui sont à l’œuvre et si on veut les comprendre, il faut en partie, et je souligne 'en partie', détourner le regard de l'analyse du pouvoir et ses structures, vers la société. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, je parle de la Tchécoslovaquie mais je pourrais élargir aux autres pays de l'Europe centrale et orientale, il y a une volonté de changement. Il y a une véritable volonté de transformer le cadre de vie des hommes et de construire une autre société, meilleure, en tout cas très différente de celle du capitalisme. Je pense que l'analyse des cadres sociaux d'espace et de temps s'inscrit dans ce processus. »

Vous rappelez qu'on oublie souvent le soutien dont bénéficiaient au sortir de la guerre les communistes partout en Europe. Le projet communiste portait en soi une volonté de modifier le rapport à l'espace et au temps. Qu'est-ce que cela impliquait en Europe centrale ? Vers quel horizon spatio-temporel souhaitait-on tendre ?

Photo: Payot
« En fait, ce qui m'a mis un peu sur la piste de l'espace et du temps, c'est de lire les journaux intimes, des témoignages d'époque, et notamment une sorte de livre de témoignage de Heda Margolius Kovály, qui était la femme de Rudolf Margolius, une des victimes des procès Slánský en 1952, et qui dans son ouvrage 'Le Premier printemps de Prague' écrit : 'ce grand changement que nous souhaitions, il est à notre portée. Les gens sont en mesure de changer leurs conditions de vie et grâce à ce changement, c'est l'homme lui-même qui sera éventuellement transformé'. Que dit-elle dans ce court extrait ? Elle dit que si on arrive à transformer de manière radicale les conditions dans lesquelles se déroule la vie d'un individu, à terme on va pouvoir agir sur l'individu lui-même et construire ce nouvel homme. Je pense que la transformation du rapport à soi à la collectivité, au pouvoir, qui se fait à travers le cadre espace-temps, entre dans cette logique. C'est une entreprise qui était pensée à l'avance, mais les transformations du cadre matériel, qui ont été à l’œuvre au lendemain de la guerre, ont conduit au changement du rapport au temps et à l'espace. »

Un des rapports au temps, c'est le rapport au travail, à l'organisation du travail. Se met en place cette politique de planification. Qu'est-ce qu'impliquent cette planification et la volonté de dépasser les objectifs fixés ?

Photo: Publications de la Sorbonne
« Dans mon travail, je me suis focalisé sur plusieurs études de cas, de cadres temporels et spatiaux, et celui qui m'intéressait en premier lieu, c'était le temps linéaire, c'est-à-dire la capacité de l'individu à se projeter dans l'avenir. Dans les pays d'Europe centrale et orientale, ce cadre temporel est étroitement lié à l'idée du progrès social, qui est vraiment inscrit dans l'ADN des projets de société portés par les communistes, qui sont de construire une société de progrès, d'apporter une amélioration du bien-être matériel à ces populations qui sont désabusées par la crise économique et politique et par les années de guerre. Cela passe notamment donc par la transformation du rapport au travail et par la transformation des modes d'exploitation économique.

ČKD, photo: ČT24
Je me suis focalisé sur une étude de cas à ČKD, une grande entreprise industrielle, et j'ai essayé de voir comment l'introduction de la planification modifie le fonctionnement de cette structure humaine qu'est l'entreprise, les rapports entre les individus au sein de cette structure. Ce que j'ai observé, c'est qu'il y a une volonté d'introduire de nouvelles techniques de travail et de nouvelles techniques managériales, qui prônent une sorte d'accélération, de compression du temps. C'est peut-être un peu abstrait, je vais essayer d'être le plus simple possible. Pour combler le retard de développement que les pays de l'Europe centrale et orientale ont enregistré dans l'entre-deux-guerres, retard qui s'est creusé avec la Seconde Guerre mondiale, il faut inventer de nouvelles techniques managériales. Le capitalisme du libre-marché, de l'entre-deux-guerres, est considéré au lendemain de la guerre comme illégitime ; il n'a pas su répondre aux défis de la crise économique des années 1930. La planification, ou la relance de l'économie par l’État, qui est introduite au lendemain de la guerre en Tchécoslovaquie, ou dans d'autres pays du centre et de l'est de l'Europe, s'inspire beaucoup de l'exemple soviétique. Les Soviétiques dans les années 1920 lance l'idée du plan qui est fondé sur un mécanisme de dépassement des objectifs. »

Qu'en est-il par rapport au rythme lié à la religion, les fêtes religieuses, le repos dominical,etc. ?

Photo: ČT24
« Évidemment, la transformation de ces cadres temporels dans la production est plus simple à faire parce qu'on est dans des sociétés essentiellement rurales, avec une classe ouvrière assez peu développée. Donc il est plus simple d'introduire un nouveau mode d'exploitation économique sur un terrain presque vierge. Je caricature peut-être un peu, la Tchécoslovaquie est le seul pays, avec la future Allemagne de l'Est, qui peut se rapprocher dans ses structures, au moins pour la partie tchèque, des pays occidentaux industrialisés. Mais dans le reste de l'Europe de l'Est, la question se pose de savoir ce qu'il faut faire avec les sociétés rurales et avec les temporalités rurales, qui sont liées au cycle des saisons, aux travaux des champs, et qui répondent donc à d'autres logiques, qui ne sont pas aussi facilement transformables. Si on regarde par exemple les rythmes temporel - les temporalités traditionnelles sont essentiellement d'ordre rythmique : il y a répétition des saisons, des années, etc.-, on se rend compte que sur ce plan, le régime communiste n'a jamais réussi à imposer de nouveaux rythmes temporels.

J'ai pris l'exemple de la semaine, le rythme de sept jours, pour montrer comment le régime communiste a agi sur ce cadre temporel. D'abord dans les années 1930, en Union soviétique, où on a supprimé la semaine de sept jours et on a introduit la semaine de cinq puis de six jours, quasiment durant vingt ans. Après 1945, en Tchécoslovaquie, comme dans d'autres pays de l'Est, de telles transformations radicales n'ont pas été entreprises, mais on a agit autrement sur ce rythme, sur le rythme dominical, en déplaçant la messe, en supprimant le repos du dimanche, en le déplaçant sur les jours de la semaine, etc., en fonction des objectifs économiques. On se rend compte sur le terrain que cela produit une sorte de désordre temporel qui est très mal vécue par les populations, car elles vivent dans un contexte matériel qui est toujours lié aux saisons, à la météo, aux travaux des champs, et que cela ne peut pas être changé aussi facilement. »

En ce qui concerne la définition de l'espace, vous avez choisi de travailler sur la notion d'espace public, en opposition à l'espace privé. Pouvez-vous nous en dire quelques mots ?

Photo: ČT24
« J'ai choisi de travailler sur la dichotomie espace public/espace privé, parce que c'est une dichotomie qui rythme nos sociétés contemporaines depuis le XVIIIe siècle. C'est là où naissent nos sociétés modernes, c'est là où naît également la séparation entre ce qui ressort de l'ordre privé, ce qui appartient à l'individu et donc à son intimité, avec toute la richesse que cela représente en termes d'émotion, de peur, de projection de soi, de fantasme ou même de sexualité, et l'espace public, où l'individu intervient dans le débat public, sur ce que devrait être la notion d'intérêt général. Cette notion d'intérêt général est élaboré par la discussion et à travers les différents mécanismes de délibération, que ce soit de l'ordre municipal, parlementaire, ou du débat dans la presse. J'ai essayé de voir comment ce couple espace public/espace privé est travaillé par les régimes communistes. »

Sur cette modification du rapport à l'espace privé, vous prenez l'exemple d'une histoire d'infidélité, où une femme trompée écrit une lettre aux autorités, et même directement au président, pour régler son problème. Qu'est-ce que cela illustre ? 

Photo: ČT24
« J'ai été surpris de retrouver ce type de missive, de courrier de plainte que les populations envoyaient aux autorités, allant du président premier secrétaire du parti jusqu'au maire, pour se plaindre ou pour faire part de leur requête, que de notre point de vue aujourd'hui nous pourrions qualifier d'extrêmement privé : l'infidélité conjugale, l'alcoolisme du conjoint, etc. Je caricature un peu mais le contenu de ces lettres, de ces missives qui sont extrêmement nombreuses, correspond à un simple : 'Monsieur le Président, mon mari me trompe. Aide-moi !' D'ailleurs, à cette époque, on est dans les années 1950, on tutoie l'autorité. J'ai pris l'exemple de cette plainte pour montrer un rapport à l'intime qui est différent et qui est certainement le résultat d'un travail sur cette sphère d'intimité par le régime. Cela m'a montré que le régime a essayé d'introduire une nouvelle manière de vivre les relations interpersonnelles, y compris dans la sphère privée, où l'individu est encadré par le collectif.

Photo: ČT24
Je vous donne un exemple. Vous avez parlé de cette femme qui se plaint de l'infidélité de son conjoint ; les deux parties sont convoquées par le comité de rue du parti, qui était l'unité de base du parti. L'affaire se passe à Prague. Devant une assemblée constituée de la municipalité, des syndicats, du parti et du voisinage, chacun doit s'expliquer sur ses faits et gestes. L'assemblée décide ensuite de la mesure à prendre. Dans ce cas précis, les deux conjoints s'engagent à vivre en bonne intelligence et à abandonner les relations extraconjugales entretenues par le passé. A un moment, je peux être prévenu de ce type de règlement à l'amiable et à un autre moment je peux être témoin. C'est donc de cette manière, de manière collective, que se construisent les règles de vie de cohabitation entre les citoyens, y compris dans la sphère privée. Je trouve que c'est un point extrêmement intéressant : cela montre de quelle manière le régime agit sur l'individu. Cela crée quelque part une sorte de cercle vicieux où vous participez à votre propre asservissement. »

Quels sont les traces ou les effets aujourd'hui dans les sociétés tchèques et slovaques contemporaines de ces tentatives de modifier le rapport à l'espace et temps sous le communisme ?

Photo: Archives de Radio Prague
« Bien sûr, il y a des traces. L'année 1989 n'est pas une année zéro. Les sociétés évoluent à des rythmes qui sont déconnectés, ou en tout cas, décalés par rapport aux changements politiques. Je vous donne un exemple. On a discuté un peu de la sphère privée qui est très étroitement liée au cadre familial et au foyer. Or une grande partie des populations tchèques vivent encore aujourd'hui dans des appartements qui ont été construits sous la période communiste et où l'agencement des pièces répond à des volontés de l'époque. Sans nécessairement le savoir, on continue quelque part à vivre dans un cadre matériel, même s'il a été transformé, où la disposition des pièces répond à des canons qui remontent à beaucoup plus que trente ou quarante ans. Je donne un autre exemple. Souvent dans les années 1960-1970, en réaction à la pénurie des biens de consommation courante, on a construit à côtés des cuisines une sorte de pièce appelée 'spíž' en tchèque, qui était une sorte de réserve dans laquelle on stockait de la nourriture. Le sucre n'était pas disponible tout le temps et quand il y en avait dans les magasins il fallait en acheter cinq-six kilos et en stocker une partie chez soi. Ces sortes de réserves attenantes aux cuisines n'ont aujourd'hui plus de raison d'être. Là où on peut, on les transforme, on les supprime, on casse des cloisons, mais ce sont des reliquats de cette époque et de cette manière de vivre l'espace privé. »

Y a-t-il aujourd'hui de la part des nouveaux régimes ces mêmes volontés de réécrire le rapport à l'espace et au temps ? L'émission est diffusée le 17 novembre, or c'est une date fondatrice pour ce nouveau régime en République tchèque...

Photo: Archives de Radio Prague
« Évidemment, chaque régime essaie d'avoir le contrôle, d'une façon ou d'une autre, de la manière dont sont définis ces paramètres. Si vous avez le contrôle de la manière dont les gens vivent et perçoivent l'espace et le temps, vous avez la capacité d'agir sur tout le reste puisque tout est défini d'une manière ou d'une autre par l'espace et le temps. Tout est défini par ces deux paramètres. Après, en fonction du degré d'autoritarisme du régime, il y a des manières de contrôler ces paramètres qui sont plus ou moins violents. Récemment on a discuté en France de la loi Macron, qui redéfinissait entre autres le repos hebdomadaire. C'est un exemple typique d'un État démocratique qui essaie d'agir sur le rythme hebdomadaire et qui veut autoriser le travail dominical. Pendant ce débat, on a évoqué énormément de choses, qui vont de l'organisation du travail et de l'efficacité économique jusqu'au cadre familial et à la nécessité pour l'individu d'avoir un cadre où se développer en dehors du travail. Pour revenir à votre question, la gestion du calendrier des fêtes est évidemment une manière d'agir sur le temps. Vous rythmez le quotidien par des ruptures d'activité et bien sûr le 17 novembre est une manière d'agir sur les paramètres temporels. »