« L’Opération Ostrava » : il y a 80 ans, la reconquête acharnée de la Moravie par l’Armée rouge

Des soldats de l’Armée rouge

Occupé par les troupes allemandes et devenu Protectorat de Bohême-Moravie dès mars 1939, le territoire actuel de la Tchéquie est longtemps resté relativement épargné par les combats pendant la Deuxième Guerre mondiale. L’opération militaire la plus violente a été déclenchée par l’Armée rouge le 10 mars 1945, dans le cadre de l’Offensive de Moravie-Ostrava, dans l’est du pays. Une opération soutenue par les troupes tchécoslovaques dont est commémoré, ce lundi, le 80e anniversaire du lancement.

Appelée « Opération Ostrava » (« Ostravská operace ») en tchèque, et lancée le 10 mars 1945 par l’Armée rouge dans le cadre de sa campagne en Europe centrale, l’Offensive dite de Moravie-Ostrava en français a été été la plus grande opération militaire menée durant la guerre sur le territoire de l’actuelle Tchéquie. Près de deux mois durant, jusqu’au 5 mai 1945, quelque 400 000 soldats ont participé aux combats qui ont finalement abouti à la libération de la grande ville industrielle d’Ostrava et de l’ensemble du nord de la Moravie et de la Silésie.

L’Armée rouge à Ostrava | Photo: Statutární město Ostrava / Archives de la ville d’Ostrava

Selon les données de l’Armée rouge, 25 000 soldats soviétiques, 1 500 du corps d’armée tchécoslovaque, ainsi que quelque 75 000 hommes de la Wehrmacht sont tombés au combat. Historien au Musée du district de Hlučín, petite ville de la région de Moravie-Silésie, à une dizaine de kilomètres au nord-ouest d’Ostrava, Jiří Neminář explique que si le bilan humain a été particulièrement lourd, d’autres combats tout aussi féroces ont fait rage en 1945 dans de nombreux endroits ailleurs en Europe :

Jiří Neminář | Photo: Tomáš Vodňanský,  ČRo

« Si nous retons uniquement dans le cadre du territoire de l’actuelle Tchéquie, il ne fait aucun doute que ces combats ont été les plus importants de tous. Mais se limiter à un espace géographique n’a pas grand sens et c’est pourquoi je pense qu’il est préférable de les replacer dans le contexte plus général de la région. La Pologne voisine, par exemple, a été le théâtre de combats encore plus féroces et sanglants, ce qui, bien évidemment, ne signifie pas qu’il faille minimiser l’importance de l’opération en Moravie-Silésie. »

Ostrava, entre Tchéquie et Pologne

La ville d’Ostrava se trouvant à quelques kilomètres de la frontière qui sépare la Tchéquie de la Pologne, une partie des combats de l’Offensive de Moravie-Ostrava se sont déroulés sur le territoire polonais. En tchèque, la question peut d’ailleurs se poser de savoir pourquoi cette offensive des troupes soviétiques a été appelée « Opération Ostrava » alors que l’objectif était de libérer l’ensemble des environs :

Opava | Photo: Musée régional de Silésie/ČT24

« C’est une question intéressante, car ce serait une grossière erreur de penser qu’il s’agit exclusivement de la bataille d’Ostrava. Il s’agit en fait d’un ensemble de diverses opérations militaires qui se sont déroulées sur un front beaucoup plus large, et dont la bataille d’Ostrava en tant que telle, soit donc directement pour la conquête de la ville, n’a constitué que la dernière phase. Les combats se sont tenus sur plusieurs dizaines de kilomètres, et si nous parlons d’une opération ou d’une offensive, c’est parce que des troupes importantes étaient engagées. Dans la terminologie soviétique, on parle d’un front composé de plusieurs armées, ce qui représente une force vraiment colossale, et c’est celle-ci qui a mené l’offensive tout le long d’une large ligne de front. »

Jiří Neminář précise néanmoins que puisque c’est le commandement soviétique, à l’origine de l’offensive, qui a donné le nom d’Ostrava à l’opération, cette appellation est historiquement la plus juste.

Ostrava et ses environs étant une grande région minière et industrielle, son importance stratégique pour l’approvisionnement de la Wehrmacht aurait expliqué la volonté des Allemands à garder le contrôle de la ville. Toutefois, des sources d’époque indiquent qu’en avril 1945, les nœuds ferroviaires de Přerov et d’Olomouc, deux autres grandes villes moraves proches d’Ostrava, ne remplissaient plus leur fonction et que, par conséquent, le charbon, le fer et l’acier extraits et produits à Ostrava ne pouvaient plus être acheminés plusieurs centaines de kilomètres plus à l’ouest, vers l’Allemagne. Par ailleurs, comme le rappelle encore encore Jiří Neminář, d’autres grands centres industriels, tels que Plzeň et Prague, existaient ailleurs sur le territoire du Protectorat de Bohême-Moravie.

L'Opération Ostrava sur une carte d'époque | Source: Ministère de la Défense de la Fédération de Russie

Ostrava libéré le jour du suicide d’Hitler

Troisième plus grande ville tchèque, tant en termes de population (285 000 aujourd’hui) que de superficie, Ostrava se trouve à quelque 350 kilomètres à l’est de Prague. Bien que l’offensive ait été lancée le 10 mars, ce n’est qu’un mois et demi plus tard, le 30 avril 1945, que la ville a été libérée. Un temps relativement long qui peut étonner si l’on considère l’avancée de l’Armée rouge à travers la Pologne en direction de l’Allemagne, mais dont Jiří Neminář explique les raisons :

Débris après des combats à Ostrava au printemps 1945 | Photo: e-Sbírky,  Musée national/Musée régional de Silésie,  CC BY-NC-SA 4.0 DEED

« La progression a été très lente, c’est vrai, mais ici encore, il faut rappeler qu’elle a débuté sur le territoire de l’actuelle Pologne. Il n’est pas non plus inintéressant de noter que le jour même de la libération d’Ostrava, Adolf Hitler s’est suicidé dans son bunker à Berlin. Ce parallèle nous permet de nous faire une idée de la façon dont les faits et les opérations se déroulent simultanément. Au même moment où est menée l’offensive principale sur Berlin, qui est bien sûr la priorité, les troupes soviétiques en sont encore à s’efforcer de pénétrer en Moravie. »

« Mais les premiers combats en Pologne ont été menés dans des circonstances très défavorables avec une météo particulièrement mauvaise qui ne permettait pas un soutien aérien efficace. Et surtout à un endroit où les Allemands s’y attendaient et sur un terrain pas facile, car très vallonné . Ce n’est donc que le 15 avril que les troupes soviétiques lancent l’offensive finale et il leur faudra alors quinze jours pour entrer dans Ostrava. Et puis, n’oublions pas non plus la résistance des soldats allemands, qui luttent avec l’énergie du désespoir, et l’état d’extrême fatigue des troupes, autant d’éléments qui expliquent ces retards. »

L'armée allemande dans la bataille d'Ostrava | Photo: Bitva o Ostravsko 1945/ČT

Des soldats « tchèques » de toute la Tchécoslovaquie

Le tank d’Alexander Záslocký | Photo: Paměť národa

Formées en URSS, des troupes tchécoslovaques ont également participé à la reconquête de ces territoires en Moravie-Silésie, comme s’en était, par exemple, rappelé il y a une vingtaine d’années, sur les ondes de la Radio tchèque, Alexandre Záslocký, un ancien combattant originaire de Volhynie, région aujourd’hui d’Ukraine où plusieurs milliers de Tchèques s’étaient installés dans la seconde moitié du XIXe siècle lorsque Bohême et Moravie étaient encore sous domination austro-hongroise.

Mais si notamment le régiment de chars tchécoslovaque a indéniablement joué un rôle, l’historien Jiří Neminář considère que son importance a d’abord été symbolique, des Tchécoslovaques de toutes origines, des Tchèques de Volhynie aux Ukrainiens de Ruthénie subcarpathique (région qui a appartenu à la Tchécoslovaquie pendant l’entre-deux-guerres), ayant pris part aux combats.

1re brigade tchécoslovaques de chars à Ostrava | Photo: Československý voják. Praha: Naše vojsko,  24.1.1975/Wikimedia Commons,  public domain

Au-delà des pertes humaines, la libération d’Ostrava et de sa région, chapitre glorieux de l’histoire tchéco-russe largement exploité ensuite par le régime communiste tchécoslovaque, a été marquée aussi par d’importants dommages matériels, comme le souligne encore Jiří Neminář.

Des bâtiments d'Ostrava endommagés lors de raids aériens en 1945 | Photo: e-Sbírky,  Musée national/Musée régional de Silésie,  CC BY-NC-SA 4.0 DEED

Des dégâts importants à l’échelle d’une Tchéquie largement épargnée sur ce point par la guerre, puisque plusieurs petites villes comme Opava et villages ont été presque entièrement détruits, néanmoins sans aucune mesure avec ce qu’a subi une Pologne voisine transformée, elle, en un champ de ruines.

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