Lukáš Kándl : « J’aurais dû vivre à la cour de Rodolphe II »

La mort de Pégase, 1999

Aujourd’hui, je vous propose de découvrir un peintre tchèque installé en France depuis le début des années 1970. Lukáš Kándl vit aujourd’hui avec sa femme dans la belle région de Bourgogne, mais il revient de temps à autres dans sa ville natale, source d’inspiration originelle pour sa création. Car Lukáš Kándl peint des tableaux où le fantastique et le merveilleux le disputent à l’inquiétant et l’onirique. Dans la veine de Bosch ou d’Arcimboldo, on n’est jamais loin du conte ou du rêve dans le monde de Lukáš Kándl. Le père de Lukáš Kándl était caricaturiste, je lui ai donc demandé s’il fallait y voir une première impulsion à se tourner vers les arts et la peinture...

« Oui, on peut dire que ça venait de là… Mais il était en même temps caricaturiste et architecte. Finalement, les enfants, c’est-à-dire mon frère et ma sœur sont devenus architectes. Moi, j’étais la seule brebis galeuse qui a fini par faire des études artistiques en peinture, sculpture et dessin. »

Vous êtes parti de Tchécoslovaquie en 1970 pour la France. Pourquoi êtes-vous parti ? On suppose qu’il y a des raisons historiques et politiques aussi…

« Au départ, elles n’étaient même pas de cette nature. Il y avait eu une rencontre d’architectes à Prague, à laquelle participait mon père. L’un des architectes venait de France et m’a trouvé un stage d’été en Bretagne. Je suis parti pour les vacances pour commencer le français et gagner un peu d’argent. C’est là où j’ai rencontré ma femme Françoise. On a fini par se marier, et parce que je n’avais pas fini mes études, nous sommes venus à Prague et c’est seulement après mes études qu’on a quitté la Tchécoslovaquie pour Paris, pour commencer la vie artistique et la vie tout court. »

Ça ne doit pas être facile quand on débarque de Tchécoslovaquie, en tant que jeune artiste qui commence sa carrière…

« Absolument pas. Le domaine artistique, c’est une vie totalement aléatoire. D’autant plus que les premiers six mois à Paris, je me suis dit qu’il fallait aller visiter les galeries pour se faire connaître, mais je me suis aperçu que les galeries se fichaient complètement de ma vie artistique. J’ai commencé à travailler de mon côté. Par la suite, c’est plutôt dans les salons parisiens que j’ai commencé à exposer. Ils étaient visités par les galeristes, et c’est là que j’ai commencé à être contacté progressivement. »

Qu’est-ce qui explique selon vous cette méfiance ? Les galeristes sont-ils par définition méfiants ou est-ce à cause de votre style artistique qui n’est pas très courant. Vous faites de l’art fantastique…

« Je crois que ce n’était pas tout à fait cela à l’époque. Je pense que c’était plus le fait que les galeries avaient déjà leur artiste. Parfois ils disaient que ce n’était pas tout à fait leur style. Mais c’était surtout qu’ils attendaient certaines preuves qu’on continue réellement, certains artistes fonctionnaient de façon aléatoire. Ils voulaient donc voir si tel ou tel artiste continuait de façon assidue son travail. »

On parle de votre style. On pourrait le caractériser comme de l’art fantastique. Cette définition est-elle la vôtre ?

« Oui, on peut dire cela. Il y a plusieurs définitions… On peut parler aussi d’art onirique, on peut parler de réalisme magique etc. Mais il est vrai que l’inspiration a un rapport avec la littérature, avec la poésie, ou même avec les sujets bibliques ou ésotériques. Donc on peut parler d’une certaine façon de surréalisme parce qu’il y a là aussi un lien avec la littérature. »

Qu’est-ce qui vous fascine et qu’est-ce que vous trouvez dans cet ésotérisme et ces symboles que vous représentez ?

« Moi j’aime bien les tableaux qui ont un contenu. Parfois c’est un contenu au premier degré parce qu’on voit juste les personnages, les objets, les animaux. Mais ils peuvent être dans une situation qui peut sembler étrange, qui peut être tirée d’un rêve ou quelque chose et finalement le tableau trouve ainsi un deuxième degré. J’aime bien cette superposition de la réalité et du rêve qui permet au spectateur aussi de trouver son propre cheminement. J’ai souvent voulu dire quelque chose dans mes tableaux et le spectateur trouve souvent quelque chose de semblable, mais parfois aussi quelque chose de complètement différent – selon son vécu, ses études, ses références littéraires, spirituelles ou autres… »

Pensez-vous alors que l’art d’aujourd’hui est vide de sens ?

« Oui, pour être tout à fait honnête, j’ai l’impression que l’art actuel ou l’art conceptuel manque de spiritualité. Je pense qu’il faut se référer à l’époque où les gens bâtissaient des cathédrales, où on faisait les choses au nom d’une spiritualité. J’ai l’impression que l’art était plus littéraire, plus philosophique, plus puissant, plus croyant si l’on peut dire. Je trouve que ça apportait plus que simplement l’art pour l’art. Le côté conceptuel me semble un peu court. »

Si on résume rapidement, on peut faire une distinction, selon vous, entre un art qui serait plutôt un art conceptuel qui serait plutôt de la consommation et une autre forme d’art qui pousserait plus à la méditation…

« Oui, je le pense sincèrement. D’autant plus qu’il me semble que dans l’art conceptuel, il y a beaucoup de personnes qui en sont capables. Pour l’art, disons, réaliste ou même surréalisme ou visionnaire, on a besoin d’une technicité dite ‘à l’ancienne’ qui ne se pratique plus. Parfois, je dis que si d’un coup on changeait le métier de certains artistes, qu’on déclarait qu’ils sont chirurgiens, je pense qu’il y aurait beaucoup de cadavres. »

Dans ce monde de l’art conceptuel, quel est alors la place de l’art fantastique ? On a l’impression qu’il n’est pas du tout visible ou en tout cas difficilement, et qu’il faut aller le chercher.

« C’est vrai que ce n’est pas un art actuel ou accepté comme tel. N’empêche qu’on s’est aperçu dans différentes expositions que le public est beaucoup plus intéressé parce qu’il en a assez de cet art qui ne raconte pas grand’chose... »

Vous avez quand même des ‘partenaires’ dans cet art fantastique : je pensais à la bande dessinée qui a quand même recours à l’imaginaire et à une imagerie très riche...

« Evidemment, il y a en effet la bande dessinée où certains artistes vont dans la direction d’un art visionnaire... Dans la bande dessinée, il y a des artistes absolument formidables... »

Vous êtes né à Prague. C’est la ville du Golem et de Rodolphe II. C’est une ville magique à proprement parler. Son inspiration sur votre création est évidente...

« Absolument, je crois que je porte avec moi ce bagage-là... Je crois même que j’aurais dû vivre à la cour de Rodolphe II et m’occuper de ses cabinets de curiosité. Je suis très attiré par cet environnement. Tout récemment j’ai d’ailleurs vu l’exposition de la Bible du Diable au Clémentinum qui m’a beaucoup plue. »

Qu’est-ce qui fascine justement dans ce côté fantastique, parce qu’il y a quand même un côté inquiétant...

« Effectivement, de temps en temps, ça peut être inquiétant... d’autre fois, ça peut être provocateur. Ou encore quelque chose qui touche au rêve ou au cauchemar. Mais je pense qu’il y a aussi cette élégance et ce beau métier derrière. Pensez à la cour de Rodolphe II qui avait à sa cour Arcimboldo, un peintre absolument extraordinaire qui organisait les fêtes pour le roi et peignait ses tableaux composés avec des fruits, des fleurs et des légumes. Cette peinture fascine parce que même quelqu’un qui est amateur d’art reconnaît le détail. Il trouve éventuellement ce détail beau parce qu’il est bien peint, mais en même temps si la situation est préoccupante ou inquiétante. »

J’aurais aimé pour finir que vous me parliez pour finir du projet ‘Ange Exquis’...

« Ange Exquis c’est un projet collectif : en 2010 on va exposer au Clementinum, avec un groupe d’artistes qui travaille dans un monde semblable au mien, mais qui viennent de toute l’Europe. L’idée a germé quand j’étais à Cannes en 2004. J’avais été invité avec cinq autres artistes pour réaliser le jeu surréaliste, des cadavres exquis. Ca consistait à étaler une toile de vingt mètres de long et deux mètres de large. On était séparé par des rideaux et chaque artiste faisait quatre mètre sur deux sur la même toile. On avait seulement une journée pour le faire, donc ça n’a été qu’un dessin préparatoire, en une journée vous ne pouvez pas tout finir. J’étais frustré c’est pourquoi j’ai fait appel à quelques artiste que je connais, qui travaillent dans le même esprit, j’ai dit qu’on allait travailler sur un même format, sur une même thématique, chaque artiste pouvant travailler dans son atelier de façon assez longue. Au lieu de l’appeler cadavre exquis, on l’a débaptisé pour l’appeler ‘Ange exquis’ par référence à un poème de Jacques Prévert.»

Phoenix Royal, 2003