L'Union des Artistes en électron (presque) libre

L'autoportrait de Jiri Kolar

La nouvelle vague tchèque du cinéma dans les années 60 est bien connue. Mais qu'en fut-il de la peinture. Si nous en parlons aujourd'hui, ce n'est pas pour décrire le panel des créativités mais surtout pour montrer la situation originale des peintres et plasticiens tchèques durant la décennie. Regroupés au sein de l'Union des Artistes, les peintres vivront un moment unique de liberté. Sans pourtant éviter les clivages internes !

L'Union des Artistes aura un rôle bien différent de l'Union des Ecrivains dans le processus du Printemps de Prague. Non politisés ou en tout cas non politiques, ses membres ne joueront pas un rôle actif d'opposition politique. Ils ne feront même pas partie du lot de personnalités culturelles à avoir été réhabilitées durant le IIIe Congrès de l'Union des Ecrivains en 1963.

Pourtant, si l'expression politique ne transparaît pas, une chose est sûre : les grands peintres tchèques ne se sont pas pliés aux rigueurs de l'expression réaliste-socialiste. L'académisme officiel est basé sur une platitude formelle et sur l'illustration des grands thèmes de l'épopée communiste. Une pointure comme Jiri Kolar, pour ne citer que lui, ne fait qu'expérimenter, suivant en cela un cheminement où le questionnement sur l'art occupe une place centrale.

De la poésie aux collages, Kolar entame une réflexion sur les limites de la poésie et sur sa nécessaire dépendance à l'égard des arts plastiques. Attiré par les arts non verbaux comme la peinture ou la musique, il veut arriver à une poésie plus directe et combinant d'autres moyens d'expression. C'est le sens du terme «poésie évidente», qui signifie rupture des formes grammaticales, minimalisation des moyens et utilisation du vide. Dans la lignée des calligrammes d'Apollinaire, il arrive, dès 1961, à mi-chemin entre poésie et arts plastiques. Avec ses collages et autres rollages, Jiri Kolar est bien éloigné des impératifs de l'art du régime.

Umelecka beseda
Dans les années 60, Kolar exposera souvent à l'étranger. Pas de message politique donc, mais en revanche une réintégration culturelle de la Tchécoslovaquie communiste dans le monde ! Il faut dire que beaucoup de ces peintres appartenaient déjà à la culture parallèle dans les années 50, à l'image de certains écrivains hors Union, comme Josef Skvorecky.

Mais comme à l'Union des Ecrivains, on sent déjà poindre, au sein de l'Union des Artistes, un clivage larvé entre générations. Dans ce cas pourtant, cela n'est pas dû à l'appartenance ou non au Parti mais à des questions proprement artistiques.

Dès 1957, dans le nouvel Epictète, Kolar avait sévèrement interpellé la jeune génération d'artistes. Nous le citons : «Tu n'abordes jamais rien avec réflexion et recul, mais en libertin joueur, au petit bonheur». Ceci n'empêche pas Kolar de faire participer à des expositions de jeunes artistes pragois. Sa position au sein de l'Umelecka beseda, un groupe d'artistes pragois, lui octroie une certaine influence.

Jiri Kolar, qui était déjà connu pour son activité dans le Groupe 42, avant l'arrivée du communisme, est mondialement célèbre dans les années 60. C'est aussi une certaine autorité morale. C'est sans doute ce qui pousse le pouvoir à ne pas le censurer. Ainsi, il a pu organiser des expositions en Tchécoslovaquie même. Expositions dans des galeries régionales ou municipales, comme à Liberec ou à Louny en 1964.

Jindrich Chalupecky, photo: CTK
Les jeunes artistes tchèques, adeptes du Pop-Art ou encore du néo-constructivisme, exposent quant à eux dans des cadres clandestins, à la maison ou dans des caves.

Il faut dire que pour la plupart d'entre eux, il s'agit d'un choix personnel et artistique. Théoricien de l'art et ami de Jiri Kolar, Chalupecky témoigne : «Certains jeunes artistes avaient dès le début une attitude très négative envers l'Union des Artistes, refusant avec indignation la politique artistique officielle et ne pouvant, de ce fait, participer à aucune manifestation publique. »

Ces jeunes artistes s'appellent Vratislav Effenberg, Zdenek Beran ou encore Ales Vesely. Ils sont pour la plupart étudiants à l'Académie des Beaux-Arts dans les années 60 et s'inscrivent dans la tradition du groupe surréaliste, constitué dans les années 50 autour de Karel Teige. Ils organisent régulièrement des expositions clandestines dans des caves-ateliers. C'est en 1964, qu'ils exposent pour la première fois en public, sous le titre d'Exposition D, avec notamment le groupe Konfrontace, de Boudnik et Janosek.

En 1962 est fondé le Bloc des groupes artistiques, qui organise l'exposition Jaro 62. Invités, les membres de Konfrontace décident de décliner. Ce sont pourtant les membres du groupe 62 qui remplaceront à la tête de l'Union des Artistes l'ancienne direction conservatrice. Ecoutons Chalupecky : «A la fin 64 ont eu lieu des élections et on s'est aperçu qu'il n'y avait pas que les jeunes à être contre l'ancienne direction. Tous les artistes ou presque trouvaient insupportable qu'on se même constamment de leur travail. Une nouvelle direction a été élue avec Adolf Hoffmeister. Les artistes tchèques ont pu alors pendant 5 ans exposer et publier librement.»