Monographie de Rudolf Kremlicka : Un éloge du nu

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La grande rétrospective du peintre Rudolf Kremlicka qu'on peut voir en ce moment à la Maison à la cloche de pierre dans le centre de Prague a été l'occasion pour la maison d'édition Aventinum de publier la monographie de cet artiste. Grâce à l'historien de l'art Karel Srp, auteur de la monographie, le lecteur tchèque dispose désormais d'un ouvrage qui est sans doute le plus important jamais consacré à ce peintre qui savait être moderne sans faire partie des avant-gardes.

« Evincer le nu des tableaux serait comme évincer l'amour du roman », a écrit le peintre Rudolf Kremlicka dans son essai « Eloge du nu ». En effet, le corps de la femme et le paysage étaient ses motifs préférés. Il ne s'est pas lassé de les peindre malgré la pruderie de son entourage et de sa famille. C'est grâce à eux qu'il s'est finalement forgé une position incontournable parmi les peintres tchèques de la première moitié du XXe siècle.

Né en 1886 dans la famille d'un juriste, donc dans un milieu assez conservateur, il découvre bientôt sa vocation - la peinture. La première étape de sa carrière artistique est assez timide. C'est sans doute sous l'influence de Hanus Schweiger, son professeur à l'Académie des Beaux Arts à Prague, qu'il adopte d'abord un style réaliste qui plaît à son entourage mais qui ne le satisfait pas. Ce sont les peintres impressionnistes français qui sont ses idoles et leur art le fera progresser dans la recherche d'un art personnel. Entre-temps, l'évolution des arts plastiques s'accélère d'une façon vertigineuse et il voit défiler devant lui le symbolisme, le cubisme, l'art abstrait et le surréalisme sans se laisser vraiment séduire par ses mouvements révolutionnaires. Selon l'auteur de sa monographie Karel Srp, Rudolf Kremlicka se tient à l'écart de ces éruptions artistiques.

« Kremlicka n'aimait pas l'avant-garde et se moquait un peu des avant-gardistes. Et il n'était donc pas attiré non plus par l'art abstrait. Cependant, il admirait Matisse et l'influence de Matisse est évidente déjà dans la première étape de sa création. Je dirais que c'est la plus grande influence qu'il a subie bien que lui-même, grâce à sa conception originale de la forme moderne, ne dépendait vraiment d'aucune influence de son temps. Il a réussi à se transformer et à renaître intérieurement et c'était le principal trait positif de sa personnalité à une époque où l'art subissait une énorme transformation. Il ne faut pas oublier ce qu'on exposait dans la seconde moitié des années 1920, période où l'on pouvait voir des expositions des peintres surréalistes Styrsky et de Toyen, où Emil Filla traversait une étape compliquée de son évolution artistique et revoyait sa réception de l'oeuvre de Picasso. Rudolf Kremlicka a réussi, déjà à l'époque où il était guetté par la maladie, à refondre toutes ses impulsions et jeter un regard personnel sur la création moderne. »

Causeur brillant et ironique, homme élégant au chapeau melon et à la canne, Kremlicka cachait sous son apparence mondaine une nature nerveuse et inquiète qu'il savait cependant dompter par une grande discipline au travail. Il était toujours prêt à plonger son regard de peintre sous la surface des choses. Il découvrait et révélait sur ses toiles la vérité secrète, la vérité artistique des corps féminins et des paysages. Au cours de sa vie qui n'a duré que 46 ans, il est parvenu à une grande originalité d'expression et à un style qui lui était propre. Il a réussi à faire de ses toiles de véritables poèmes sur l'intimité féminine. Les influences qui ont marqué cette recherche d'un style et d'une forme ont été pourtant nombreuses et la peinture française n'y était pas pour rien. Karel Srp évoque, outre Matisse, aussi d'autres sources d'inspiration et d'impulsions nouvelles :

« Rudolf Kremlicka aimait énormément la peinture française mais en même temps il était épris de la peinture allemande. Il aimait surtout deux peintres et cela se reflète d'ailleurs dans son oeuvre. Il s'agit d'artistes assez opposés - Manet et Corot. Sur ces deux influences il fondait son opinion artistique sur le paysage et le tableau figural. En France, l'oeuvre de Rudolf Kremlicka a été non seulement remarquée mais aussi appréciée. Elie Faure, un des historiens de l'art les plus connus des années 1920, dont l'Histoire de l'art en cinq tomes a été publiée également en tchèque par la maison d'édition Aventinum, a bien voulu écrire la première monographie de Rudolf Kremlicka. Elle est parue en 1925 aux éditions Aventinum dans la série Musaion. Si l'auteur d'un tel renom comme Elie Faure estimé par toute l'Europe a honoré Kremlicka en écrivant un livre sur lui, il est évident que le peintre était reconnu en France. Et cette reconnaissance était aussi pratique. Ses oeuvres étaient exposées et achetées. Son tableau « La Toilette » de 1923 a été acheté et exposé au musée du Luxembourg, ce qui a provoqué entre autres la jalousie du peintre Jan Zrzavy. »


La monographie de Rudolf Kremlicka réunit quelque 500 photos d'oeuvres de cet artiste et elle est donc une révélation même pour ceux qui connaissent bien ce peintre. Ils y trouveront ses peintures à l'huile (nus, paysages, portraits, natures mortes) mais aussi de nombreux dessins et lithographies. Un tiers de ces photos reproduisent des oeuvres des collections privées, un tiers sont des tableaux déposés à la Galerie nationale et le reste sont des toiles éparpillées dans une vingtaine de galeries et musées régionaux. Le lecteur découvre donc d'abord l'ampleur de la création de Rudolf Kremlicka et il voit ses oeuvres dans le contexte de l'évolution artistique et de la vie du peintre. Il est vite subjugué par la force poétique émanant de ses tableaux et se demande d'où viennent la fraîcheur et le charme de ces oeuvres qui semblent rajeunir avec le temps. Karel Srp cherche, lui aussi, la réponse :

« Il a su marier deux choses. D'une part son rapport vis-à-vis de la sensualité toujours vivante et toujours changeante, le rapport vis-à-vis de la matière empirique qui est partout autour de nous, mais en même temps il a réussi à voir ce qu'il y avait au-dessous de cette sensualité et a su lui donner une forme artistique solide. Parfois c'est la sensualité qui prédomine, parfois c'est la forme qui est plus stricte et plus étroite. Et c'est dans sa façon de soumettre la matière à la forme, c'est dans cette tension entre les deux qu'il y a l'essence du message qu'il nous a légué. »