Naissance du petit Jésus dans le massif de la Šumava et autres chants de Noël tchèques

'Noël en Bohême-du-Sud'

Noël invite volontiers à pousser la chansonnette. Mais si ne nous connaissons que trop bien les mélodies d’ailleurs entêtantes de certains chants de Noël, que savons-nous de cette tradition et de son histoire ? Entretien avec l'ethnomusicologue Lubomír Tyllner sur le sens premier du mot « koleda », l’histoire des chants de Noël tchèques et leurs particularités régionales. En théorie, mais aussi en musique.

Lubomír Tyllner, bonjour. Quelle est votre définition du mot tchèque « koleda » ?

Lubomír Tyllner | Photo: Hynek Bulíř,  ČRo

« Avec plaisir. Tout d’abord, d’un point de vue étymologique, le mot vient évidemment du mot latin ‘kalendae’, les calendes. Dans le calendrier romain, les calendes étaient le premier jour de chaque mois. Les calendes de janvier étaient l’occasion de célébrations particulièrement festives. Ce qui est intéressant, c’est que chez les peuples slaves, ce mot est resté. Il est fréquent et populaire chez les Polonais, les Slovaques, les nations du sud. Mais les régions germanophones, francophones ou anglophones n’utilisent pas ce mot. En d’autres termes, il a un lien avec la culture agraire et rurale slave. »

Source: Clker-Free-Vector-Images,  Pixabay,  CC0

« Mais quel est le sens du mot ‘koleda’ en pratique ? En fait, à l’origine, il a trois sens. Le premier, c’est une tournée des maisons voisines faite en chantant. Le deuxième, c’est l’aspect de don : la ‘koleda’, c’est également le cadeau que les personnes faisant cette tournée reçoivent en remerciement de leurs chants. En général, il s’agissait de quelque chose de pratique : de la nourriture, des céréales ou un gâteau, par exemple. La troisième définition du mot ‘koleda’, c’est celle de vœu : lors de ces tournées chantantes, on souhaitait tout plein de bonnes choses, et surtout de bonnes récoltes, pour la nouvelle année. »

« Ce moment de rupture dans la vie des gens, à savoir le passage à la nouvelle année, était l’occasion d’événements magiques. Et ces vœux jouaient un rôle important, car les gens étaient convaincus qu’ils avaient une fonction magique, et que lorsqu’on souhaitait quelque chose, celle-ci allait se réaliser. Si une personne était ignorée lors de cette tournée des maisons, si aucun vœu ne lui était présenté, ce n’était pas bon signe. Au contraire. »

'Noël en Bohême-du-Sud' | Photo repro: Lubomír Tyllner,  'Jihočeské Vánoce'/Etnologický ústav AV ČR

Tournée des maisons, dons et vœux

« Donc pour récapituler, les trois sens du mot ‘koleda’, c’est : tournée, don, vœux. Cependant, de nos jours, par ‘koleda’, on entend tout ce qui est joué et chanté à Noël. A savoir même les compositions artistiques, les compositions de musique populaire à thématique liée à Noël. Mais les trois sens du mot que je vous ai donnés, ce sont les sens premiers, traditionnels, anciens et originaux du mot ‘koleda’. »

Josef Lada,  'Koleda' | Photo: Galerie Národní 25

Intéressons-nous plus particulièrement à la tradition d’aller de maison en maison en chantant des chansons de Noël, et d’en être remercié par des dons en nature, en général. S’agit-il d’une tradition tchèque ou plus généralement slave ? Cela se fait ou se faisait-il dans d’autres pays, à votre connaissance ?

« Ce genre de ‘tournée’ existe également dans d’autres nations, chez les Allemands, par exemple, on faisait cette tournée avec une étoile. Mais la tournée dans sa tradition rurale, lorsque l’on faisait la tournée des maisons, faisant halte sous les fenêtres des maisons ou bien dans les cours des fermes, c’est surtout typique des peuples slaves paysans. »

A quand remonte cette tradition de chants de Noël ? Son origine est-elle connue ?

Le traité de Jan de Holešov | Photo: L’Université Masaryk de Brno

« Nous ne disposons que de très peu de documents historiques. Mais nous avons un document très précieux, qui date approximativement des années 1400. Il s’agit du traité du moine Jan de Holešov, dans lequel il a noté tout ce qui avait lieu à Noël. Ce n’est pas pour montrer en quoi consistait la tradition de Noël qu’il l’a rédigé, mais pour montrer tout ce qui se faisait de mal. Dans ce traité, il critique donc tout un tas de choses. Et par la même occasion, il mentionne le fait que les gens font la tournée des maisons et chantent une chanson qu’il appelle ‘Vele, vele, dubec stojí prostřed dvora’, [qui parle donc d’un chêne au centre d’une cour]. Il n’en dit pas plus à son propos, mais nous sommes convaincus qu’il s’agit du premier chant de ‘tournée chantante’ dont nous avons la trace, car les chants de Noël postérieurs évoquent souvent un arbre au centre d’une cour. »

« Dans son traité, le moine Jan de Holešov indique également quelque chose d’intéressant : il dit que les prêtres, qui étaient alors déjà catholiques, faisaient eux aussi le tour des maisons pour donner aux gens à embrasser une croix ou une image pieuse de Jésus-Christ. Celui qui ne le faisait pas était considéré comme un païen. Cette tournée des maisons était donc en quelque sorte une enquête d’opinion publique médiévale. »

'Noël en Bohême-du-Sud' | Photo: Lubomír Tyllner,  'Jihočeské Vánoce'/Etnologický ústav AV ČR

« Koledy » sacrées et profanes

En ce qui concerne le terme « koleda » en tant que chant de Noël, est-ce qu’on entend par celui-ci aussi bien les chants populaires que les chants sacrés et religieux ?

La célébration païenne du solstice d'hiver | Photo: Ivana Hronová,  ČRo Hradec Králové

« On peut l’associer à ces deux types de chants. Les ‘koledy’ originelles datent d’avant le christianisme, mais la naissance de Jésus-Christ a modifié les habitudes. Nous avons donc d’un côté les ‘koledy’ qui ne contiennent pas d’éléments religieux, liées à la tournée des maisons, des dons et des vœux. Et de l’autre, surtout pendant la période de la musique baroque, on a vu apparaître des chants religieux. Des hymnaires baroques ont été écrits. Ils contenaient des centaines, voire des milliers de chants. Certaines de ces chansons à caractère religieux, sacré, ont rencontré un tel succès populaire qu’elles ont trouvé leur place dans la musique populaire. Et c’est comme ça que se sont retrouvés mêlés les chants préchrétiens originaux et les nouveaux chants à caractère chrétien, qui portaient sur la naissance de Jésus Christ. »

Constate-t-on des « modes » dans les thèmes abordés par les paroles des chants de Noël en fonction des époques ?

'Noël en Bohême-du-Sud' | Photo repro: Lubomír Tyllner,  'Jihočeské Vánoce'/Etnologický ústav AV ČR

« Très souvent, dans les chants de Noël de ces hymnaires – à partir de l’an 1600 et pendant 150 à 200 ans – on retrouve très souvent les thèmes des présents apportés à l’enfant Jésus, le chemin vers Bethléem, ou encore des histoires qui sont arrivées aux personnes qui faisaient la tournée des maisons. Le motif du berger est lui aussi très présent, car les bergers ont été les premiers à apprendre la naissance de Jésus-Christ était né. D’ailleurs, la célèbre messe de Noël tchèque de Jan Jakub Ryba commence par les mots ‘Hej mistře, vstaň bystře’, ce qui signifie que les bergers qui veillaient réveillent leur maître pour l’inviter à regarder le ciel, où brille une étoile brillante, qui est le signe de la naissance de Jésus. »

Les présents et les bergers comme thèmes

Cor de berger | Photo: Jakub Lucký,  ČRo

« Ce qui mérite d’être souligné, c’est la façon dont Jan Jakub Ryba a choisi de rendre le début de cette messe de Noël, que tous les Tchèques adorent et que l’on entend partout. Il a choisi une musique simple faite d’accords arpégés, et jouée par un instrument appelé ‘pastýřská trouba’, en français ‘cor de berger, un long instrument fait d’une branche d’épicéa unique. Cet instrument n’est capable de produire que les notes de cet accord de quinte arpégé, justement. Et c’est de cette façon que commence la messe de Noël de Jakub Jan Ryba. Et ces successions mélodiques simples sont très courantes dans de nombreux chants de Noël de Bohême et de Moravie. »

J’ai lu que c’est à partir de la Renaissance que les compositeurs de chants de Noël ont commencé à signer leurs œuvres. Est-ce bien le cas ? Certains de ces compositeurs et leurs œuvres sont-elles toujours connues de nos jours ?

'Narodil se Kristus Pán',  autour 1500 | Photo: public domain

« Oui, c’est bien le cas, à partir de la Renaissance. Mais il ne nous reste que très peu de traces écrites. Les plus anciennes datent de la seconde moitié du XVIe siècle, comme par exemple la chanson ‘Narodil se Kristus Pán’, très célèbre en République tchèque. On la trouve dans les hymnaires, mais son auteur est inconnu. Pendant longtemps, les auteurs sont restés inconnus. Mais à la période baroque, les noms des auteurs font leur apparition. L’un d’entre eux est particulièrement apprécié des Tchèques, il s’agit d’un jésuite, Adam Michna d’Otradovice, qui écrivait des hymnaires contenant majoritairement des chants de Noël. Il composait aussi bien les paroles que les mélodies. Ses mélodies sont si charmantes, simples et belles à la fois, qu’elles n’ont eu aucun mal à passer dans la tradition populaire, et à devenir des chansons populaires. Et donc Adam Michna d’Otradovice, qui est né aux alentours de l’an 1600, est le premier compositeur connu de chants de Noël. »

Hymnaires et auteurs-compositeurs

« Puis nous avons les chants de Noël présents dans les hymnaires baroques, une tradition qui a duré environ 150 ans, comme je l’ai déjà dit. Mais souvent, si le nom des personnes qui ont rassemblé ces hymnaires est indiqué, on ne sait pas si ces chants sont également leur œuvre personnelle. C’est le cas, par exemple, de ‘Nesem Vám noviny’ ou encore de ‘Veselé vánoční hody’ : on n’en sait rien. Dans la plupart des cas, il s’agit donc de chants anonymes. Mais plus on avance dans le temps, plus les noms des auteurs des chants sont indiqués. »

'Noël en Bohême-du-Sud' | Photo repro: Lubomír Tyllner,  'Jihočeské Vánoce'/Etnologický ústav AV ČR

Je m’écarte un peu du sujet, mais comment expliquez-vous le fait que les chants de Noël tchèques fassent si souvent référence au petit Jésus, et d’ailleurs que ce soit le petit Jésus qui apporte soi-disant les cadeaux aux enfants tchèques, et ce alors qu’une grande partie de la population se dit athée ?

« Les Tchèques en tant que nation athée, je pense que c’est surtout le résultat de l’époque actuelle. Je ne pense pas que c’était le cas dans les siècles précédents. Il faut souligner le fait que le régime totalitaire, qui considérait les Eglises comme des ennemis de taille, a contribué à cet athéisme. D’ailleurs, sous le régime totalitaire, les chants de Noël à propos du petit Jésus étaient interdits. Car les représentants politiques redoutaient que ces chants ne détruisent le régime. Ce qui est tout à fait absurde. »

Nativité dans la Šumava

La colline de Boubín | Photo: HejhalTomas,  Wikimedia Commons,  CC BY-SA 3.0

« J’estime que 60 à 70 % des chants de Noël tchèques parlent de la naissance du petit Jésus. Cependant, dans certains de ces chants, le thème de la naissance de Jésus est arrangé, tout comme la représentation de celui-ci. Ainsi le lieu de sa naissance est adapté, replacé dans le contexte tchèque. Par exemple, un très beau chant de Noël de Bohême-du-Sud raconte comment la Vierge Marie arrive à la colline de Boubín, dans le massif de la Šumava. Elle s’allonge sur un tapis de branches et y accouche d’un fils. »

En 2013, vous avez publié un livre intitulé « Noël en Bohême-du-Sud ». En quoi les traditions et les chants de Noël diffèrent-ils selon les régions du pays, et notamment entre la Bohême et la Moravie ?

« Il y a des différences, mais aussi des points communs. Nombre de ces chants sont universels, car pour chanter, toutes les personnes de confession catholique utilisaient ces hymnaires dont nous avons parlé. Ces hymnaires ont donc uniformisé le répertoire. Mais il existe également des chants plus courants, populaires et souvent profanes, qui sont très souvent liés à un contexte régional. Par exemple, dans la région des Podkrkonoší et des monts des Géants, beaucoup de chants de Noël parlent de tout ce qui a lieu au moment de Noël, l’agitation, la quête d’ingrédients pour pouvoir faire des gâteaux, on court même jusqu’à une ville voisine pour avoir de la levure, mais le protagoniste glisse sur de la glace et se blesse, et tout cela est raconté dans un chant de Noël. Ça, c’est donc le cas de la région des Podkrkonoší et des monts des Géants. »

'Noël en Bohême-du-Sud' | Photo: Štěpánka Budková,  Radio Prague Int.

« En Moravie, c’est du point de vue musical que les chants de Noël diffèrent. En effet, d’une façon générale, on constate que les paroles sont souvent partout les mêmes – ou très ressemblantes, à quelques détails près – mais chaque région les interprète musicalement à sa façon. Mais nombre de chants de Noël très connus sont communs à la Bohême et à la Moravie, voire à la Slovaquie. Ce qui est le résultat des hymnaires dont j’ai déjà parlé. »

« Koledy » à tue-tête

En République tchèque et ailleurs, il sort régulièrement des chansons de musique pop qui abordent le thème de Noël. Je citerais par exemple « Vánoce na míru » d’Ewa Farna (2019), « Půlnoční » de Václav Neckář & UMAKART (2011), ou un tube plus ancien, « Bílé Vánoce » de Karel Gott (1982). Ces chants peuvent-ils être qualifiés de « koledy », de chants de Noël dans le sens classique du terme ?

Photo: Warner Music

« Comme nous l’avons dit au début, de nos jours, par ‘koleda’, les gens entendent tout et n’importe quoi. Tout ce qui a un lien avec les fêtes de Noël. Tout ce qu’on entend dans les haut-parleurs des centres commerciaux. Et tout ce que, bien souvent, on ne veut même plus entendre. Je qualifierais cela de véritable infection. Partout ce sont les mêmes chants qui passent en boucle. De nos jours, c’est cela que l’on appelle ‘koleda’. Mais nous, nous connaissons maintenant le sens véritable de ce mot. »

Troc de chants de Noël

César Franck | Source: public domain

« Par ‘koleda’, on entend également les chants de Noël qui sont d’origine étrangère. J’en profiterais pour mentionner ce qui a été importé de France : le ‘Panis Angelicus’, la célèbre composition de César Franck. Ou bien d’Angleterre : ‘Adeste Fideles’, un chant anglais du XVIIIe siècle. Ou encore ‘Jingle Bells’ des Etats-Unis. Mais les Tchèques ont également importé – d’Allemagne cette fois-ci – la très populaire ‘Tichá noc, Svatá noc’ [‘Douce nuit, sainte nuit’]. Il y a quelques années, ce chant a d’ailleurs fêté ses deux siècles d’existence. »

« A l’inverse, les Tchèques ont eux aussi enrichi le répertoire européen de plusieurs chants. Par exemple, les Allemands adorent le chant ‘Nesem Vám noviny’, qui a été traduit en allemand dès le XIXe siècle. En Angleterre, c’est le chant ‘Good King Wenceslas’ qui s’est établi. C’est l’un des chants de Noël les plus populaires en Angleterre. Sa mélodie est bien anglaise, mais le thème du roi Venceslas est d’origine tchèque. Cela illustre bien la façon dont les cultures s’entremêlaient autrefois. Et comment elles s’entremêlent aujourd’hui encore. »

Musicien de formation, c’est au conservatoire classique et au conservatoire militaire que Lubomír Tyllner a étudié le piano ainsi que le cor d’harmonie. Mais c’est ensuite vers la musicologie associée à l’ethnographie qu’il s’est tourné. A la direction de l’institut d’ethnographie de l’Académie des sciences tchèque pendant presque dix ans, il y a fondé – dès 1991 – le département d’ethnomusicologie. En effet, sous le régime communiste, ce domaine était considéré comme la « culture des paysans » et des « campagnards enrichis ». Il n’avait donc pas sa place dans les plans d’études de l’Académie des sciences de l’époque qui s’intéressaient avant tout à l’internationalisme et à la classe ouvrière.

Mais Lubomír Tyllner a redonné la place qu’elle mérite à cette science humaine qui étudie les rapports entre société et musique. Pour sa part, il s’intéresse depuis longtemps au thème des chants de Noël et de la musique de Noël. Il a d’ailleurs publié, en 2012, un recueil de partitions, de photos et de textes explicatifs intitulé « Noël en Bohême du Sud » (« Jihočeské Vánoce »).

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