Le charme désuet des photomatons argentiques de Prague
Il y a de nombreux photomatons dans la capitale tchèque mais seuls deux d’entre eux prennent des clichés argentiques et attirent, depuis quelques années, touristes et locaux. Retour sur cette belle entreprise, initiée entre Paris et Prague, qui donne une seconde vie à ces reliques du passé.
Sur la piazzetta du Théâtre national, au niveau de la Nouvelle scène, une file de personnes s’étire. Des touristes ou des Pragois, souvent en petits groupes, qui ne se rendent pas au théâtre, mais dans une petite cabine, dans laquelle ils rentrent seul ou à plusieurs, tirent le rideau, patientent le temps de quatre flashs, ressortent, et attendent à nouveaux quelques minutes avant de retirer de la machine une bande argentique où s’impriment quatre clichés. La scène est quotidienne et l’affluence diminue rarement.
Cette petite cabine qui attire tant de monde, c’est l’un des deux photomatons argentiques installés à Prague par l’entreprise Fotoautomat. Ce sont de véritables raretés, car il n’en existe qu’une cinquantaine dans le monde. Le projet, qui vise à remettre en état de marche ces machines et à les installer dans les lieux culturels de différentes métropoles, a d’abord été initié par un groupe de Berlinois. Il a ensuite été continué par le Français Eddy Bourgeois, qui s’est mis à rénover les photomatons dans son atelier à Chartres, avant d’arriver à Prague grâce au Tchèque Petr Šesták. Celui-ci, qui se charge maintenant d’entretenir les cabines installées à Prague, nous raconte comment est née cette collaboration.
« C’est l’histoire d’une petite annonce que j’ai mal comprise. Quand j’étais à Paris, je cherchais un travail. A l’époque, je ne parlais pas du tout français. L’une des seules choses que je savais faire et que les autres peut-être pas, c’était développer ou tirer des photos. J’ai de ce fait cherché un travail dans un laboratoire photographique ou auprès d’un photographe, comme assistant. J’ai mal compris la petite annonce, qui était en fait l’annonce pour recruter un technicien pour les photomatons. Et c’est comme ça que ça a commencé. J’ai rencontré Eddy et ça a été le début de l’histoire. »
La rencontre est fructueuse, car de retour à Prague pour ses études, Petr propose d’y installer une nouvelle cabine. Le choix du lieu se porte sur la Nouvelle scène du Théâtre national, pour des raisons bien spécifiques.
« Il y a plusieurs raisons. L’une de ces raisons, c’est qu’un photomaton à l’ancienne fait quatre photos sur une bande, c’est donc un peu comme un jeu de théâtre car l’on fait des grimaces lorsqu’on est pris en photo. Être proche du théâtre avait alors du sens. L’autre raison, c’est que nous avons installé la machine près de la Nouvelle scène du Théâtre national, qui a une architecture particulière. C’est un bâtiment brutaliste qui est entouré par les anciens bâtiments du théâtre qui sont dans un style néo-classique. Cela crée l’un des plus beaux espaces de Prague pour moi. On a donc voulu montrer cette architecture. On y a installé une cabine qui a elle-même un design brutaliste, qui marche très bien là-bas. La dernière raison, c’est que l’on essaye de faire vivre les espaces publics, que les gens viennent, qu’ils passent du temps autour des cabines. Voilà pourquoi on a décidé de l’installer sur la piazzetta du Théâtre national, pour que les gens puissent admirer les lieux et converser en attendant leurs photos. On essaye de rendre les espaces publics plus vivants. »
Une deuxième cabine, installée très récemment au niveau du passage U Nováků, vient compléter la première. Un choix d’emplacement encore une fois réfléchi, car le lieu est connu pour être en quelque sorte le centre névralgique de la photographie à Prague, avec plusieurs magasins spécialisés et des laboratoires de photographie. Le design de la cabine n’est lui non plus pas laissé au hasard, comme nous l’explique Petr :
« Nous l’avons conçu dans un style différent. C’est une cabine arrondie, inspirée d’une cabine des années 1950. Elle est également en métal, mais celui-ci est en poli miroir, qui reflète l’espace autour. C’est une cabine avec deux entrées, on peut la traverser. On a donc joué avec cette particularité pour l’insérer dans le passage. »
Les touristes comme les locaux sont séduits par le design des cabines et par les photos uniques qu’elles permettent de prendre. Certains y voient un souvenir impérissable, un instant capturé sans retouche, car ici contrairement au numérique, pas de filtres ni de seconde prise. D’autres y perçoivent un formidable outil artistique, en se prenant en photo dans des pauses réfléchies et répétées à l’avance, écho moderne aux surréalistes des années 1930 qui se faisaient photographiés dans les premiers photomatons installés à Paris. Le concept séduit à tel point que certains recherchent ces photomatons lorsqu’ils sont en voyage, comme cette touriste américaine qui en a entendu parler pour la première fois à Paris.
« J’aime le charme désuet de ces cabines argentiques, le fait que l’on utilise de l’eau pour le développement et le fait que ces photomatons soient dispersés dans plusieurs pays. On peut ainsi regarder sur sa liste les différents endroits où ils se trouvent. »
Un succès qui s’explique donc par la recherche d’un petit quelque chose que l’on ne retrouve plus actuellement avec les nouvelles technologies. Un avis partagé par Petr, qui revient sur la démarche :
« On ne fait pas seulement ça par nostalgie de l’ancienne technologie, mais aussi parce que l’on trouve que la photographie argentique possède une qualité visuelle irremplaçable. Le fait de toucher la photographie quand elle sort, qu’elle soit un peu humide car elle passe par le processus de chimie photographique, c’est aussi quelque chose qui est en train de disparaître car on a nos photos dans nos téléphones, dans nos ordinateurs. Je me dis également que pour beaucoup de gens, en particulier pour les jeunes, ce sera peut-être la seule photographie argentique qu’ils auront dans leur vie. C’est un objet rare. Je pense que cela fait partie du succès des cabines. »
« On fait également venir les gens dans des endroits intéressants. Les personnes qui viennent se photographier sont à la fois des touristes mais aussi des locaux, c’est à peu près moitié-moitié. J’aime ainsi le fait que cette photo ne représente pas seulement un souvenir, mais qu’elle ait aussi une certaine qualité, que l’on puisse la garder pendant longtemps car elle est quasiment indestructible. Cette technologie va avoir cent ans l’année prochaine. La première photo qui a été prise était dans le jardin du Luxembourg à Paris. Cette photo existe toujours, sa qualité n’a pas baissé. C’est quelque chose de durable, de vrai, et c’est cela que les gens apprécient. »
Cependant, si les photos semblent impérissables, les machines demandent quant à elles un entretien constant, dont s’occupe Petr et son équipe.
« Ça demande une maintenance quotidienne. Il faut vérifier la machine chaque jour pour qu’elle reste fonctionnelle et en bonne qualité. Il arrive parfois qu’il y ait des problèmes au niveau de la mécanique. Dans ces cas-là, comprendre le problème peut prendre du temps, ça dépend de l’expérience de la personne qui s’en occupe. Mais ça fait partie des choses que j’aime dans ces machines, comprendre leur mécanisme, trouver leurs défauts. Ça fait partie du jeu. C’est encore une machine que l’on peut comprendre, ce n’est pas une boîte noire dans laquelle se trouve une puce électronique qui accomplit tout, comme c’est le cas pour les appareils modernes. C’est une chose qui se travaille, qui se répare, qui s’entretien. »
Ainsi, si vous souhaitez vous aussi avoir vos propres photos argentiques, prévoyez 120 couronnes ou 5 euros et rendez-vous sur la piazzetta du Théâtre national ou dans le passage U Nováků. Attention cependant, la cabine de la Nouvelle scène va prochainement être enlevée à cause des travaux de rénovation prévus du Théâtre national - un nouvel emplacement pour l’accueillir est en cours de recherche.






