Presse : être une femme politique en Tchéquie à l’ère des réseaux sociaux

Eva Decroix

Cette nouvelle revue de presse s’intéresse aux enjeux auxquels sont confrontées les femmes politiques en Tchéquie. D’autres sujets à son menu : le goût des Tchèques pour les titres universitaires, les problèmes liés aux trottinettes partagées, un nouveau piège pour la gauche démocratique en Tchéquie, le faible intérêt de la scène politique locale pour le climat.

La nouvelle ministre de la Justice Eva Decroix est en train de se familiariser avec ce qui attend une femme qui entre dans les plus hautes sphères de la politique en Tchéquie. La chroniqueuse du site Seznam Zprávy indique à ce propos :

Eva Decroix | Photo: Zuzana Jarolímková,  iROZHLAS.cz

« Les utilisateurs des réseaux sociaux commentent la silhouette d’Eva Decroix en maillot de bain, critiquent ses vêtements et la traitent de femme de ménage voire même de prostituée. Il est logique et normal que la nouvelle ministre soit sous le feu des projecteurs, car l’affaire des bitcoins liée à son prédécesseur Pavel Blažek est un énorme scandale qui soulève de nombreuses questions, d’autant plus qu’il s’agit d’un collègue du parti. On peut critiquer la vice-présidente de l’ODS pour beaucoup de choses et de manière objective. Par exemple, pour ne pas avoir encore fait toute la lumière sur cette affaire. Mais tout cela n’a évidemment rien à voir avec son apparence, ses goûts vestimentaires ou le fait qu’elle se soit photographiée au bord d’un étang pendant son temps libre. »

Par ailleurs, Eva Decroix n’est pas la seule, car toutes les femmes en Tchéquie  qui atteignent des postes élevés en politique ont fait plus ou moins la même expérience :

Alena Schillerová | Photo: Zuzana Jarolímková,  iROZHLAS.cz

« Les ‘reines’ de cette triste discipline sont la présidente du groupe parlementaire ANO, Alena Schillerová, et la présidente de la Chambre des députés, Markéta Pekarová Adamová, cheffe du parti TOP 09, qui font l’objet de critiques fréquentes sur leur apparence. La ministre de la Défense, Jana Černochová, qui figure aussi sur  la liste, est principalement critiquée pour sa garde-robe. Un exemple récent est celui de la cheffe du SOCDEM, Jana Maláčová, qui a été ridiculisée pour son apparence physique alors qu’elle portait manifestement une perruque. Même lorsqu’elle a finalement parlé de sa maladie, cela n’a guère fait disparaître les grossièretés à son égard sur les réseaux sociaux ».

Le message est donc clair, selon la chroniqueuse : « les filles, commencez par maigrir, vous maquiller et vous habiller, car c’est vraiment ce qui compte. Mais attention, n’en faites pas trop ! Sinon, personne ne vous prendra au sérieux ».

Le goût tchèque pour les titres universitaires

Le magazine Reflex remarque que la nouvelle ministre de la Justice Eva Decroix fait également l’objet d’une pseudo-affaire liée au titre universitaire Mgr. qu’elle utilise devant son nom, dont profitent l’opposition et certains utilisateur des réseaux sociaux. Il explique :

Photo illustrative: Pexels,  CC0

« En 2007, Eva Decroix a obtenu en France un diplôme de Maîtrise en droit, dans la version tchèque, Mgr. (magistr, magistra). Un titre que l’Université Charles a validé un an plus tard, dans le cadre d’un processus de reconnaissance des diplômes et qualifications universitaires étrangers comme équivalents à ceux obtenus en Tchéquie. L’université a reconnu ces études comme équivalentes à un master tchèque de cinq ans en droit ou en sciences juridiques. Cela devait être le cas même si la politicienne n’avait obtenu qu’un Master 1. Elle a acquis un Master 2 plus tard, dans une discipline non juridique. Depuis 2008, elle utilisait le titre de Mgr., le considérant, comme beaucoup d’autres, comme légitime. Il n’y a eu aucune fraude, car elle l’a en effet obtenu en France. »

Selon le chroniqueur de Reflex, cette affaire artificielle reflète l’obsession des Tchèques pour les titres universitaires qui persiste dans le pays depuis l’époque de l’Autriche-Hongrie. « Ce qui serait considéré comme bizarre dans de nombreux pays du monde, à savoir l’abus de titres, est courant en Tchéquie. Les titres apparaissent même sur les tombes, bien que beaucoup moins qu’autrefois », écrit-il.

Le parti SOCDEM prêt à s’unir avec le groupe extrémiste Stačilo !

La toute récente décision de Jana Maláčová, présidente du parti SOCDEM (ancien parti social-démocrate), de s’unir avant les élections avec le mouvement extrémiste Stačilo ! (Assez) a provoqué un tollé de réactions négatives dans la presse. Sur le site aktualne.cz, par exemple, on peut lire :

Jana Maláčová | Photo: Zuzana Jarolímková,  iROZHLAS.cz

« Ainsi, Jana Maláčová a détruit les chances des sociaux-démocrates d’entrer à la Chambre des députés. Paradoxalement, si elle avait négocié une coalition avec le Parti communiste, cela aurait été très répugnant, mais moins que cette mascarade. Stačilo ! n’est pas un groupe de gauche, mais un groupe dont le noyau est constitué non seulement de communistes non-réformés, mais aussi de personnes aux positions clairement extrémistes. Des personnes qui nient la nature de l’agression russe en Ukraine, adorent le régime de Poutine, veulent affaiblir la capacité de défense de l’Etat et entretiennent des relations avec les pires régimes du monde aujourd’hui. »

« Si cela est acté, il ne s’agira pas d’une union de la gauche à laquelle Maláčová appelle, mais d’une trahison du parti et de ses électeurs, d’une destruction  définitive de la gauche démocratique en Tchéquie », souligne l’éditorialiste du site. Et d’indiquer que plusieurs membres importants du SOCDEM, dont Jiří Diensbier Jr, un ancien candidat à la présidence, quittent promptement le parti.

Les trottinettes électriques partagées à Prague

« Les trottinettes électriques partagées dans le centre de Prague sont un fléau », constate l’éditorialiste du quotidien Hospodářské noviny selon lequel la critique va principalement à l’adresse des élus municipaux :

Photo: Honza Ptáček,  ČRo

« Evidemment, les trottinettes électriques en elles-mêmes ne sont pas un fléau. C’est en fait un engin assez amusant et, dans certaines conditions, un moyen de transport utile. Ce qu’il faut dénoncer, c’est le fait que des milliers de touristes surexcités et sans casque se promènent sur des trottinettes électriques dans le centre bondé de Prague. Le problème, ce sont également les trottinettes qui traînent, abandonnées sur les trottoirs. Mais le plus grand mal, c’est l’inaction incroyable des politiciens pragois, avec le maire Bohuslav Svoboda en tête, qui avaient promis il y a deux ans déjà qu’il n’y aurait ‘plus de trottinettes’. Depuis, ils n’ont pas réussi à régler cette question pourtant simple. »

Soulignant qu’une réglementation dans ce domaine est nécessaire, l’éditorialiste du journal économique évoque le  référendum organisé en avril à Paris au cours duquel 90 % des participants se sont prononcés en faveur de l’interdiction des trottinettes électriques partagées :

« Outre Paris, Madrid a interdit les trottinettes électriques partagées en septembre 2024. Au même moment, Melbourne a également décidé de les interdire. Barcelone et plusieurs villes allemandes ont mis en place des restrictions importantes. Les villes belges appliquent des règles strictes depuis plusieurs années déjà. Prague est donc à la traîne. Apparemment, les élus locaux n’ont pas peur de ne pas être réélus s’ils ne tiennent pas leurs promesses. »

Le faible intérêt de la scène politique tchèque pour le climat

« Le climat continue de se dégrader, mais la classe politique tchèque fait la sourde oreille », avertit le titre d’un texte publié dans le journal qui se veut « progressiste »,  Alarm :

Photo illustrative: René Volfík,  iROZHLAS.cz

« La politique tchèque se désintéresse du climat avant même de s’y être vraiment intéressée. L’époque où, avant les dernières élections législatives, les partis faisaient au moins semblant de s’intéresser au climat est révolue. Et ce même au moment où la crise climatique n’a pas disparu, l’année dernière ayant été l’une des plus chaudes que la planète ait jamais connues. L’Europe est déjà le continent qui se réchauffe le plus rapidement au monde. Evidemment, le climat doit rivaliser avec d’autres menaces pour attirer l’attention, qu’il s’agisse de conflits militaires ou de pièges liés au développement de l’intelligence artificielle. »

Les politiciens tchèques, comme l’indique l’éditorialiste, aiment parler de politique responsable, objective ou rationnelle. « Dans le cas du climat, leur objectivité se traduit par l’inaction et leur rationalité par le déni et l’ignorance. Et ce, quel que soit le parti. Or, si quelqu’un voulait se décider d’aller aux urnes en fonction de la vision de tel ou tel parti à l’égard du climat, il n’aurait aucune raison de le faire », conclut-il.