Jan Antonín Pitínský, homme de théâtre reconverti en écrivain
« Je suis le héros de l’un des contes qui font partie de cette œuvre », fait remarquer Jan Antonín Pitínský (1955) à propos de son livre intitulé « Domácí potřeby » (« Produits ménagers », littéralement). Apprécié des uns, décrié par les autres, cet ouvrage insolite a obtenu le prestigieux prix Magnesia Litera 2025 dans la catégorie Prose.
Le regard excentrique de l’auteur
Pour beaucoup de lecteurs, l’attribution du prix à Jan Antonín Pitínský, et ce, bien que celui-ci ne soit pas un inconnu, a constitué une grande surprise. Trois décennies pratiquement durant, l’auteur, considéré comme un des meilleurs metteurs en scène de sa génération, a régné sur la création théâtrale tchèque. Ce ne sont ainsi pas moins de quelque 90 productions, dont nombre sont restées gravées dans la mémoire des spectateurs par leur originalité et l’approche novatrice du répertoire classique, qui ont été montées par ses soins. Parti à la retraite, l’homme de théâtre s’est reconverti en écrivain jusqu’à devenir un maître de la plume tout aussi respecté qui sait exprimer magistralement ses visions insolites. Le critique Jan Bělíček résume ce que le lecteur peut trouver dans le recueil de contes « Produits ménagers » qui a valu à Jan Antonín Pitínský le prix Magnesia Litera :
« C’est un mélange quelque peu particulier de récits dont la plupart sont situés dans une petite ville de l’est de la Moravie et qui proposent au lecteur une observation hautement stylisée et pourtant plutôt sobre de situations de vie presque banales, observation qui rachète et justifie le regard excentrique et hyper-créatif du narrateur et lui donne une valeur supérieure et intemporelle. »
Un ludisme presque enfantin
Il est difficile, sinon impossible, de dire de quoi exactement il en retourne dans les contes de Jan Antonín Pitínský. Celui-ci prend un malin plaisir à narrer tout en cherchant à décontenancer le lecteur. Dans son univers particulier, la réalité n’est jamais tout à fait réelle et le rêve ressemble par trop à la réalité. Le lecteur se laisse ainsi facilement enjôler par le récit de prime abord réaliste de la vie quotidienne de simples habitants d’une petite ville avant, très vite, de prendre conscience que l’auteur se joue de lui. Il s’avère que ce qui semblait être du réalisme n’est peut-être qu’un faux-semblant. Car, en effet, des choses impossibles commencent à se produire dans ces contes et des éléments oniriques apparaissent dans la narration. Jan Bělíček constate :
« La narration sobre et stylisée de ses contes tourne parfois en visions psychédéliques d’un ludisme presque enfantin qui sont rares dans la prose tchèque. ‘La forêt du chapelier’ en est le parfait exemple. Dans ce conte, tandis que deux amis traversent un bois à proximité d’un village, des choses bizarres commencent à se produire. En leur présence, la forêt se transforme dangereusement et les règnes végétal et animal se confondent. Les deux amis sont assaillis par des phénomènes visuels et physiques incroyables et, transis d’épouvante et d’excitation, ils luttent pour leur survie. »
Un défilé de personnages tragi-comiques
Cet art de mélanger le probable et l’improbable est une des caractéristiques du livre. Les héros des contes sont de simples gens et, parfois même, des figures pittoresques qui semblent sortir des romans humoristiques du XIXe siècle, et ce, bien que leur sort soit parfois dramatique, voire même tragique. Piégé dans cet univers équivoque, le lecteur est tenté de sympathiser avec ces petits héros tragi-comiques pour lesquels il éprouve parfois même de la compassion. Mais l’auteur ne le laisse pas s’identifier aux personnages de ses contes et l’amène plutôt à chercher sous les apparences les significations plus profondes de ses récits. Jan Bělíček remarque que l’un des thèmes importants du livre est la nature ou la relation entre l’homme et le paysage :
« Les proses de Jan Antonín Pitínský n’exaltent pas seulement la vie en apparence banale d’une petite ville morave mais aussi son paysage environnant ; un paysage qui, derrière sa modeste apparence, recèle un potentiel d’effroi et de mystère. »
Un auteur doit se dissimuler dans son œuvre
Dans le conte intitulé « Produits ménagers », qui est donc également le titre du recueil, l’auteur décrit une liaison bizarre entre un commerçant et une libraire, liaison dont l’érotisme exacerbé ne prend véritablement forme qu’à travers les propos du personnage principal. Dans un autre conte, une femme de ménage trouve un diamant qui pourrait transformer sa vie. Mais après de longues hésitations, elle finit par se résoudre à rendre la pierre précieuse à son propriétaire et... meurt aussitôt. Dans le conte « L’Appartement », la désagrégation progressive d’une famille est suivie et commentée par l’appartement dans lequel vit celle-ci. La personnification des objets et des paysages est d’ailleurs un trait courant de la méthode littéraire de Jan Antonín Pitínský. Dans la description d’un match de football, le ballon se comporte comme un personnage vivant, imprévisible et insaisissable.
Et l’auteur ne s’arrête pas là puisqu’il personnifie également sa propre œuvre. Jan Antonín Pitínský n’a pas participé à la cérémonie de remise des prix Magnesia Litera, préférant se faire représenter par Josef Majzlík, qui lui avait servi de modèle pour un de ses personnages. Devant le public, ce dernier a lu la déclaration rédigée par l’auteur à l’attention des participants à la cérémonie :
« Un auteur doit se dissimuler dans son œuvre. Désormais, cette œuvre, c’est moi. Je suis le héros de l’un des contes qui font partie de cette œuvre. J’ai été portraituré d’une façon plus ou moins remarquable et je l’en remercie. Cependant, ma vie est plus dure et il est dommage que je ne puisse pas la raconter ici. »
La profession de foi d’un vieux metteur en scène
Évidemment, une telle déclaration incite le lecteur à rechercher ce portrait de l’écrivain dans le livre, et un lecteur attentif n’aura guère de peine à le trouver. Dans le conte intitulé « Le pilote Yang Sun », deux amis rendent visite à un vieux metteur en scène qui a trouvé refuge dans une maison de repos. Pendant la visite, le vieillard se retourne sur son passé pour, devant ses amis, dresser comme le bilan de l’ensemble de son œuvre. Il constate alors, entre autres :
« En somme, on peut dire que mon travail a été une incessante dispute avec le monde dans lequel tout ce qui est pur dans l’homme est écrasé et foulé aux pieds avec la brutalité des mauvaises intentions cachées ou tout à fait évidentes qui s’imposent à l’homme ou font déjà partie intégrante de sa nature. »
Difficile de ne pas percevoir dans cette déclaration dépourvue de toute ambiguïté la profession de foi d’un vieil homme de théâtre qui cherche à exprimer avec un peu d’amertume le sens de sa vie et de son œuvre. Et c’est ce portrait d’auteur à peine voilé que le lecteur averti trouvera dans le livre.
Ajoutons que le recueil de contes « Produits ménagers » n’est pas une lecture pour tout le monde. Les thèmes choisis par l’auteur et son style sont si particuliers que le lecteur qui n’est pas disposé à ce genre de littérature risque vite de se perdre dans l’univers singulier de Jan Antonín Pitínský. Mais, inversement, ceux qui ouvrent le livre comme ils aborderaient une terre inconnue pour la découverte de laquelle ils sont prêts à certains sacrifices, y trouveront sans doute une imagination débridée et insolite, une matière à réfléchir et un regard étonnamment drôle sur le monde dans lequel nous vivons. Le critique Jan Bělíček conclut :
« Nous pouvons observer dans la création de Jan Antonín Pitínský une grande connaissance de l’histoire de la culture et une forte inclination pour une forme littéraire raffinée qui ne dépasse cependant jamais la limite d’une expérience centrée sur elle-même. (...) Le prix Magnesia Litera a attiré l’attention des milieux littéraires tchèques sur une prose qui, jusqu’alors, n’éveillait aucun intérêt particulier ni chez les laïques ni chez les critiques et qui, pourtant, a apporté quelque chose de nouveau et d’assez exceptionnel. Et c’est là précisément ce qui devrait être l’objectif et le sens des prix littéraires. »






