Miroslav Hlaučo, le triomphe d’un auteur débutant

Miroslav Hlaučo

« J’écris depuis toujours », dit Miroslav Hlaučo (1967), un auteur qui n’a pourtant publié son premier roman qu’à l’âge de 57 ans. Et ce débutant à la barbe grisonnante s’est tout de suite imposé sur la scène littéraire tchèque avec une autorité qui force le respect. Son premier roman intitulé Letnice - La Pentecôte a été proclamé Livre de l’année 2025. 

Le premier roman d’un pharmacologue

Miroslav Hlaučo est un chercheur en pharmacologie. Dans sa vie professionnelle, il participe à un projet de recherches sur les nouvelles méthodes de traitement des maladies oncologiques. Mais ce spécialiste de biotechnologie cellulaire a également étudié la mise en scène à la faculté de théâtre et le cinéma à la faculté de lettres de l’université Charles à Prague. La gamme de ses centres d’intérêts et de ses activités est donc bien large. Ce faux débutant avoue avoir écrit déjà beaucoup de choses, poésies, contes et même un roman qui n’ont jamais été publiés, ce qui explique en partie le fait qu’il est aujourd’hui un écrivain accompli. Il écrit en tchèque mais le tchèque n’est pas sa langue maternelle parce qu’il est né dans un petit village slovaque. La langue de son roman est pourtant riche et évocatrice et il est évident que ce romancier est également un poète. Ses inspirations sont nombreuses et variées :

« Mes inspirations ne sont pas uniquement littéraires mais je me rappelle qu’en lisant les livres de certains auteurs je me disais : ‘C’est ainsi qu’on devrait écrire.’ Parmi ces auteurs il y avait Gabriel García Márquez, Karel Čapek, Alejo Carpentier, Isabel Allende, Edgar Lawrence Doctorow, Vladislav Vančura, Bohumil Hrabal, les frères Strougatski, mais aussi Shakespeare, Homère ou Balzac. Je suis toujours surpris par la qualité exquise de l’écriture de Balzac. Mais je pense qu’une grande inspiration était pour moi également le cinéma. Buñuel, Fellini, Saura, Wenders, Tarkovski - ce sont les auteurs que j’aime parce qu’ils savent créer la structure de la narration cinématographique. Je pense même que quand j’écris, je le fais de façon à ce que le lecteur voie un film dans sa tête. »

Entre réalité et légende

'La Pentecôte' | Photo: Paseka

Dans son roman l’écrivain nous amène à Svatý Jiří (Saint-Georges), petit bourg isolé dans une région montagneuse de l’Empire austro-hongrois au tournant des XIXe et XXe siècles. Nous suivons la vie des habitants de la bourgade pendant la période entre le Dimanche des Rameaux qui précède la Semaine sainte et la Pentecôte, le cinquantième jour à partir de Pâques. Et dès la première page, le lecteur apprend qu’il ne s’agit pas d’une commune ordinaire. Ses habitants vivent dans une telle symbiose avec la nature que cela peut sembler tout à fait incroyable et même inadmissible aux esprits matérialistes. Ces montagnards peuvent marcher sur l’eau, ils sont capables de parler avec les animaux, les poissons, les statues et mêmes avec les anges, ils savent abattre les arbres d’une simple parole ou arracher de grands blocs de pierre dans la carrière locale par un coup de sifflet. Et cette communauté qui vit depuis des siècles dans un calme immuable et selon les règles anciennes, se voit soudain confrontée à un changement radical, au phénomène agressif et redoutable qu’on appelle généralement le progrès. Miroslav Hlaučo pose sur ce choc entre l’ancien et le nouveau un regard amusé et plein de compréhension :

« C’est un livre qui raconte entre autres comment se faire à l’avènement de quelque chose de nouveau. Et en même temps c’est une polémique sur la question de savoir si nous avons ou n’avons pas besoin de miracles dans notre vie, sur ces phénomènes que nous considérons comme des miracles et si les miracles ne résident pas en fait dans la quotidienneté, dans la sincérité, dans la vitalité, dans la façon dont nous vivons nos vies. »

Le triangle amoureux

Miroslav Hlaučo,  'La Pentecôte' | Photo: Radio Prague Int.

C’est un retour qui est le point de départ du roman. Odyseus, fils d’un fermier qui a presque fait le tour du monde et qui est considéré par les montagnards depuis longtemps comme mort, revient dans sa ferme natale et avec lui arrive le changement. Comme il arrive à Pâques, le retour de ce revenant est considéré comme une résurrection. Il retrouve son frère Tomáš qui vit avec Julie, une jeune femme qui a fui le monde et s’est réfugiée dans la ferme de Tomáš après avoir été trahie par un amant volage. Tomáš aime cette belle femme mystérieuse d’un amour ardent et non partagé, mais c’est son frère Odyseus qui finit par susciter chez Julie une profonde sympathie et l’amour. Le récit de ce triangle amoureux, de cet échec amoureux d’une part et d’un autre amour naissant donne à la première partie du roman un caractère de drame et de suspense car Tomáš n’est pas prêt à se résigner à sa perte et est obsédé par son désir de vengeance. Mais peu à peu le ton change, les éléments humoristiques et satiriques du récit se multiplient et le drame tourne parfois au grotesque. Miroslav Hlaučo ne cache pas avoir eu l’intention d’amuser son lecteur :

« C’est un livre qui devrait apporter au lecteur non seulement la satisfaction de le comprendre mais aussi un agrément. En le lisant le lecteur devrait également s’amuser, il devrait éprouver le plaisir de la lecture. C’est ainsi que je l’ai conçu. »

Un processus épineux

Miroslav Hlaučo | Photo: Tomáš Vodňanský,  ČRo

Le monde extérieur ne laisse cependant pas le bourg Saint-Georges paresser dans son calme bucolique entre réalité et légende. Le prochain voyage d’inspection du notaire viennois Franz Rechnitz von Rechnitz qui doit venir pour soumettre au contrôle les registres d’Etat civil, risque de provoquer un choc violent entre le passé et le présent et il faut s’y préparer. Odyseus, un homme qui connaît le monde, se sent obligé de se charger de la mission ingrate d’aider ses voisins à passer d’une époque à l’autre, du temps des miracles au temps des réalités. C’est un processus épineux et semé d’embûches qui se heurte à la réticence des gens confortablement installés dans leur mode de vie plein de magie quotidienne. Et cela provoque aussi beaucoup de surprises, de malentendus et de situations rocambolesques qui agrémentent surtout la seconde partie du roman.

Bien que Miroslav Hlaučo ait mis dans son livre beaucoup d’éléments ayant réellement existé, il conseille au lecteur de ne pas prendre son roman trop au sérieux tout en affirmant qu’il ne s’agit ni d’un roman historique, ni d’un retour nostalgique dans une époque révolue :

« Le cadre historique ne me donne que l’espace pour créer un récit et me permet de faire un parallèle avec le présent. C’était aussi une époque où beaucoup de choses changeaient et c’étaient des changements essentiels. Et je pense que nous vivons aussi une époque où beaucoup de choses changent d’une façon essentielle et où nous voyons resurgir les choses dont nous pensions qu’elles ne resurgiraient jamais plus. »

Les gains et les pertes

Dans son roman Miroslav Hlaučo a créé un univers spécial où l’histoire  côtoie la légende et où le miracle se marie avec la réalité. En le lisant on se souvient du roman Cent ans de solitude de Gabriel García Márquez qui a su également créer dans son livre un univers à la fois réel et magique. Et on se rappelle aussi les livres Le monde d’hier de Stefan Zweig et La Chevelure sacrifiée de Bohumil Hrabal qui traitent également, chacun à sa manière, du thème de l’évolution et du progrès. En refermant le livre de Miroslav Hlaučo, on ne peut éviter une question qui s’impose : « Ces grands changements historiques porteurs de progrès sont-ils en fait positifs ou négatifs, quels sont les gains et quelles sont les pertes ? » Et c’est une question à laquelle chacun répond selon sa nature, ses intérêts et son tempérament.

Miroslav Hlaučo amène les héros de son roman vers une fin quasi idyllique. Il est évident que le romancier aime beaucoup ses personnages. Il les abandonne, heureux et pleins d’optimisme, au seuil du XXe siècle mais nous, lecteurs, savons déjà ce que l’histoire leur prépare et que leur idylle ne sera que de courte durée.

Quelque chose de tout à fait différent

Avec un seul roman Miroslav Hlaučo est donc déjà devenu une figure importante de la scène littéraire tchèque et on se demande s’il sera en mesure de combler le vide laissé dans la littérature tchèque par Hrabal, Škvorecký et Kundera. La réponse ne viendra qu’avec le temps. Bien que Miroslav Hlaučo n’envisage pas d’abandonner sa profession de pharmacologue, il n’a pas dit son dernier mot et prépare une surprise pour ses lecteurs :

« J’ai décidé d’écrire quelque chose de tout à fait différent, d’une façon tout-à-fait différente et dans un style tout à fait différent. Ce sera un roman de notre temps, une espèce de road movie, un livre de souvenirs d’une vie qui n’est pas ma vie mais qui lui ressemble beaucoup. »

Auteur: Václav Richter
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