Plus de 90 ans après, une lettre inédite de Masaryk rendue publique
Des notes rédigées en anglais et non en tchèque par son fils Jan Masaryk, une date de rédaction probablement bien moins tardive que celle supposée : l’enveloppe ouverte solennellement ce vendredi ne contenait finalement pas les ultimes paroles du premier président tchécoslovaque Tomáš G. Masaryk, mort en 1937, mais plutôt ses dernières volontés et réflexions lorsque, après un premier AVC quelques années auparavant, il pensait n’avoir plus que quelques temps à vivre.
C’est un long suspense qui a pris fin ce vendredi matin, avec l’ouverture d’une enveloppe mystérieuse, scellée depuis vingt ans, censée contenir les derniers mots de Tomáš G. Masaryk. L’ouverture solennelle de l’enveloppe s’est déroulée au château de Lány, lieu de résidence des présidents tchèques et en présence de l’actuel chef de l’Etat, Petr Pavel, et aussi le lieu même où Tomáš G. Masaryk a rendu son dernier souffle le 14 septembre 1937.
De format 16x23, sobrement étiquetée : « Antonín Sum, 19. 9. 2005, scellée jusqu’en 2025 », cette enveloppe remise aux Archives nationales par un des anciens secrétaires du ministre des Affaires étrangères et fils du président, Jan Masaryk, sous réserve qu’elle reste scellée vingt ans, contenait une autre enveloppe rectangulaire, plus petite, jaunie, originale celle-ci, avec cinq feuillets pliés.
Plusieurs surprises attendaient les archivistes qui ont ouvert l’enveloppe : plus qu’une lettre il s’agit davantage de notes, très probablement prises effectivement par son fils Jan Masaryk, essentiellement écrites en anglais et parsemées de quelques mots en tchèque çà et là – l’occasion de rappeler que Tomáš G. Masaryk parlait anglais, sa femme Charlotte était d’origine américaine et selon l’historienne Dagmar Hájková, suite à un AVC quelques mois avant sa réélection en mai 1934, le chef de l’Etat tchécoslovaque alternait les deux langues pour plus de facilité.
Des mots probablement prononcés trois ans avant sa mort
La lettre n’est en réalité pas du tout de septembre 1937 comme on l’imaginait. L’historienne suppose très fortement qu’elle daterait plus probablement des mois qui ont suivi cette première attaque cérébrable :
« Je pense – même s’il faudra l’analyser de manière plus approfondie – que ce document ne date pas de 1937. C’est en effet un document qui date d’un moment où Masaryk se sentait très mal, où il pensait que sa fin était proche, mais que ces mots ont été prononcés à un autre moment. Je pense – d’après certains documents en notre possession aux archives – qu’il s’agit d’un document de 1934 – de l’été 1934 plus précisément. Mais c’est clairement un moment où Masaryk et son entourage pensaient qu’il arrivait au bout du chemin. »
Dans une bonne partie des notes, Masaryk donne des conseils sur la façon dont doivent être organisées ses funérailles – et il y réfléchit sur sa mort qu’il estime proche, comme l’a décrypté ce vendredi Dagmar Hájková, en traduisant en tchèque les mots de la plume de son fils Jan Masaryk :
« Je suis malade. Gravement malade. C’est la fin. Mais je n’ai pas peur. Vous allez continuer à travailler, vous savez comment mais il vous faudra être prudents. ‘Pozor’ – ‘attention’, ici, le mot est écrit en tchèque, vous savez comment vous comporter et je n’ai pas besoin de vous en dire davantage. Je ne suis plus capable de rien du tout. »
« Hlinka est un abruti »
Durant l’été 1934 donc, Masaryk vient d’être réélu une nouvelle fois mais sa santé est plus que chancelante, et il abdiquera peu de temps après, le 14 décembre 1935, dans un contexte où la Tchécoslovaquie est déjà menacée par l’Allemagne hitlérienne. Dagmar Hájková suppose que d’autres personnes que son fils ont pu assister à cette prise de notes, comme sa fille Alice ou encore Edvard Beneš qui lui succédera à la présidence :
« Ce document s’apparente à une sorte de testament politique où il indique comment se comporter avec certains des citoyens de la Tchécoslovaquie multi-ethnique de l’époque – alors que les tensions étaient déjà immenses dans les années 1930. Je suis parvenue à y déchiffrer un passage sur les Allemands (des Sudètes, ndlr) dont il dit qu’ils devraient rester au sein de l’Etat : ‘Donnez-leur ce qu’ils méritent, mais pas plus’. Le mot ‘abruti’ (hlupák en tchèque, ndlr) y apparaît également et il est adressé au leader slovaque Andrej Hlinka. Masaryk dit que Hlinka a commis une erreur avec les Hongrois, mais appelle tout de même à lui pardonner. »
Le prêtre catholique Andrej Hlinka était le leader du mouvement autonomiste slovaque dans l’entre-deux-guerres. Avant sa mort en 1938, il avait approuvé la collaboration de son mouvement avec le parti allemand des Sudètes du pro-nazi Konrad Henlein.
Quatre ans après la dictée de ses dernières volontés, un an après sa mort, la signature des Accords de Munich, qui cédaient aux pressions hitlériennes sur la question des Sudètes, actait le début du démantèlement de la Tchécoslovaquie fondée en 1918 par ce même Tomáš G. Masaryk.
Une leçon d’outre-tombe pour notre temps
« Pourquoi en faire tout un drame, puisque j’ai été aussi sot que les autres ? » Telle est encore la réflexion teintée d’auto-critique de Masaryk qui se croit mourant. Ni dupe, ni naïf sur la nature humaine, celui qui avait une formation en philosophie et en sociologie n’avait guère de raison de mâcher ses mots au crépuscule de sa vie, comme le relate encore Dagmar Hájková :
« Si les gens sont incultes et stupides, vous ne pouvez pas faire grand-chose. Les gens aiment être stupides, mais ne leur facilitez pas la tâche, disputez-vous et débattez avec eux. »
Des mots sous forme d’une leçon posthume d’un président tchèque à son pays alors que celui-ci s’apprête à renouveler dans trois semaines ses députés dans un contexte qui n’est parfois malheureusement pas sans rappeler celui dans lequel ils ont été prononcés il y a 91 ans.
Pour en savoir plus sur le contexte dans lequel les archives de Jan Masaryk ont été conservées et celui dans lequel cette lettre a été gardée, scellée puis transmise aux Archives nationales : https://francais.radio.cz/les-derniers-mots-scelles-de-tomas-garrigue-masaryk-bientot-reveles-8860270






