Avec les « prskavky », à Noël, faites des étincelles !

La carpe, la pomme coupée en deux, le petit cochon doré, les bougies dans des coquilles de noix… Fidèles auditeurs de RPI, vous pensiez que les fêtes de Noël en République tchèque n’avaient plus de secrets pour vous ? Aujourd’hui, nous vous invitons à découvrir l’histoire et la fabrication d’un autre grand classique du réveillon du 24 décembre : les cierges magiques !

Photo illustrative: RonPorter,  Pixabay,  Pixabay License

Ce discret crépitement que vous venez d’entendre, c’est le son de ce que l’on appelle en français « cierge magique », et en tchèque « prskavka ». Si les Français l’associent a priori plutôt à une alternative aux bougies d’anniversaire traditionnelles, que les Allemands en allument au réveillon du Nouvel an et que les hindous les utilisent à l’occasion de la fête des lumières, Divali, les Tchèques, eux, en font usage avant tout le soir du 24 décembre. Les cierges magiques servent alors à décorer le sapin ou font l’objet, une fois la nuit tombée, d’une petite sortie dans le jardin ou la cour, juste pour le plaisir de cet effet lumineux si éphémère. Et parfois, pendant que petits et grands admirent les étincelles, le petit Jésus en profite pour déposer les cadeaux de Noël au pied du sapin !

De l’Asie à l’Europe

Illustration humoristique 'Roger Bacon découvre la poudre à canon' | Source: Bill Nye's comic history of England,  1906/California Digital Library/Internet Archive

C’est en Asie et au Ve siècle que ces petits bâtonnets étincelants trouveraient leur origine, avec l’invention de la poudre à canon – mais aussi des feux d’artifice – par les Chinois. Deux siècles plus tard, en Grèce, la recette est quelque peu modifiée pour donner naissance au feu grégeois, un mélange extrêmement inflammable et, par conséquent, une arme extrêmement destructrice pour les navires ennemis. Encore plus tard, au XIIIe siècle, le philosophe et alchimiste anglais Roger Bacon « invente » la poudre à canon – sincèrement convaincu d’être le premier à l’avoir trouvée – et ses expériences lui permettent d’obtenir des cierges magiques.

'Conspiration des Poudres',  1605 de la Bible composée par Abraham Sheares d'Exeter | Photo: Hispalois,  Wikimedia Commons,  CC BY-SA 4.0

Jusqu’au début du XVIIe siècle, l’utilisation de la pyrotechnie récréative reste l’apanage des puissants et des riches. Le changement survient en Angleterre, en novembre 1605, avec la « conspiration des Poudres », un attentat manqué contre le roi Jacques Ier et le palais de Westminster, siège du parlement. Le complot de catholiques ayant été déjoué, pour célébrer le fait que la monarchie a été sauvée, le roi finance la fabrication de bâtonnets étincelants qu’il fait distribuer à ses sujets. Devenus objets populaires, les cierges magiques se répandent ensuite partout en Europe ainsi qu’en Amérique : en 1776, ils faisaient déjà partie des célébrations accompagnant la Déclaration d’indépendance.

Vue des feux d'artifice donnés sur la Tamise le 15 mai 1749 | Source: Wikimedia Commons,  public domain
Anciennes cierges magiques de Drutep dans la collection du musée régional d'Ústí nad Labem | Photo: Musée régional d’Ústí nad Labem

Et dans les Pays tchèques, me direz-vous ? Difficile de donner une date précise, mais ce serait au XIXe siècle que les « prskavky » y auraient fait leur apparition. Néanmoins, leur diffusion massive en tant qu’élément des fêtes de Noël daterait plutôt du XXe siècle, époque à laquelle ils deviennent des articles incontournables dans les rayons des magasins pendant les fêtes. Leur popularité serait en partie due à leur apparition comme décoration de Noël dans des films en noir et blanc de la Première République tchécoslovaque mettant en scène des acteurs très populaires tels que Oldřich Nový et Nataša Gollová…

Anciennes cierges magiques de Drutep dans la collection du musée régional d'Ústí nad Labem | Photo: Musée régional d’Ústí nad Labem

Depuis 1952, l’usine Drutep fabrique des cierges magiques à Neštěmice, à côté d’Ústí nad Labem, dans le nord de la Bohême. Directrice de l’établissement, Dana Adámková nous confie la recette de la pâte dont sont enveloppées les tiges des cierges magiques, une pâte qui ressemble à du béton liquide et qui leur permet de brûler en produisant des étincelles :

Dana Adámková  (à droite) et Anaïs Raimbault | Photo: Hanka Sedláček

« Les substances oxydantes, qui favorisent la combustion, ce sont la poudre (ou éventuellement de la pâte) d’aluminium ainsi que le nitrate de baryum. On y ajoute des dextrines, qui jouent le rôle d’amidon et sont chauffées de façon à être plus pâteuses (couramment, on appelle cela de la ‘colle’), du kaolin (qui joue le rôle de liant) et de l’eau. Sans oublier des copeaux de fonte qui, lorsqu’ils sont chauffés, produisent des étincelles ! »

Un travail artisanal en quantité industrielle

Photo: Hanka Sedláček

Et ajoutez à cela une bonne dose d’huile de coude ! Car la fabrication des cierges magiques est un travail manuel, nullement automatisé. Il faut dire que la gamme de l’usine Drutep est diverse et variée : outre les classiques cierges magiques droits et gris, elle a également à son catalogue des « prskavky » non seulement de différentes couleurs, mais aussi en forme de cœur, d’étoile, de sapin, de fleur, de chiffres et de lettres… Et elle peut aussi répondre à des demandes ponctuelles de formes personnalisées : des futurs mariés qui veulent des cierges magiques assortis au thème de la noce, par exemple, ou encore des entreprises qui, en guise de carte de vœux, envoient à leurs clients un cierge magique en forme de bouchon de champagne… ou du logo de la société !

Photo: Hanka Sedláček

Pour fabriquer un cierge magique, il faut tout d’abord couper le fil de fer à la bonne longueur. A chaque forme de cierge, sa longueur de fil ! Dans la catégorie des cierges magiques droits, les plus courts mesurent 10 centimètres. Puis il y a ceux de 17 cm – qui sont les plus habituels en Tchéquie –, ceux de 28 cm, de 40 cm, de 70 cm… et même des cierges dits « metrový », de 1 m de long, donc. Même si dans les faits, ils mesurent plutôt 90 cm, car leur extrémité est recourbée afin qu’ils puissent être suspendus dans les arbres. Quant à l’épaisseur du fil, pour les cierges droits de 1 m, c’est du 2,5 mm de diamètre ; pour les cierges longs, c’est du 1,20 mm ; pour les petits cierges, c’est du 1 mm, etc.

Il faut ensuite, le cas échéant, mettre en forme le fil de fer – avec des sortes de pinces spécialement conçues pour chaque modèle – avant de pouvoir le tremper dans la pâte, puis de le colorer en fonction de la demande du client.

Photo: Hanka Sedláček

Il fait très chaud dans l’usine, où le chauffage du séchoir tourne même en été. En effet, selon les modèles, les cierges magiques se voient appliquer deux à trois couches de mélange, et il faut qu’ils sèchent complètement entre chaque couche.

L’usine Drutep tourne toute l’année, adaptant sa production du moment aux commandes. A titre d’illustration, sur l’année 2025, Drutep a fabriqué 5 millions de cierges magiques de 1 m.

L’Allemagne est le principal client de l’entreprise, qui exporte aussi en Pologne et vend également sur le marché tchèque, naturellement. Drutep fait toutefois face à deux concurrents de taille, comme l’explique Dana Adámková :

Photo: Hanka Sedláček

« La Chine et l’Inde sont des pays qui en fabriquent en masse et pour trois fois rien. Contrairement à nous, ils n’ont pas de réglementation à suivre ; ils se débarrassent des déchets dangereux n’importe où ; ils n’ont pas à payer de salaire minimal à leurs travailleurs ; ils ne font certainement pas autant de tests de sécurité que nous… Sur les cierges magiques droits venant de Chine, on ne peut absolument pas rivaliser en termes de prix ; on peut seulement rivaliser en termes de qualité. Sur les cierges façonnés, la différence est moindre. C’est ce qu’on constate lorsqu’on va à des salons professionnels. »

« Les Tchèques forment une catégorie de clients particulière : à croire qu’ils voudraient que les cierges magiques soient gratuits ! Pourtant, la fabrication de ce produit implique un travail manuel conséquent… »

Photo: Hanka Sedláček

La sécurité avant tout

Beaucoup de travail manuel… pour un produit qui part en fumée en quelques secondes !!! En fumée, mais a priori pas en flammes… Dana Adámková revient sur la réglementation qui entoure la fabrication des cierges magiques et sur les mesures de sécurité à prendre lors de leur utilisation :

Photo: Hanka Sedláček

« Chaque pays a sa réglementation en matière d’utilisation. En Allemagne, on a le droit d’utiliser les cierges magiques de catégorie F1 (qui mesurent moins de 30 cm) toute l’année ; pour la catégorie F2 (30 cm et plus), ce n’est autorisé que trois jours dans l’année, autour du réveillon du Nouvel an. En Tchéquie, on peut utiliser n’importe quel cierge à n’importe quel moment de l’année. Autrefois, ils étaient très utilisés lors des matchs de foot, par exemple ; néanmoins, les artifices de divertissement y sont aujourd’hui interdits ; or les cierges magiques entrent dans la catégorie ‘artifices de divertissement’. »

« Une étude sur les cierges magiques réalisée par les pompiers tchèques a prouvé que seul, un cierge magique ne peut mettre feu à rien du tout. De nos jours, la plupart des objets sont autoextinguibles ; donc si vous posez un cierge magique allumé sur un objet en matière plastique, celui-ci peut fondre, mais pas prendre feu. »

Photo: Hanka Sedláček

« Les paramètres des cierges magiques sont définis par des normes européennes. Nous, nous testons nos cierges, petits et grands, en intérieur ; par ailleurs, une fois par an, les produits sont testés en extérieur par une instance nationale, et les étincelles ne doivent en aucun cas voler à plus d’1 m. Et sur les emballages, tout est expliqué : l’âge à partir duquel on peut acheter des cierges magiques d’une taille donnée, le fait qu’il faut les allumer au-dessus d’un sol ininflammable, loin de tout objet inflammable… et malgré cela, il arrive que des gens se plaignent qu’un cierge magique a fait un petit trou dans leur tapis ! Pourtant, c’est évident que cela peut arriver : ça brûle, donc c’est chaud ! »

Magie de Noël et pain quotidien

Contrairement à la mère de la famille Šebek qui, dans le légendaire film de Noël Pelišky, se retrouve avec un cierge magique planté dans son chignon, Dana Adámková, elle, ne se souvient pas d’anecdote – drôle ou moins drôle – liées aux cierges magiques… Mais elle associe vraiment les « prskavky » à l’enfance… et au travail, bien entendu.

« Je dirais que quand on est adulte, on aime les cierges magiques tant que nos enfants sont petits. Car quand on est enfant, soit les cierges magiques nous font peur, soit on adore ! Mais en vieillissant… Il faut dire que pour nous qui travaillons ici, les cierges magiques, c’est notre pain quotidien ; en allumer un, cela n’a rien de spécial… On n’a plus l’effet ‘Ouah !’ En fait, comme chaque matin, on teste la production de la veille, on peut vraiment dire que nous faisons des étincelles tous les jours ! »

Photo: CzechTourism

« Lorsqu’on est adulte, on est moins enthousiaste que les enfants, c’est certain… Parce que rester planté dehors, avec le cierge magique, pendant cinq minutes, on s’en lasse un peu… Mais les enfants sont émerveillés ; alors, qu’est-ce qu’on ne ferait pas pour eux… »

Des enfants qui, les yeux écarquillés, voient peut-être dans les étincelles des « prskavky » des étoiles qui scintillent dans le ciel, comme la carpe du dessin animé produit par les studios de cinéma Gottwaldov (aujourd’hui Barrandov, ndlr) pour la Télévision tchécoslovaque en 1981, sur lequel notre reportage se terminera. Intitulé « Comment la carpe a vu un cierge magique pour la première fois », ce court conte de Noël au charme rétro raconte les liens d’amitié qu’établissent un vieux pêcheur et une vieille carpe, et offre une leçon d’empathie interespèce… et de végétarisme !

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