Presse : la société civile dans le viseur du futur gouvernement Babiš
La société civile en Tchéquie est-elle désormais fragilisée ? Quelques éléments de réponse dans cette nouvelle revue de presse qui s’intéresse également aux priorités de politique étrangère et à la stratégie économique du futur gouvernement Babiš. Elle propose également quelques regards sur l’élection de Tomio Okamura à la présidence de la Chambre des députés et un mot sur l’âge en politique.
« Le gouvernement en formation d’Andrej Babiš a choisi son premier ennemi : la société civile », titre un article publié dans le quotidien Deník N. Il indique que son programme contient, outre des visions et des promesses, un appel explicite à restreindre l’influence des activités civiques sur la politique. Une démarche inédite, les programmes gouvernementaux étant en général plus mesurés ; de tels affrontements relèvent habituellement des campagnes électorales. « En effet, le programme du précédent gouvernement Babiš de 2018 ne faisait aucune mention du militantisme ou des organisations à but non lucratif. Il ne mentionnait pas non plus une quelconque menace de l’idéologie, tandis que le programme actuel la mentionne cinq fois. Les partenaires de coalition des partis ANO, Motoristé (Automobilistes) et du SPD, y sont sans doute pour beaucoup, mais le parti vainqueur ne peut pas s’en dissocier. »
La démarche du nouveau gouvernement Babiš en formation est peut-être une nouveauté en Tchéquie mais, comme le rappelle la chroniqueuse du journal, elle n’a rien de surprenant à l’échelle mondiale :
« Robert Fico en Slovaquie, Viktor Orbán en Hongrie et Donald Trump aux États-Unis sont tous en conflit avec les ONG et la société civile. Ce sont tous des pays qui sont encore des démocraties. La Russie, qui ne fait que simuler les processus démocratiques, a carrément interdit une partie des ONG, tout comme l’a fait la Biélorussie. »
« La formulation du progamme de la coalition gouvernementale supposée signale que Babiš a décidé de suivre la même voie que son modèle Viktor Orbán, voire son modèle encore plus important, Donald Trump », renchérit le journal Alarm2.
Quelle orientation de politique étrangère pour le nouveau gouvernement?
« Où le gouvernement Babiš mènera-t-il la Tchéquie ? ». Voilà une question qui préoccupe le journal Hospodářské noviny :
« Il n’y a certainement aucun risque que la Tchéquie quitte l’Union européenne ou l’Alliance atlantique. C’est une bonne nouvelle, même si cela devrait être une évidence, car l’appartenance à ces deux institutions est dans l’intérêt vital du pays. Concernant l’OTAN, il est peut-être bon que le programme ne mentionne pas le montant futur des dépenses allouées à la défense, vu que les trois partis qui devraient former le futur gouvernement ont critiqué leur hausse. »
Dans leur programme, les partis concernés refusent le pacte migratoire. « Une position vraiment bizarre, étant donné que le pacte durcit l’accès à la migration illégale et qu’il a même été soutenu par le populiste néerlandais Geert Wilders », observe le quotidien économique avant de poursuivre :
« Même si, avant les élections, la coalition en formation a également rejeté catégoriquement le système ETS2, c’est-à-dire les quotas d’émission pour les transports et le logement, son programme n’est plus aussi catégorique. S’agissant de l’Ukraine, il ne contient pas une seule phrase relative à un quelconque soutien. Le gouvernement privilégie une solution diplomatique au conflit. »
Le texte conclut que, dans l’ensemble, le programme européen et de politique étrangère du prochain gouvernement n’est pas aussi mauvais qu’il aurait pu l’être... A ce propos également, l’hebdomadaire Respekt remarque qu’Andrej Babiš voudra avoir une influence décisive sur l’orientation de la politique étrangère tchèque :
« Il ne prévoit rien de fondamentalement nouveau par rapport à son premier mandat. Sa priorité sera de renforcer les relations transatlantiques. Il ne cache pas son désir d’être accueilli de nouveau dans le Bureau ovale. Il ne faut pas s’attendre non plus à un changement dans les relations solides avec Israël. Par ailleurs, au lendemain des élections, Babiš a eu une conversation téléphonique avec le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu. Mais Babiš entend également se concentrer sur les pays voisins : rétablir les consultations intergouvernementales avec la Slovaquie et coopérer avec le groupe V4. »
ANO : une stratégie économique solide, mais...
« Le programme proposé par le nouveau gouvernement d’Andrej Babiš suscite à juste titre des inquiétudes quant à l’orientation future de la politique étrangère de la Tchéquie, à la liberté des médias et au développement de la société civile », constate un éditorialiste du site Seznam Zprávy. Il reconnaît pourtant que le principal parti au pouvoir, ANO, arrive au gouvernement beaucoup mieux préparé que ne l’était le principal parti au pouvoir en 2021, le parti civique-démocrate ODS :
« Andrej Babiš s’est consciencieusement préparé à son retour pendant quatre ans. Son bras droit, Karel Havlíček, a élaboré une stratégie économique très solide, sur laquelle repose en grande partie le programme proposé. Il faut féliciter Babiš qui, contrairement à Petr Fiala, comprend où se situent les principaux problèmes économiques de la Tchéquie d’aujourd'hui. »
L’éditorialiste estime pourtant qu’il ne s’agit pas d’un projet qui puisse profiter à la Tchéquie sous cette forme. « Au lieu de proposer les bonnes solutions, il suggère pratiquement toujours de distribuer de l’argent à tout va, alors que le budget de l’État n’en dispose pas et n’en disposera pas », explique-t-il. Et de citer comme l’une plus grandes erreurs le rachat des actions du géant énergétique semi-public ČEZ et la proposition de plafonner l’âge de la retraite à 65 ans.
Tomio Okamura à la tête de la Chambre des députés
« Tomio Okamura prend ses fonctions dans un contexte politique tendu ». Un constat fait dans un texte publié sur le site aktualne.cz en lien avec l’élection, mercredi, du chef du parti d’extrême droite SPD à la présidence de la Chambre des députés et qui indique également :
« La question est de savoir si son rôle sera plutôt cérémoniel ou s’il deviendra l’une des personnalités
les plus influentes du pays. En temps normal, cette fonction relève avant tout de l’organisation. En période de bouleversements politiques, le président de la Chambre des députés peut toutefois devenir l’une des personnes les plus puissantes du pays sur le plan politique. »
L’auteur d’un texte publié sur le site info.cz observe pour sa part que cette élection effraie beaucoup de gens, pour des raisons assez compréhensibles. Il dit toutefois ne pas partager leurs conclusions pessimistes, estimant que la culture politique parlementaire devrait plutôt s’améliorer. La question est selon lui de savoir comment un tel président de la Chambre des députés sera perçu à l’étranger.
Le ton d’un article publié dans le journal Forum24.cz est strict :
« Avec Tomio Okamura, les Tchèques ont franchi le Rubicon. Il s’agit d’une perte de dignité qui sera difficile à regagner. L’élection du leader d’un parti marginal radicalement anti-occidental à la tête de la Chambre des députés est un jour noir dans l’histoire moderne de la nation et un tournant dangereux. »
Selon le journal en ligne Deník Referendum, le fait que Tomio Okamura se soit hissé au troisième rang des plus hauts responsables constitutionnels est la preuve directe à quel point la société tchèque a accepté la vision du monde de l’extrême droite.
L’auteur d’une note publiée sur le site Seznam Zprávy considère que l’élection de Tomio Okamura à la présidence de la Chambre des députés s’inscrit dans le changement que traverse la politique tchèque.
L’âge et la politique
« Andrej Babiš a eu 71 ans le 2 septembre. La République tchèque aura donc le Premier ministre le plus âgé du continent. Il est aussi le troisième député le plus âgé de la nouvelle Chambre des députés », rapporte le magazine Reflex avant de s’interroger si cela a une importance pour l’exercice de ses fonctions :
« Dans une vidéo du 30 octobre, le président du mouvement ANO a rejeté les reproches selon lesquels il ne serait pas en forme et aurait somnolé lors de la cérémonie organisée à l’occasion de la fête nationale deux jours auparavant au Château de Prague. Il affirme au contraire être en pleine forme et pouvoir rivaliser avec n’importe qui à la salle de sport. Certes, l’âge n'a peut-être pas d’importance dans ce cas, mais le poste de Premier ministre est vraiment exigeant, tant sur le plan physique que mental. »
Mais il n’est pas juste, comme le souligne le chroniqueur de Reflex, de reprocher son âge à Andrej Babiš : « le cas échéant, ce sont ses décisions qu’il y a lieu de critiquer. »






