Ukraine : l’avenir de l’initiative tchèque pour les munitions en question, A. Babiš pour son maintien
Après le déplacement à Paris du Premier ministre tchèque Andrej Babiš, qui participait mardi à la réunion de la « Coalition des volontaires » réunissant les pays soutenant activement l’Ukraine envahie, ce mercredi à Prague était prévue une importante réunion du Conseil de sécurité de l’État, en présence du chef du gouvernement et également du président de la République Petr Pavel. Le nouveau gouvernement tchèque avait indiqué en amont qu’il prendrait après cette réunion une décision quant à la suite à donner à l’initiative pour les munitions que Prague organise depuis plus de trois ans afin de livrer des millions d’obus à l’armée ukrainienne.
« Bien que je doive encore assister à une réunion pour obtenir plus de détails sur l'initiative relative aux munitions, après toutes les réunions auxquelles j'ai déjà participé, et en accord avec les partenaires de la coalition, j'ai décidé que nous ne l'annulerions pas. Le projet se poursuivra et la République tchèque en assurera la coordination. Aucun argent provenant des citoyens tchèques ne sera investi dans cette initiative », a indiqué Andrej Babiš dès son retour de Paris mardi soir.
Tomáš Kopečný avait largement contribué à la mise en œuvre de cette initiative et en assurait le bon fonctionnement jusqu’à la semaine dernière et son départ de la fonction publique. Il a répondu en français aux questions de RPI.
Comment doit-on vous présenter désormais ?
Tomáš Kopečný : « Je suis expert en relations internationales, après avoir quitté la fonction publique, après avoir notamment été l’envoyé spécial du gouvernement tchèque pour l’Ukraine. »
Vous avez décidé de quitter ce poste il y a déjà quelque temps, comme vous l’avez expliqué dans la presse tchèque. Il y a eu entre-temps un changement de gouvernement à Prague. Quelles sont donc les raisons, si ce n’est pas ce changement politique, qui vous ont poussé à quitter vos fonctions ?
« Je travaille désormais dans le domaine des technologies de défense, mais du côté du secteur privé. Après treize années de service pour l’État - dix ans au ministère de la Défense, puis trois ans comme envoyé gouvernemental -, j’ai estimé qu’il existait des choses que l’État ne peut pas faire de manière suffisamment efficace, alors que le secteur privé le peut. »
Pouvez-vous donner un exemple concret de ce que l’État ne peut pas faire et que le secteur privé peut faire mieux ?
« Dans le domaine des technologies de défense, et plus largement des investissements. En Tchéquie - et c’est assez similaire en Slovaquie ou en Pologne -, le marché privé de la défense n’est pas autant stimulé par l’État qu’en France, par exemple. L’État n’y joue donc pas un rôle aussi structurant. »
« Or, face à la nécessité de renforcer la défense de mon pays et de l’Europe, je n’ai pas vu d’autre voie que celle consistant à chercher de nouveaux investissements, à guider de nouveaux investisseurs, mais aussi des responsables politiques, afin de faire enfin ce que la Russie fait, en Ukraine, depuis près de quatre ans : une véritable mobilisation des ressources et des technologies dans le domaine de la défense. Je perçois une volonté politique, mais pas encore les instruments ni les compétences nécessaires pour agir de manière réellement efficace. Voilà mes raisons. »
L’initiative tchèque a déjà permis de livrer plus de quatre millions d’obus à l’Ukraine
Sur le plan politique, le nouveau Premier ministre tchèque, Andrej Babiš, s’est rendu mardi à Paris pour participer à la réunion de la « Coalition des volontaires » réunissant les pays soutenant activement l’Ukraine. Le nouveau gouvernement doit décider cette semaine à Prague s’il poursuit ou non l’initiative tchèque sur les munitions pour l’Ukraine, une initiative que vous avez largement contribué à mettre en œuvre et à faire fonctionner. Quels arguments utiliseriez-vous pour convaincre de la poursuivre ?
« Je pense que c’est quelque chose que notre nouveau Premier ministre comprend. Cette initiative dépasse les gouvernements et les partis. Ce n’est pas une affaire de politique intérieure, mais une affaire d’État - et même une affaire internationale. Environ 98 % de son financement provient de l’étranger. Les arguments sont donc très clairs : c’est une initiative efficace, puisque nous avons déjà livré à l'Ukraine plus de quatre millions de munitions de gros calibre. »
Lorsque nous nous étions parlé fin février 2025, vous évoquiez 1,6 million d’obus. Le chiffre a donc fortement augmenté en moins d’un an.
« Oui. Les chiffres de 2025 ont même dépassé ceux de 2024. Et si l’on ajoute ce que nous avons livré en 2022 et 2023, on parle d’une contribution véritablement stratégique pour l’Ukraine.
Je pense que certaines réserves exprimées par le Premier ministre Babiš portent sur la transparence ou sur l’efficacité économique du système. Mais précisément, les grands contributeurs - comme les partenaires allemands, danois ou néerlandais - ont versé des centaines de millions d’euros et envoyé leurs propres équipes pour contrôler chaque euro dépensé. Ils n’ont trouvé qu’un système efficace. »
« Il est donc important de dialoguer avec le nouveau gouvernement tchèque car cette initiative n’est pas liée à un courant politique interne en Tchéquie. C’est une initiative européenne.
Nous, les Tchèques, avons simplement eu la chance d’être au bon endroit au bon moment pour créer un système qui fonctionne. Aujourd’hui, dix-sept partenaires européens l’utilisent volontairement. C’est quelque chose de nécessaire d’entendre et d’utile, y compris pour le nouveau gouvernement. »
Quand vous dites que 98 % du financement vient de l’étranger, cela signifie que cela ne coûte presque rien à la Tchéquie et que les impôts sur ces munitions sont payés ici. Or le nouveau gouvernement de M. Babiš a évoqué l’idée de transférer cette initiative à l’OTAN ou de rejoindre le système estonien. Dans ce cas, les impôts ne seraient plus perçus en Tchéquie, c’est bien cela ?
« Exactement, car cette initiative est bonne pour le budget tchèque. Quitter cette initiative représenterait une perte économique et financière pour la Tchéquie. Personnellement je souhaiterais que le gouvernement tchèque contribue encore davantage. Et au-delà de l’aspect financier, il y a aussi la question du prestige et des partenariats stratégiques créés.
Pendant des décennies, nous avons parlé de formats régionaux, comme le V4 ou autres. Or, depuis plus de trois ans et demi, nos véritables partenaires stratégiques sont l’Allemagne, les Pays-Bas, le Danemark mais aussi d’autres pays. C’est politiquement extrêmement important.
Notre système est unique en Europe sur le plan législatif. Il permet d’acheter et de livrer du matériel militaire de n’importe où dans le monde, de manière très efficace et surtout très rapide, sans lourdeurs administratives inutiles. »
« Il a fallu près de deux ans pour que la majorité des contributeurs rejoignent l’initiative »
Cela n’a pourtant pas été simple à mettre en place. Maintenant que vous n’êtes plus fonctionnaire, pouvez-vous dire dans quelle mesure il a été difficile de convaincre les partenaires américains et européens ?
« Cela n’a pas été simple en effet. Le système a été conçu dès juin 2022, mais il a fallu près de deux ans pour que la majorité des contributeurs rejoignent l’initiative. Les premiers furent les Pays-Bas, dès août 2022, puis le Danemark au printemps 2023. Ce n’est qu’après le discours du président tchèque Petr Pavel à la conférence de Munich, en février 2024, que l’initiative a été pleinement reconnue comme une solution crédible pour tous. »
On entend, Tomáš Kopečný, que vous parlez très bien français. Dans quelle mesure cela vous a-t-il aidé dans les négociations internationales ?
« La coopération avec les États-Unis et le Royaume-Uni a été essentielle dès 2022, même sans contribution financière directe. En ce qui concerne la France, le rôle décisif a été le soutien politique. Le président Emmanuel Macron a soutenu l’initiative en 2024 et a encouragé d’autres pays à y participer. »
Ces achats de munitions rappellent d’une certaine manière les attentats de Vrbětice en 2014, qui visaient sur le territoire tchèque des munitions apparemment destinées à l’Ukraine. Dans cette recherche de munitions à l’étranger, y a-t-il eu des confrontations directes avec la Russie, sous forme commerciale avec une concurrence directe sur les mêmes marchés ou même sous forme de sabotage ?
« C’est la même situation depuis la mi-2022. Les Russes opèrent sur les mêmes marchés. Tout se joue souvent sur la rapidité et la disponibilité financière, le cash-flow. Concernant les actes de sabotage ou les menaces cinétiques, c’est surtout la Pologne qui est la plus exposée, avec une intensification des menaces sur les infrastructures critiques. Il existe des tentatives ailleurs, y compris chez nous, mais elles sont moins intenses. »
Vous avez également été chargé de la reconstruction de l’Ukraine pour le gouvernement tchèque et vous vous y êtes rendu à plusieurs reprises. Comment cette guerre vous a-t-elle changé personnellement ? Qu’est-ce qui vous a le plus marqué lors de vos séjours sur place ?
« Je me suis rendu en Ukraine sept fois depuis le début de l’invasion. Ce qui m’a le plus marqué, c’est la reconnaissance et la gratitude exprimées envers les Tchèques par nos partenaires ukrainiens.
La visite des hôpitaux a été particulièrement bouleversante. Les blessures de guerre sont extrêmement difficiles à voir. Mais une partie de mon travail consistait à aider à moderniser les hôpitaux et entendre la reconnaissance pour ce que la Tchéquie a fait - depuis le premier jour, avec notamment les livraisons de munitions -, c’est ce qui m’a le plus touché. »
« Je ne crois pas à une paix durable dans un avenir proche »
Vous dites aussi que la Tchéquie a été l’un des premiers pays à opérer de véritables transferts technologies vers l’Ukraine. Est-ce toujours le cas ?
« D’autres pays le font désormais aussi, mais nous faisions partie des premiers, notamment dans les domaines de l’artillerie, des obus, des fusils, de la guerre électronique.
Nous avons également commencé dès 2022 à transférer des technologies ukrainiennes de drones vers la Tchéquie. C’est extrêmement enrichissant pour notre industrie et pour la coopération bilatérale. »
Dernière question : à l’approche du quatrième anniversaire de l’invasion russe à grande échelle de l’Ukraine, pensez-vous que cet anniversaire marquera un tournant ?
« Je pense que nous devons nous préparer à une guerre qui durera encore de nombreuses années. Même si l’administration Trump parvenait à obtenir une pause diplomatique ou un gel temporaire des combats, je ne crois pas à une paix durable dans un avenir proche.
Les fondements de l’agression russe resteront. Il faut donc s’y préparer. »


