24 février 2022 : la coopération des autorités et de la société civile tchèques pour les réfugiés

Mardi prochain, quatre ans se seront écoulés depuis l’attaque de la Russie contre l’Ukraine. Cet événement a alors enclenché une vague de solidarité sans précédent en Tchéquie, la société civile se mobilisant aux côtés du précédent gouvernement pour accueillir les réfugiés ukrainiens affluant dans le pays. Parmi les personnes qui se sont engagées très vite dans l’aide aux réfugiés, Petr Pijáček, qui est revenu sur son travail d’accueil.

Petr Pijáček, vous êtes travailleur social et vous vous êtes engagé dans l’aide aux réfugiés ukrainiens après le 24 février 2022. Vous avez notamment dirigé un centre d’accueil et d’adaptation pour les enfants ukrainiens. Comment s’est décidé votre engagement auprès des réfugiés ukrainiens à partir du moment où l’afflux de personnes a commencé ?

« Je suis rentré en Tchéquie en janvier 2022 et cinq semaines plus tard, la guerre en Ukraine a éclaté. Auparavant j’avais passé trois ans et quelque en France. Il y a eu ce moment de choc après l’invasion. Je me trouvais à un moment où je cherchais comment continuer professionnellement dans ma vie. Je n’ai pas commencé tout de suite, j’ai attendu plusieurs semaines et j’ai réfléchi comment m’engager. En mars 2022, j’ai téléphoné à une organisation responsable de l’aide aux réfugiés à Prague, où j’avais travaillé avant. Et j’ai juste demandé s’il y avait besoin d’aide. »

Petr Pijáček | Photo: Anna Kubišta,  Radio Prague Int.

Évidemment, j’imagine qu’ils avaient besoin d’aide.

« Mon ancien chef m’a demandé si je pouvais venir dès le lendemain. Ça a été décisif pour moi. Quelques semaines plus tard, une banque nous a donné la possibilité d’utiliser un de ses bâtiments, nous a donné de l’argent avec pour mission de faire quelque chose pour les réfugiés. Début mai 2022, j’ai commencé à préparer l’ouverture de ce centre d’accueil pour les enfants. A ce moment-là, je suis devenu manager de crise, mais c’était finalement par hasard : je n’étais pas préparé pour ce genre situation, donc c’était un petit peu par nécessité. »

Est-ce que vous vous souvenez du 24 février 2022, des heures qui ont suivi l’annonce de l’attaque russe contre l’Ukraine ? Quels étaient vos sentiments en tant que simple citoyen ?

Photo: René Volfík,  iROZHLAS.cz

« C’étaient les mêmes sentiments que tout le monde. J’étais profondément choqué. Il y avait une partie de moi qui était aussi soulagée, ce qui peut paraître un peu étrange. J’étais en réalité soulagé parce que finalement cette tension et tous les fantasmes autour étaient soudainement éclairés. Donc à partir de ce moment-là, je pouvais enfin m’engager. Mais les premières heures, j’étais comme tous les autres sur mon portable, j’ai été submergé par cette attaque, par la brutalité qu’on a vue en ligne. »

A l’époque, il y a eu à la fois un engagement officiel des autorités tchèques, du gouvernement, mais aussi de la société civile. Comment est-ce que rétrospectivement, quatre ans plus tard, vous évaluez l’aide qui a été apportée dans les premiers jours, les premières semaines, les premiers mois qui ont suivi l’invasion, comment évaluez-vous cette aide officielle par rapport à ce qu’a fait la société civile ?

Photo: René Volfík,  iROZHLAS.cz

« Le choc a été semblable pour tout le monde et c’était le chaos pendant les premiers jours et les premières semaines. L’État a apporté une aide qui était plus essentielle en termes de logement, et ils ont aussi assez tôt présenté un système d’aide financière. C’est quelque chose que peut faire que l’État, mais en même temps on a vu que la société civile, les ONG, mais aussi les simples citoyens étaient prêts dès le début, sur le terrain. On a donc vu une forme de collaboration et de symbiose de l’État et des citoyens qui ont donné une direction, qui ont poussé l’État à faire certaines choses et à s’organiser. A mon avis, ça a été un moment fort de collaboration entre les deux qui a bien marché. »

A l’arrivée de ces réfugiés, qui étaient essentiellement des femmes avec des enfants, des personnes âgées, quels étaient leurs besoins les plus cruciaux qu’il fallait satisfaire à leur arrivée ?

Photo: Michal Jemelka,  ČRo

« D’abord l’idée était de leur donner un point de repère, une direction, des informations et de les orienter dans cette situation nouvelle, d’expliquer quelles étaient les possibilités, quels étaient les démarches qu’ils pouvaient faire. Ce qui était important, c’était d’abord la présence de gens normaux qui étaient là pour eux à leur point d’arrivée à la gare ici à Prague. Ensuite, il y avait un système qui les aidait à s’enregistrer, à bénéficier d’une protection temporaire qui était un type de visa spécial. »

Vous parliez de la gare de Prague, évidemment il y a des gens qui sont arrivés en voiture, mais il y a aussi beaucoup de gens en effet qui sont arrivés via cette gare centrale, où s’est organisée l’aide. Il est intéressant de repenser au fait que c’est cette même gare, qui en 1938-1939, a permis d’évacuer des centaines d’enfants juifs, les sauvant d’une mort certaine. C’est l’ancien courtier britannique Nicholas Winton, avec des collaborateurs tchèques et britanniques, qui a accompli cet acte héroïque. Et c’est un symbole fort de se dire que des décennies plus tard, ces mêmes lieux ont accueilli des réfugiés qui fuyaient la guerre. En décembre dernier, vous avez organisé à la gare centrale un événement qui rappellait cette sorte de filiation.

La gare principale de Prague | Photo: Alexis Rosenzweig,  Radio Prague Int.

« Avec un pasteur protestant, on organise traditionnellement une prière lors de la journée des migrants qui tombe le 18 décembre. C’est une prière pour les réfugiés, pour les émigrés, et l’année dernière on s’est dit qu’il serait bien de sortir de l’église, d’aller à ce point central dont on voit que dans les moments historiques, il y a toujours un afflux des gens qui y passent. La gare est un centre naturel de migration, de mouvement des gens. Alors qu’aujourd’hui des voix s’élèvent pour attaquer les réfugiés ukrainiens, nous avons voulu reconnecter les deux époques. Car, et c’est mon opinion personnelle, je pense qu’actuellement, nous sommes face à des forces ou à un esprit du moment qui est très semblable. C’était donc bien de se retrouver symboliquement à la gare centrale. »

Ce que vous dites c’est qu’il y a des parallèles qui peuvent être faits avec la situation de l’entre-deux-guerres, des années 1930 et notre période actuelle. Je voulais juste revenir aussi sur un chapitre un peu à part de cet accueil des réfugiés puisqu’il y a aussi eu le cas de réfugiés roms d’Ukraine qui ont subi une forme de double peine et qui se sont retrouvés dans une impasse, les autorités tchèques refusant de les accueillir pour, disaient-elles, des problèmes de nationalité.

Les Roms d'Ukraine | Photo: René Volfík,  ČRo

« Ça a été un moment complexe. On peut dire que les Tchèques ont passé un test d’humanité par rapport à l’accueil des réfugiés ukrainiens. Et en même temps, on a vu que les réfugiés ukrainiens roms étaient refusés avec l’argument qu’ils avaient la double nationalité, donc la nationalité ukrainienne et hongroise, ce qui était vrai, mais seulement dans 3-4% des cas. Cet épisode a été instrumentalisé par notre ancien ministre d’Intérieur, qui affirmait que c’est dans la plupart des cas. Au final, beaucoup de demandes d’asile ont été refusées. Cette discrimination systémique par rapport aux Roms n’est pas nouvelle en Tchéquie où subsiste une forme de racisme à leur encontre. »

Quatre ans plus tard, est-ce que vous êtes en contact avec certaines personnes réfugiées que vous avez aidées, avec lesquelles vous avez peut-être sympathisé, avec lesquelles vous avez gardé le contact ? Comment vont ces personnes ? Que deviennent-elles ?

« Parfois, je croise des Ukrainiens qui nous ont aidés au centre d’accueil pour les enfants, car nous avons a donné du travail à certains des réfugiés. On voit que ces personnes vont bien et ça fait plaisir. D’autres pédagogues que nous avions aidées ont finir par revenir à Jytormyr. Une de ces personnes nous a dit : ‘même si nous sommes sous les bombes, notre place est ici’. On voit bien que chaque situation, chaque famille est spécifique et singulière. Pour certains, c’était finalement une bonne idée revenir là où leur cœur bat. Cela peut paraître paradoxal, mais certaines personnes qui sont rentrées en Ukraine sont plus heureuses là-bas aujourd’hui. »

Photo: René Volfík,  iROZHLAS.cz

Récemment, un appel œcuménique a été publié en soutien aux réfugiés. De quoi s’agit-il ?

Mikuláš Vymětal | Photo: Archives de Mikuláš Vymětal

« C’était le pendant de cette prière œcuménique qu’on fait chaque année, et j’avais le sentiment que c’était bien de formuler quelque chose, de trouver les mots pour exprimer la situation dans laquelle nous sommes, aussi internationalement. L’idée était aussi de l’instrumentalisation politique de la question des réfugiés pour gagner des voix dans les campagnes électorales. C’est ce qu’on a vu dans les récentes élections tchèques, mais on voit cela aussi aux Etats-Unis. D’ailleurs, je me suis inspiré d’un texte des évêques américains sur le sujet. On a rédigé ce texte avec le pasteur Mikuláš Vymětal, disant qu’en tant que chrétiens, il ne fallait pas attaquer ceux qui sont les plus faibles d’entre nous. Nous voulions dire que ces attaques ne représentent pas les voix de tous les chrétiens et qu’il ne fallait pas rester silencieux. C’était une petite pétition mais qui a été suivie en janvier par une proclamation commune de la conférence des évêques, du conseil œcuménique, et de la fédération des communautés juives. Cette proclamation va dans la même direction, replace aussi la situation actuelle dans un parallèle avec le contexte des années 1930. J’ai donc eu le sentiment que notre appel avait une certaine résonance, et je suis heureux de voir que les dirigeants de différentes églises ont utilisé leur voix contre les xénophobes et les populistes actuellement au pouvoir. »

Auteur: Anna Kubišta
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