En Tchécoslovaquie communiste, le silence coupable de l’Etat après la catastrophe de Tchernobyl

L’explosion de la centrale de Tchernobyl

L’explosion du réacteur numéro 4 de la centrale de Tchernobyl en Ukraine, le 26 avril 1986, représente un tournant historique majeur dans l’histoire européenne. En Tchécoslovaquie communiste, les échos du drame se sont d’abord déroulés dans le silence et l’opacité la plus totale, puis via une communication contrôlée, souvent trompeuse.

La quatrième tranche du réacteur de Tchernobyl,  détruite,  photographiée depuis un hélicoptère quelques heures après l'explosion du 26 avril 1986. La partie inférieure de la photo est surexposée en raison du niveau de radioactivité extrêmement élevé | Photo: Anatoly Rasskazov,  Abaca Press/Profimedia

Dans les premières heures qui suivent la catastrophe, les autorités tchécoslovaques ne diffusent aucune information. Le pays, qui fait alors partie intégrante du bloc de l’Est, s’aligne sagement sur la stratégie de dissimulation de Moscou. Pourtant, dès le 28 avril, des pays comme la Suède détectent une hausse anormale de radioactivité et alertent la communauté internationale.

Les autorités retardent volontairement la diffusion d’informations : il faut en effet attendre le 29 avril 1986, soit trois jours après la catastrophe, pour que Rudé Právo, le journal officiel, diffuse un court encart de quelques lignes, discrètement noyé au milieu des pages de l’organe de diffusion du parti et qui ne fait que reprendre l’information des agences.  « Le Conseil des ministres de l’URSS a annoncé lundi qu’un accident s’était produit à la centrale nucléaire de Tchernobyl (Ukraine), au cours duquel l’un des réacteurs a été endommagé. Selon un communiqué de l’agence TASS, des mesures sont prises pour remédier aux conséquences et une aide est apportée aux personnes touchées. Une commission gouvernementale a été créée. »

Photo repro: Rudé právo,  29. 4. 1986

En Tchécoslovaquie, la population ne sait donc quasiment rien, alors même que le nuage radioactif traverse le territoire entre le 30 avril et le 6 mai. Ce terrible décalage n’est pas seulement technique : il est surtout politique. L’objectif est d’éviter toute panique tout en préservant l’image quasi sacrée de la science soviétique. Un embargo informationnel est mis en place, conçu pour empêcher ce que le régime appelle une « psychose de masse ».

L’un des aspects les plus frappants de la réaction des autorités tchécoslovaques est le contraste entre la réalité du danger et la normalité apparente de la vie quotidienne. Alors que l’Autriche voisine met en place des mesures strictes de protection, la population tchécoslovaque continue de vaquer à ses occupations sans précaution particulière. Un des conséquences directes de la catastrophe sera d’ailleurs le renoncement par Vienne à l’ouverture d’une centrale nucléaire pourtant déjà achevée, de même que la critique de longue date du pays sur l’énergie nucléaire ce qui n’est pas allé sans frictions avec le voisin tchèque après 1989 en raison de la présence de la centrale de Temelín en Bohême du Sud, non loin de la frontière commune.

Le verrouillage de l’information

Mais revenons à 1986 où le symbole le plus marquant reste celui du 1er mai. Les grandes manifestations annuelles de la fête du Travail sont maintenues par les autorités tchécoslovaques, comme si de rien n’était. Des milliers de personnes défilent dans les rues, les familles sortent, les enfants jouent dehors, ignorants du risque.

Ainsi, non seulement les autorités ne préviennent pas la population, mais elles diffusent des messages rassurants, voire trompeurs. Si le mythe du « nuage qui s’est arrêté à la frontière » a eu la vie dure en France, on sait aujourd’hui que rien de tel n’a jamais été prononcé par des officiels mais relève surtout de l’impression d’une mauvaise communication d’Etat. Les couacs et certaines affirmations contradictoires dans l’Hexagone n’avaient cependant rien à voir avec la chape de plomb informationnelle dans le bloc de l’Est qui est allée jusqu’à relativiser la catastrophe en dénonçant une prétendue « campagne de mensonges » en provenance de l’Occident. Cette stratégie du silence et de la manipulation visible laissera des traces durables en Tchécoslovaquie et ailleurs.

Une confiance durablement mise à mal

Titre de l'article paru dans Rudé právo le 1er mai 1986 : Communiqué du gouvernement de la ČSSR : « Il n'est pas nécessaire de prendre des mesures particulières » | Photo repro: Rudé právo,  1. 5. 1986

La gestion de l’accident de Tchernobyl en Tchécoslovaquie ne se limite pas à une crise ponctuelle de communication : elle marque un tournant dans la relation entre les citoyens et le régime. En cherchant à cacher la réalité, les autorités provoquent l’effet inverse – un peu à la façon de l’effet Streisand. Dans un contexte où les citoyens tchécoslovaques s’informent aussi en écoutant secrètement des radios autrichiennes et allemandes, soit parce qu’ils essayent de capter d’autres médias comme Radio Free Europe, nombreux sont ceux qui prennent conscience du décalage entre le discours officiel et les informations extérieures.

Les manifestations écologistes contre la pollution extrême de l’air à Teplice en novembre 1989 | Photo: ČT24

On sait aujourd’hui que la catastrophe de Tchernobyl, en agissant comme révélateur des failles du système soviétique et en alimentant la crise de confiance vis-à-vis des dirigeants, a accéléré la chute de l’URSS. Mais en Tchécoslovaquie aussi, cette crise de confiance a été notable, encourageant l’émergence d’une conscience environnementale : il n’est pas étonnant que la révolution de Velours elle-même n’ait pas commencé à Prague, malgré le rôle central de la capitale dans la chute du régime communiste à partir du 17 novembre 1989, mais quelques jours plus tôt, à Teplice : en effet, c’est dans cette ville du nord industriel de la Tchécoslovaquie, qu’ont été organisées dès le début du mois de novembre 1989 des manifestations écologistes contre la pollution extrême de l’air par les centrales à charbon. Du « nuage de Tchernobyl » au « brouillard jaune de Teplice », un continuum révélateur du mépris de l’Etat communiste pour ses citoyens désarmés…

Auteur: Anna Kubišta | Source: iROZHLAS.cz
mot-clé:
lancer la lecture