De nouvelles manifestations en soutien à l’audiovisuel public tchèque

Quelque 3 000 personnes ont défilé du centre-ville jusqu’au siège régional de la Radio tchèque à Brno

Des milliers de personnes se sont rassemblées dimanche en fin de journée dans douze villes de Tchéquie pour exprimer leur soutien aux médias publics à l’appel du mouvement civique Milion chvilek pro demokracii (« Un million de moments pour la démocratie »), dans contexte de tensions croissantes autour du financement et de l’indépendance des médias de service public.

České Budějovice | Photo: Václav Pancer,  ČTK

C’est dans la deuxième ville du pays, Brno, qu’a été observée la plus forte mobilisation, où quelque 3 000 personnes ont défilé du centre-ville jusqu’au siège régional de la Radio tchèque. Des rassemblements ont également eu lieu à Ostrava (200 personnes, malgré la pluie et le froid), Plzeň, Liberec, Pardubice, České Budějovice ou encore Olomouc. Les manifestants brandissaient des pancartes portant des slogans tels que « Ne touchez pas aux médias libres », « Les médias publics appartiennent aux citoyens » ou encore « Sans médias indépendants, pas de démocratie ».

Plzeň | Photo: Michaela Vondráčková,  ČRo

Ces mobilisations interviennent treize jours après une autre manifestation d’importance, à Prague cette fois, où le 5 mai, des milliers de manifestants, pragois mais pas seulement, ont investi les rues de la capitale, de la place de la Vieille-Ville au siège de la Radio tchèque pour exprimer leur soutien aux médias publics à grand renfort de slogans se référant entre autres à la « bataille de la Radio » de ce même jour en 1945.

Encore plus tôt, la défense des médias publics avait déjà été largement évoquée à l’occasion de la grande manifestation du 21 mars sur la colline de Letná, elle aussi mobilisée, une fois de plus par le mouvement civique Milion chvilek pro demokracii. Car depuis sa présentation par le gouvernement, le projet de réforme du financement des médias publics ne cesse d’inquiéter : le projet prévoit la suppression progressive du système actuel de redevance audiovisuelle, remplacé par un financement directement inscrit au budget de l’Etat. Selon l’exécutif, cette réforme vise à moderniser un modèle jugé dépassé et à garantir une plus grande stabilité financière aux deux institutions.

Liberec | Photo: Iveta Kalátová,  ČRo

Mais les opposants au projet estiment qu’un financement dépendant directement du pouvoir politique fragiliserait l’indépendance éditoriale des rédactions. Pour les organisateurs des manifestations, le changement envisagé risque d’accroître la pression politique sur les médias publics. « Les médias indépendants sont l’un des piliers fondamentaux de la démocratie », ont rappelé plusieurs intervenants lors des rassemblements.

Le mouvement Milion chvilek, déjà connu pour ses manifestations massives contre Andrej Babiš (ANO) à partir de 2017, lors de son premier mandat, et réactivé depuis son retour au pouvoir à l’automne dernier, accuse le gouvernement de vouloir « étatiser » les médias publics.

Ostrava | Photo: Vladimír Šmehlík,  ČRo

Les inquiétudes sont également relayées au sein même des deux médias. Les syndicats de la Télévision et de la Radio tchèques ont récemment déclenché un état d’alerte à la grève. Ils dénoncent le risque d’une réduction importante des budgets et d’une limitation de l’autonomie des rédactions. Selon plusieurs médias tchèques, les deux institutions pourraient perdre ensemble plus d’un milliard de couronnes dans les prochaines années si la réforme était adoptée dans sa forme actuelle.

René Zavoral | Photo: Jakub Jirásek,  ČRo

Lors du rassemblement de Prague au début du mois de mai, le directeur général de la Radio tchèque, René Zavoral, avait publiquement remercié les manifestants pour leur soutien. « Merci à tous ceux qui se préoccupent de l’avenir des médias du service public », avait-il déclaré depuis la rue Vinohradská 12, le siège de la Radio tchèque.

Le gouvernement, de son côté, rejette les accusations d’ingérence politique. Les responsables de la coalition assurent que la réforme n’a pas pour objectif de contrôler les contenus journalistiques, mais de garantir un financement durable à l’heure où les usages médiatiques évoluent rapidement. Ils soulignent également que le système actuel de redevance est de plus en plus contesté, notamment par les ménages qui, selon eux, consomment peu ou pas les programmes des médias publics. Une affirmation réfutée par le directeur de la Radio publique notamment qui rappelle que le nombre de nouveaux contributeurs inscrits l’été dernier après la hausse de la redevance s’apparente à un « plébiscite » en faveur de celle-ci.

Le débat autour de l’avenir des deux médias publics dépasse cependant la seule question du financement. Pour de nombreux participants aux manifestations, l’enjeu touche plus largement à la qualité du débat démocratique et à la capacité des médias publics à fournir une information indépendante dans un contexte de polarisation politique croissante. Plusieurs intervenants évoquent également la situation dans d’autres pays d’Europe centrale : la Slovaquie voisine, notamment, est régulièrement pointée du doigt et fait figure d’épouvantail pour les défenseurs d’un audiovisuel public indépendant du pouvoir.

Andrej Babiš | Photo: Zuzana Jarolímková,  iROZHLAS.cz

L’organisation Million chvilek a par ailleurs lancé une pétition intitulée « Bas les pattes des médias » qui a déjà recueilli plus de 182 000 signatures et n’entend pas faire relâche, promettant de nouvelles manifestations. Dans sa traditionnelle vidéo dominicale, le Premier ministre Andrej Babiš (ANO) a déclaré que le projet de loi sur les médias publics serait examiné par le conseil de coalition le 25 mai. Il a également indiqué qu’après l’examen du projet par le gouvernement, un débat public devrait avoir lieu avec les directeurs de la Télévision et de la Radio tchèques au sujet des mesures envisagées, sans pour autant revenir sur l’intention de la coalition de faire passer le projet « parce qu’il est une promesse électorale ».