« La Russie montre des signes de fragilité, tandis que l’Ukraine connaît certaines dynamiques positives »

Iryna Krasnoshtan

Au cœur du forum Globsec de Prague, où se sont croisés en fin de semaine chefs d’État et de la diplomatie, stratèges militaires, industriels de la défense et experts de la sécurité internationale, l’Ukraine occupe une place particulière : celle d’un pays acteur central de la sécurité européenne. Entre appels à un soutien accru, coopération technologique et conviction que l’avenir du continent se joue aussi sur le front ukrainien, entretien avec Iryna Krasnoshtan, directrice de programme de l’ONG International Center for Ukrainian Victory (ICUV), qui plaide à l’échelle internationale pour tout ce dont l’Ukraine a besoin afin de gagner la guerre contre la Russie.

Dans quelle mesure est-ce important pour vous d'être ici à Prague au Forum Globsec ?

Iryna Krasnoshtan,  Oleksander Yabchanka et Olena Halushka | Photo: Alexis Rosenzweig,  Radio Prague International

Iryna Krasnoshtan : « Oui, c’est très important. Cela fait déjà la troisième année que nous participons au forum et nous y organisons aussi notre propre session. Elle portera sur les leçons que l’Ukraine et l’armée ukrainienne apportent aujourd’hui à l’Europe. Car l’image de l’Ukraine est en train de changer. Au départ, notre pays était surtout perçu comme un bénéficiaire de l’aide internationale. Mais désormais, notamment avec les événements au Moyen-Orient, cette perception évolue fortement : l’Ukraine est de plus en plus vue comme un acteur contribuant à la sécurité européenne. C’est ce message que nous essayons aussi de faire passer.

Ce forum est important parce qu’il rassemble de nombreuses personnalités qui prennent des décisions : des responsables politiques, des experts, des militaires, des journalistes. Plus de 2 000 personnes sont présentes ici. Nous passons donc beaucoup de temps à échanger, dans les panels comme en marge des discussions, et c’est précisément ce que nous faisons aujourd’hui. »

Vous n’êtes pas venue seule. L’un de vos collègues est militaire, si je ne me trompe pas ?

« Oui, il est militaire au sein de l’armée ukrainienne et participe lui aussi à notre session, notamment à propos de l’impact des technologies sur la manière de faire la guerre. Son travail est très lié à la robotisation et aux nouvelles technologies militaires. »

C’est un enjeu central aujourd’hui et l’Ukraine partage désormais son savoir-faire avec d’autres pays, notamment au Moyen-Orient. On pense évidemment aux drones, mais pas uniquement.

« Oui, absolument. Nous voulons profiter de ce moment à Prague pour partager notre expérience, mais aussi pour réfléchir à la manière de travailler davantage ensemble. Car nous avons réellement besoin de nos partenaires européens. À nos yeux, seule une action collective permettra de faire face à la Russie. »

« La menace russe restera présente tant que la Russie ne s'effondrera pas en tant qu'empire »

Le nom même de votre organisation reflète cette conviction : vous parlez de victoire ukrainienne. Certains en Europe réclament avant tout la paix, mais d’autres font valoir qu’une victoire de l’Ukraine est indispensable face à la Russie de Poutine.

« Oui. Notre position peut sembler difficile à comprendre pour certains, mais nous pensons que la véritable condition de la paix en Europe réside dans la défaite de la Russie. Dans le scénario idéal, cela passerait même par une dissolution de la Russie telle qu’elle existe aujourd’hui. Selon nous, c’est la seule manière de garantir une paix durable sur le continent. »

Quand vous parlez de dissolution, vous voulez dire un effondrement de la Russie ?

« Oui. Aujourd’hui, la Russie est un pays affaibli, y compris économiquement. Mais comme il s’agit d’un régime autoritaire, Vladimir Poutine peut continuer à imposer ses décisions et poursuivre non seulement la guerre contre l’Ukraine, mais aussi ses actions hybrides contre l’Europe. À nos yeux, la menace russe ne disparaîtra véritablement que lorsque la Russie cessera d’exister en tant qu’empire. »

« Nous percevons aussi un changement dans la position officielle de la Tchéquie »

Plus de quatre ans après le début de l’invasion à grande échelle, est-ce que cela devient plus difficile de convaincre les partenaires européens de continuer à soutenir l’Ukraine ? Et qu’en est-il ici, en Tchéquie, qui a figuré dès février 2022 parmi les principaux soutiens à Kyiv ?

« En Tchéquie, nous sentons malheureusement que le soutien à l’Ukraine évolue. Une partie de la population reste très favorable à notre cause, mais nous percevons aussi un changement dans la position officielle du pays. Cela dit, l’atmosphère ici, au forum Globsec, est différente. Je ressens au contraire beaucoup de soutien, et même davantage d’émotions positives que l’an dernier.

Nous voyons aussi certains signes encourageants : la Russie montre des signes de fragilité dans plusieurs domaines, tandis que l’Ukraine connaît certaines dynamiques positives. Le nouveau paquet d’aide de plusieurs dizaines de milliards a finalement été adopté et, pour l’instant, la Hongrie n’oppose plus son veto. Dans pratiquement chaque discussion consacrée à l’Ukraine, nous entendons des paroles de soutien. Mais les mots ne suffisent pas. Ils doivent désormais être suivis d’actions concrètes. »

« Nous n’avons pas d’autres choix que de continuer »

Avec quoi souhaitez-vous repartir de Prague ?

« Nous espérons repartir avec une coopération renforcée entre les acteurs ukrainiens et européens. Nous voyons un intérêt croissant pour les technologies de défense ukrainiennes, mais cela reste insuffisant. Nous souhaitons une meilleure compréhension des transformations en cours dans la guerre moderne, davantage d’intérêt pour les 'coproductions' et pour les partenariats industriels. »

Comment votre vie personnelle a-t-elle changé depuis le début de la guerre ?

Iryna Krasnoshtan | Photo: Alexis Rosenzweig,  Radio Prague International

« Ma vie a profondément changé. Je partage désormais mon temps entre plusieurs pays. Je passe beaucoup de temps à Varsovie, où la guerre m’a conduite, mais aussi à Kiev, ainsi que dans différentes capitales européennes pour des conférences et des réunions.

Les déplacements sont éprouvants. Voyager vers l’Ukraine signifie souvent passer vingt heures dans un train ou un bus. C’est difficile, évidemment. Mais nous pensons toujours aux soldats qui combattent au front et aux conditions dans lesquelles ils vivent. Cela nous donne la force de continuer.

Nous sommes fatigués, bien sûr. Ceux qui vivent en permanence en Ukraine subissent les alertes aériennes, les nuits sans sommeil, les attaques répétées. Mais malgré cette fatigue, nous continuons. Parce qu’au fond, nous n’avons pas d’autre choix. »

Peu après cet entretien, la Russie a bombardé l'Ukraine et sa capitale Kyiv pendant plusieurs heures dans la nuit de samedi à dimanche, avec un bilan provisoire d'au moins quatre morts et plus d’une centaine de blessés.