Face à la menace russe, les divergences tchèques s’affichent au grand jour

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En Tchéquie, le débat sur la menace russe vient de prendre une nouvelle dimension. Alors que le chef des services de renseignement (BIS) vient d’avertir qu’un éventuel test russe de la cohésion de l’OTAN pourrait intervenir non pas dans plusieurs années, mais dans les prochains mois, le Premier ministre Andrej Babiš (ANO) vient de reconnaître que la Russie mène contre le pays une « guerre hybride » tout en insistant sur la nécessité d’éviter l’escalade. Le président Petr Pavel continue de défendre une ligne fondée sur la dissuasion et la solidarité entre alliés. Et au sein du gouvernement, les positions divergent.

Michal Koudelka | Photo: René Volfík,  iROZHLAS.cz

Ce n’est de loin pas le premier avertissement de Michal Koudelka, lui qui tout au long de son deuxième mandat à la tête du BIS n’a eu de cesse d’alerter sur la montée des menaces russes contre les démocraties occidentales. Dans un entretien accordé au Guardian, le directeur des services de renseignement tchèques a toutefois été encore plus concret, estimant que la Russie pourrait tester la cohésion de l’Alliance par différents moyens : une opération hybride, une provocation « sous fausse bannière » ou même une incursion militaire limitée sur le territoire d’un pays membre de l’OTAN. Selon lui, un tel scénario pourrait se produire « dans les mois » qui viennent plutôt que dans plusieurs années. Il souligne toutefois que nombre d’acteurs font tout leur possible pour empêcher qu’un tel scénario ne se réalise.

 L'aéroport de Leipzig après les incidents liés aux drones  (photo datant d'août 2026)  | Photo: Alex Schmidt,  Reuters

C’est dans ce climat tendu, et alors que l’attaque au drone de début août à l’aéroport de Leipzig a été officiellement attribuée à la Russie par Berlin, qu’on peut interpréter le changement de vocabulaire d’Andrej Babiš qui, la semaine dernière a reconnu que la Russie menait contre la Tchéquie une « guerre hybride », dans la foulée des mises en garde du Premier ministre polonais Donald Tusk sur de possibles opérations russes contre les pays qui soutiennent l’Ukraine. Le ministre de l’Intérieur Lubomír Metnar (ANO) a lui aussi parlé de cyberattaques, de désinformation, de sabotage et d’autres opérations destinées à affaiblir les pays européens. Pour la première fois depuis l’arrivée au pouvoir de la coalition, la menace n’est donc plus présentée par certains de ses membres uniquement comme une question militaire lointaine mais comme concernant directement la sécurité du territoire.

La reconnaissance de la réalité des menaces s’accompagne toutefois chez Andrej Babiš d’un autre message, martelé depuis longtemps : le chef de file du mouvement ANO ne veut pas de guerre. Dans son allocution dominicale sur les réseaux sociaux, il est apparu avec un T-shirt « No War », deux mots aux couleurs de l’Ukraine imprimés sur fond noir, répétant qu’il ne voulait pas d’une « Troisième Guerre mondiale »… tout en affirmant que le pays devait renforcer ses capacités de défense.

La logique du Premier ministre semble toutefois difficile à tenir : se préparer à pouvoir se défendre, tout en refusant de présenter cette même préparation comme une potentielle confrontation avec la Russie. Et puis il y a la question des moyens. La Tchéquie investit certes dans sa défense antiaérienne via le système Spyder et prévoit de consacrer un peu plus de 2 % de son PIB à la défense l’an prochain. Sauf que ce niveau est jugé absolument insuffisant par certains alliés : l’ambassadeur américain auprès de l’OTAN Matthew Whitaker a estimé la semaine dernière que Prague avançait bien trop lentement vers le nouvel objectif de 5 % du PIB fixé par l’Alliance, déplorant que la Tchéquie se retrouve « en bas du classement » des pays membres.

La position d’équilibriste d’Andrej Babiš s’apparente ainsi à une façon de ménager la chèvre et le chou, lui qui a par ailleurs fait campagne sur une ligne « pacifiste » et qui a fait alliance, pour sa coalition, avec un parti, le SPD, ouvertement opposé à toute aide à l’Ukraine. Le gouvernement n’est manifestement pas homogène sur ces questions. Le ministre de la Défense Jaromír Zůna (sans affiliation politique, mais nommé sur proposition du SPD) rappelle les obligations de la Tchéquie envers ses alliés et le principe de défense collective. Depuis qu’il est au gouvernement, il a toujours oscillé entre le soutien au droit de l’Ukraine à se défendre et les positions du SPD. Mais Tomio Okamura, chef de file de ce parti régulièrement accusé de complaisance avec Moscou, s’est montré beaucoup plus sceptique : affirmant ne pas être au courant de menaces hybrides russes contre la Tchéquie, il a demandé que celles-ci soient établies avant d’en tirer des conséquences. Ceci, alors même que ces informations proviennent des services de renseignement tchèques eux-mêmes.

Le président Petr Pavel tient pour sa part un discours plus nettement centré sur la dissuasion. Ancien général et ancien président du Comité militaire de l’OTAN, il n’a jamais caché qu’il considérait la Russie comme l’une des principales menaces pour la sécurité européenne. Aux Journées de l’OTAN à Ostrava ce week-end, il a une nouvelle fois insisté sur la nécessité pour les Européens d’être capables de contribuer eux-mêmes à leur propre défense. Il a par ailleurs réagi très fermement aux propos du Premier ministre slovaque Robert Fico qui avait déclaré vendredi qu’il refusait que la Slovaquie soit entraînée dans un conflit militaire en raison de l’article 5 de l’OTAN. Petr Pavel a qualifié ces propos de « graves » et insisté sur le fait qu’il ne fallait surtout pas que Prague emprunte cette voie.

Petr Pavel aux Journées de l’OTAN à Ostrava | Photo: Petr Sznapka,  ČTK

La différence de perception de la menace russe en Tchéquie permet ainsi d’afficher au grand jour les tensions internes qui prévalent au sein de l’exécutif avec d’un côté ceux qui misent sur la dissuasion, la préparation et la solidarité entre alliés et vis-à-vis de l’Ukraine et de l’autre sur le renforcement de la défense tout en insistant sur la nécessité de désescalade. Entre les deux existe un écosystème qui flirte avec le discours russe sur l’OTAN, l’Ukraine et la responsabilité de l’Occident dans la guerre. Alors que la menace russe se fait plus pressante, reste désormais à savoir de quel côté penchera la balance au sein de l’exécutif tchèque.

Auteur: Anna Kubišta | Sources: iROZHLAS.cz , Seznam Zprávy
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