Ovnis Français en Bohême !

La cathédrale Saint-Guy
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La francophilie bien connue des Tchèques depuis la fin du XIXème siècle nous fait souvent oublier que les deux pays connurent aussi un âge ingrat dans leurs relations. Du XVIème siècle à la première moitié du XIXème siècle, la Bohême appartient à une zone politique antagoniste et le mirage napoléonien n'y fera rien, du moins à court terme. Dans ce contexte, les quelques Français qui eurent l'occasion de séjourner dans les Pays tchèques se comptent sur les doigts des mains.

Charles IV été récemment désigné comme "le plus grand Tchèque" par ses concitoyens du XXIème siècle. Etonnant ? Pas vraiment : Prague connaît sous son règne un âge d'or et ne représente rien moins que la capitale du Saint-Empire romain germanique. Ce qui est peut-être plus loufoque, c'est que les Tchèques aient choisi un Franco-tchèque pour leur plus illustre représentant.

Né du mariage d'Eliska Premyslide et de Jean de Luxembourg, Charles IV est élevé à Paris, où il grandit entre les murs du Palais-Royal, au Louvre. Sa jeunesse parisienne ne sera pas sans conséquences sur son règne constructeur. La Chapelle de Tous les Saints, dans le Château de Prague, sera ainsi construite sur le modèle de la Sainte-Chapelle de Paris. Quant à la cathédrale Saint-Guy, pour la construction de laquelle Charles IV a fait appel à l'architecte français Mathieu d'Arras, elle s'inspire des cathédrales du sud de la France comme Narbonne ou Toulouse. Quand il arrive à Prague après son couronnement, Charles IV a un objectif : faire de Prague un grande ville, à l'instar de Paris, un cité digne d'être capitale d'Empire. C'est dans ce but qu'il fonde la Nouvelle Ville, en 1347. En 1400, Prague figurera, avec ses 40 000 habitants, parmi les plus grandes villes d'Europe.

Charles Buquoy de Longueval
L'histoire des relations franco-tchèques semblait en tout cas bien commencer ! Pourtant, il y aura une longue parenthèse, guerres hussites puis domination des Habsbourg obligent ! Purement anecdotique est, au XVIIIème siècle, l'inspiration, pour la construction du Palais Lobkovice à Mala Strana, du projet que Bernin avait proposé intialement pour la façade du Louvre - Louis XIV l'avait alors refusé. Les quelques Français qui séjournent à Prague du XVème au XIXème siècle ne sont pas légion, on l'aura compris. Les Buquoy et les Rohan semblent marquer les bornes temporelles de cet âge sec des relations franco-tchèques.

D'origine française et walonne, Charles Buquoy de Longueval, dit aussi Charles de Bonaventure, est l'un des artisans de la victoire des armées coalisées contre les Tchèques à la bataille de la Montagne Blanche en 1620. Il se voit notamment offrir par l'Empereur le château de Rozmberk, en Bohême du sud. A Prague, ses descendants bâtiront le Palais Buquoy, siège actuel de l'Ambassade de France.

En 1820, ce sont les Rohan qui entrent en scène en Bohême. Pourquoi cette puissante famille de France vient-elle s'y installer en 1820 ? Pour les mêmes raisons qui motivent de nombreuses familles, qui, après avoir perdu leurs biens en 1789, souhaitent au moins garder leur tête ! Les Rohan s'exilent d'abord à Vienne. Après avoir reçu un titre ducal de l'Empereur Franz Ferdinand Ier en 1808, le duc de Rohan obtient en 1820 le château de Sychrov, en Bohême du Nord.

Le blason de la famille de Rohan
Les Rohan sont issus d'une grande famille de nobles du Morbihan, en Bretagne, citée dans des sources dès le XIème siècle. Ayant réussi à acquérir un grand prestige à la Cour de France, ils font partie, au XVIème siècle, des quatre plus grandes familles du royaume. Au XIXème siècle, certaines branches familiales, comme les Polduc ou les Rochefort, apparaissent meme dans des romans d'Alexandre Dumas !

Hautement conscient du rang de sa famille, Rohan entreprend, dans son château, de nombreux travaux de rénovation, marqués par l'influence de sa Bretagne natale. Ainsi les tours dites bretonnes, qui s'inspirent de l'architecture française des châteaux. Pour la petite histoire, Dvorak, qui séjourna régulièrement au château de Sychrov de 1877 à 1896, y a écrit son opéra "Les Jacobins", peut-être inspiré - qui sait - par l'expérience des Rohan.

Le duc de Rohan reçoit Charles X à Sychrov en 1834, alors que les constructions sont achevées. Roi de France, Charles X avait immigré en Bohême suite à la Révolution de Juillet, qui voyait, en 1830, le peuple de Paris se soulever contre l'intransigeance du roi et de son entourage. La famille royale séjournera au Château de Prague. L'éducation du fils royal, le prince Henri, est confiée à Joachim Barrande, polytechnicien et progressiste - Il donnera sa démission en 1833 suite à une incompatibilité de vues avec le roi.

Chateaubriand, quant à lui, vient à Prague à la demande de la duchesse de Berry, mère des enfants royaux. Connu des Tchèques par une traduction d'Atala, il est très réputé à Prague. Mais l'écrivain ne rencontrera que le grand burgrave, le comte Chotek, qui l'invite à dîner dans son palais. De ses déambulations dans la ville, le poète aura exprimé la vision nostalgique d'une décadence de la Vieille Europe, celle des monarchies bien sûr ! Superficielle, la visite de Chateaubriand n'en annonce pas moins une période d'intenses et réguliers contacts franco-tchèques, et ce avant même la naissance de la Tchécoslovaquie. Mais ceci est une autre histoire...