Petite histoire des Grecs dans la Tchécoslovaquie communiste - entretien avec Ilios Yannakakis (suite)

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Lundi dernier, nous vous avions proposé la première partie d'un entretien réalisé avec Ilios Yannakakis. Grec né au Caire en Egypte, le professeur Yannakakis est arrivé en 1949 en Tchécoslovaquie, envoyé par le PC grec en Bohême de l'Ouest pour participer à l'éducation des enfants grecs, envoyés à l'étranger pour être préparés à la reconquête du pouvoir à Athènes. Mais une fois tout espoir de reconquête envolé, les premiers Grecs exilés retournent au pays.

Extraits:

« Il faut dire qu'à partir de 1965, le gouvernement grec autorise le retour de certains Grecs dans leur pays. Donc il y a eu le premier départ. Surtout de ceux qui avaient été forcés à participer à la guerre civile, ou des intellectuels grecs qui n'ont rien à faire des pays de l'Est et veulent retourner dans leur pays. »

Quel est l'état d'esprit à ce moment-là, on les envie ceux qui repartent ?

Photo: Archives de Matzouranis
« On les envie tout en ayant peur de faire une demande pour aller en Grèce, parce que la demande passe par le Parti communiste. Et en même temps la propagande communiste est tellement forte qu'on pense qu'en Grèce on crève de faim, etc. Or en 1965 commence le 'miracle grec', donc ils sont pris dans une certaine contradiction. Arrivent les colonels, en 1967. Paradoxalement, les colonels fascistes grecs ont les meilleurs rapports avec les pays de l'Est. Voilà une des pages de l'histoire qu'on ignore. Les colonels acceptent les réfugiés communistes grecs, qui à cette époque là reviennent en masse. »

Où êtes-vous en 1967 ?

« Je suis à Prague, j'ai coupé mes liens réels avec les Grecs ; ma vie était avec des Tchèques, dans un milieu qui correspondait à mes ambitions intellectuelles. »

A quel moment et pourquoi avez-vous rompu ces liens ?

Prague 1968
« Parce que dès les années 60 a commencé cette tentative de phagocyter les espaces pris par le PC tchécoslovaque, dans le milieu littéraire, à l'université, etc. J'ai participé à la conférence sur Kafka en 1963, qui était un grand moment. Il y a eu quelque chose de très important qui se passait. C'était ça mon élément à moi. »

« Les Grecs, dans leur énorme majorité, s'opposent au Printemps de Prague, à part une petite poignée. Et en 1968, à l'entrée des troupes soviétiques, je suis parti pour la France. Or les Grecs, surtout dans la région de Kurnov et d'Ostrava, ont accueilli à bras ouverts les soldats soviétiques. Les femmes grecques lavaient le linge des soldats : c'était leur devoir révolutionnaire, contre le Printemps de Prague. Et c'était ça qui était terrible. Comme en 1956, lors de la révolution hongroise, les Grecs étaient du côté des soviétiques, ils ont fait les plus grandes saloperies contre les Hongrois. En Tchécoslovaquie idem. »

Vous choisissez de partir pour Paris.

« Oui, je faisais parti en quelque sorte de l'émigration tchèque, avec J. Pelikan, P. Tigrid, A. Liehm etc. Nous étions tous là en train de propager justement ce qui se passait pendant la normalisation. Ce qui est très étrange est que les Grecs n'ont jamais ressenti ce devoir envers cette libéralisation de la Tchécoslovaquie. Ils sont restés profondément réactionnaires, je ne dis pas nostalgiques du stalinisme, mais nostalgiques d'un certain socialisme... parce que je pense que leur niveau culturel ne leur permettait pas d'analyser ce qui se passait, le système.»

Une partie d'entre eux est donc retournée au pays, que font ce qui restent pendant la normalisation ?

Georgios Papandréou, photo: Archives de Megalokonomou
« Ils ont continué leur vie comme avant. Petit à petit, comme le tourisme s'ouvrait, ils ont commencé à travailler dans des hôtels, à faire du marché noir de devises. Et surtout avec leurs cousins qui venaient d'Allemagne, un petit trafic de voitures. Mais cela ne touchait pas profondément la communauté. Certains partaient déjà en Grèce. Le gouvernement de Papandréou avait libéralisé et permis de rentrer, c'est donc à cette époque là que la grande masse est rentrée au pays, autour des années 80. »

Et les autorités tchécoslovaques laissaient partir sans problèmes ?

« Oui, et puis il y a eu des accords entre la Tchécoslovaquie et la Grèce pour les retraites, ce qui était un élément très important pour que cette vieille génération de la guerre civile puisse profiter des retraites tchèques en Grèce. Les 'vieux' sont rentrés dans leur village, la deuxième génération dans les villes du nord de la Grèce, et les jeunes à Athènes et dans les villes. Quelques uns ont totalement échoué ; ils ont gardé la nostalgie de la Tchécoslovaquie. Les liens sont très forts avec le pays de leur enfance. Il y en a certains qui parlent très mal le grec. »

Dans quel état est la communauté grecque en République tchèque aujourd'hui ?

« Cette communauté est une communauté qui a renoué solidement des liens avec la Grèce. Un retour sentimental et culturel à la mère-patrie tout en restant en République tchèque. Dès 1989, les Grecs sont devenus des entrepreneurs, ont ouvert des agences de voyages, de sociétés d'import-export, des restaurants, à organiser le tourisme : ils ont fait du fric. »

En s'éloignant de toute idéologie politique ?

« Oui, à quelques exceptions près... »

Combien de personnes représente cette communauté aujourd'hui ?

Photo: www.sweb.cz/hellenika
« Elle n'est pas très très importante. Je n'ai pas de chiffres exacts, mais elle ne doit pas dépasser les 4000 personnes. Il y a eu énormément de mariages mixtes, et des enfants de ces Grecs qui ont des noms grecs mais sont des Tchèques 'à 1000%' : c'est la quatrième génération. »

Avez-vous repris contact avec la communauté grecque après la révolution de velours ?

« Oui, dans la mesure où je cherche des traces dans les archives avec des collègues tchèques. On a fait un colloque très intéressant à Budapest sur les enfants grecs. Et surtout en Grèce, où cette période est encore tabou. On commence à en parler mais la Grèce est restée attachée à l'idéologie de la guerre civile : les communistes y ont encore bonne presse. »