Pierre Juquin : « Aragon est une personnalité plurielle. »

Photo: Éditions de La Martinière

Louis Aragon, figure majeure de la littérature française du XXe siècle, est assez négligé au cours des dernières décennies par les éditeurs tchèques. Nous avons eu la rare opportunité d’évoquer l’auteur d’Aurélien grâce à Pierre Juquin, homme politique et écrivain, venu présenter à l’Institut français de Prague une biographie d’Aragon dont il est l’auteur et qui est sortie en deux tomes aux éditions de la Martinière. A cette occasion, Pierre Juquin a parlé au micro de Radio Prague de son livre monumental et de la personnalité infiniment complexe et pleine de contradictions de celui qu’on qualifie de « Victor Hugo du XXe siècle » et qui ne cesse d’alimenter la polémique par son œuvre, sa vie et son engagement politique encore plus de trente ans après sa mort. Voici la première partie de cet entretien :

Pierre Juquin, photo: David Doucet - Reversus.fr, CC BY-SA 3.0 Unported
Pourquoi avez-vous intitulé votre livre ‘Aragon, un destin français’ ? En quoi c'était un destin typiquement français, et en quoi c'était un destin exceptionnel ?

« D’abord le mot destin donne l’idée d’un parcours d’exception, et puis je voulais dire aussi qu’Aragon n’appartient à personne, il n’appartient pas à un courant politique, à une Eglise, à un parti, il appartient à la culture de son pays, de son peuple, et à travers cela à la culture universelle. »

Quelle a été la principale impulsion pour écrire un tel livre ? Est-ce qu'il y avait quelque chose de très important dans l'œuvre et la vie d'Aragon qui n'a pas encore été dit et qu'il fallait absolument dire ?

« Jusqu’à ce jour, il n’existait qu’une seule biographie d’Aragon et qui s’arrêtait longtemps avant sa mort. Elle a été faite il y a déjà plus de trente ans avec une documentation qui n’est pas celle qu’on peut avoir aujourd’hui. Par exemple, pour la partie politique, j’ai eu l’accès à toutes les archives du Parti communiste français et de son comité central qui n’étaient pas publiques il y a trente ans. Donc il y a eu beaucoup de documentation, beaucoup de choses nouvelles. C’est une première raison. La deuxième : j’ai bien connu Aragon. Pendant vingt ans nous nous sommes vus souvent. Nous avons beaucoup parlé ; disons qu’il a parlé. Nous avons parlé littérature, histoire, politique. Nous parlions surtout politique tous les deux. Et je portais en moi le besoin de communiquer cette expérience. Enfin, et c’est le plus important, je me suis ainsi acquitté d’une dette à l’égard d’Aragon. J’ai eu la chance de rencontrer cet homme, et il m’a apporté beaucoup dans ma vie. Donc je serais mort avec beaucoup de regret, si je n’avais pas témoigné de cette reconnaissance, en essayant de le montrer comme je le vois, comme il était. C’est à dire je l’aime beaucoup mais je ne lui fais pas de cadeau. »

Ce sont donc vos souvenirs personnels mais revenons encore à vos sources ? Où avez-vous cherché les documents pour écrire votre livre ?

Photo: Éditions de La Martinière
« Les souvenirs personnels tiennent une petite place. Je les ai même évités le plus possible. Simplement, il y a un sentiment qui me porte. Je me suis interrogé pendant vingt ans sur la question de savoir qui est-il. Ça porte évidement le livre. Mais j’ai fait un travail d’historien. J’ai été dans toutes les archives possibles, les siennes, les archives du Parti communiste, quelques archives soviétiques déjà ouvertes. Et j’ai travaillé à partir de toute cette documentation qui est considérable déjà. On en trouvera d’autres, ça sera complété ou corrigé plus tard. Voilà, c’est un travail de bénédictin, un travail d’archives, d’histoire, fait avec les méthodes de la critique scientifique, ce qui fait que quand il y a des contradictions, des choses qu’on ne comprend pas bien, des inconnus, je le dis. J’essaye d’en rendre compte le plus fidèlement et clairement possible. »

Revenons encore au moment où vous avez rencontré Aragon. Quel rôle a-t-il joué dans votre vie ?

« Aragon m’a apporté une hauteur de vue, une largeur de regard, une façon de n’être pas sectaire, si vous voulez, de m’ouvrir à l’ensemble de la société, de la pensée et de l’histoire. C’est un homme qui combattait le sectarisme, même s’il a été parfois sectaire dans sa vie. Car il n’y a pas un Aragon, il y en a plusieurs. C’est une personnalité qui n’est pas seulement double, c’est une personnalité plurielle dans laquelle il y a donc des contradictions. On ne peut pas réduire la personnalité d’Aragon à une formule mathématique. C’est infiniment plus complexe et je l’ai compris et approfondi à la mesure que j’avançais dans la connaissance de sa vie et de son œuvre. »

Vous avez partagé avec Aragon ses convictions communistes. Comment expliquez-vous son engagement politique. Pourquoi était-il communiste ?

« Alors c’est une affaire qu’on ne peut pas résumer en quelques mots. Je dirais que c’est d’abord le contrecoup de la Première Guerre mondiale. Aragon, médecin militaire, s’est retrouvé au front et il y a vu l’horreur de la guerre. Ce qui l’a beaucoup touché, ce n’était pas la recherche des causes de la guerre puisqu’à cette époque, il n’était pas encore politisé et ne s’interrogeait pas sur les causes de la guerre, c’est au contraire la trahison des intellectuels, qui soutenaient la guerre des deux côté du Rhin, qui poussaient à la guerre. Et il disait : ‘Mais où est l’humanisme, où sont les valeurs intellectuelles, où est la philosophie européenne avec cette façon d’amener les gens dans une tuerie épouvantable ?’ Et c’est par la révolte contre la guerre qu’il a adhéré au mouvement dadaïste, puis surréaliste et qu’il a élaboré une vue politique structurée, qui l’a conduit progressivement à adhérer au parti communiste à l’âge de plus de trente ans. »

Il y a eu donc deux grandes constantes dans la vie d'Aragon - la littérature et la politique. Comment la politique a influencé sa création littéraire et vice-versa ?

Louis Aragon, photo: Bernardo Le Challoux, CC BY-SA 2.0 Generic
« Est-ce que vous m’en voudrez si je vous dis que je ne suis pas d’accord ? Il n’y a pas deux choses dans sa vie, il y en a au moins trois, il y en a peut-être même quatre. Il y a la littérature, l’engagement dans l’histoire, il y a l’art. Je vais faire un nouveau volume sur l’art du XXe siècle vu par les yeux d’Aragon. C’est considérable. Et puis il y a l’amour. Aragon, est un personnage de roman, un personnage romanesque comme on en voit peu. Il a exalté l’amour, le couple, la femme. La femme est, dit-il, l’avenir de l’homme. Et en même temps Aragon a eu une fin de vie complexe, dans laquelle il s’avérait également homosexuel. L’amour joue un rôle très important, et pour lui c’est l’éclairage d’une société de l’avenir, une société d’amitié, de fraternité d’amour entre les hommes. »

Merci de m’avoir corrigé, mais revenons encore quand même à ce rapport entre la littérature et la politique dans l’œuvre et dans la vie d’Aragon …

« Aragon détestait le mot engagement. Du moins, c’est ce qu’il disait parce qu’il était en polémique avec Jean-Paul Sartre. Il disait : ‘Dans le mot engagement il y a le mot gage qui signifie qu’on est un domestique. Je ne suis pas un domestique.’ C’est de la polémique spirituelle avec Sartre. En réalité, Aragon prônait la poésie et la littérature d’expression politique. Le sens de l’œuvre est de participer à l’histoire. Il y a deux façons de faire. Il y a une façon rationnelle, planifiée, positiviste, qui consiste à dire : ‘Voilà le programme, et je vous le déroule sous une forme littéraire, façon stalinienne.’ Et puis il y a une autre façon de laisser jaillir en soi, depuis son inconscient, tout ce que les hommes peuvent porter en eux d’invention, d’idées, de sentiments qu’on a encore jamais pensées, vues ou imaginées avant eux. C’est tout l’imaginaire. C’est ce qu’il appelait le rêve, la découverte d’un monde qu’il appelle merveilleux. Aragon a eu dans son enfance une situation personnelle très dure. Comment il a réagi ? Il a réagi en écrivant soixante-dix romans qui ont été détruits. Il a réagi en écrivant de la poésie, en défiant le tragique et en répliquant par la création d’un monde vraiment humain, un monde plus beau. Et toute la littérature c’est ça pour lui. Il le trouvera aussi dans le surréalisme. Rappelez-vous le grand tableau de Max Ernst au musée de Cologne où tous les surréalistes sont réunis et qui s’appelle ‘Le rendez-vous des amis’. Ils ont tous les yeux fermés. Pourquoi ? Parce que la réalité immédiate, sensible, c’est bien important. Mais pour bien voir la surréalité, le monde merveilleux, ce que l’homme porte en lui de possibilités d’un autre monde, il faut fermer les yeux pour découvrir ce monde réel - surréel. C’est ce qu’Aragon a voulu faire et il le trouvera dans l’idée communiste. »

(Nous vous présenterons la seconde partie de l’entretien avec Pierre Juquin dans une semaine.)