Pietas Bohemica

Фото: Яна Шустова

En novembre dernier, l'Union européenne s'est déclarée résolument laïque en refusant d'évoquer l'identité chrétienne du vieux continent dans la Constitution. Les nombreuses discussions qui ont précédé cette décision montrent en tout cas que la religion n'a pas perdu sa force émotionnelle dans le débat public. L'occasion d'approfondir l'histoire du christianisme en terre tchèques à travers son apport à l'Europe.

Photo : Jana Sustova
De 1348 à 1378, Prague n'est pas que la capitale de la Bohême mais aussi celle de l'Europe chrétienne. Tombée en désuétude après la mort de Charlemagne, l'idée de l'Empire romain est réactivée au début du Xème siècle par les empereurs allemands. Ainsi, quand Charles IV, Empereur romain germanique, décide d'installer sa Cour à Prague, il fait de la cité vltavine le coeur de la Chrétienté occidentale. Créée en 1348, l'Université de Prague dispose d'une grande renomée en Europe centrale, où elle fait figure de précurseur.

Charles IV  (Photo : Jana Sustova)
A trop insister sur la rupture de la période hussite, qui se construit sur les ruines de la Prague impériale, on en oublie trop souvent les éléments de continuité. Si le bouillonnement intellectuel de la Bohême du XVème siècle atteint si profondément l'Europe, c'est aussi parce que Prague, depuis Charles IV, est au centre des grands courants culturels et religieux. Même les ennemis des hussites reconnaîtront leurs compétences en matière de doctrine. Lors d'une visite en Bohême, le futur pape Pie II admet que la plupart des Tchèques sont capables d'interpréter la Bible mieux que de nombreux évêques italiens !

Jan Hus
Influencée par les thèses de l'Anglais Wyclif, la pensée de Hus fondera les bases spirituelles du protestantisme : la critique de la hiérarchie religieuse et surtout la volonté d'un retour aux textes, se retrouvent, au XVIème siècle, chez Luther. Celui-ci revendique d'ailleurs le legs du prédicateur tchèque.

La Bible de Kralice  (Photo : Jana Sustova)
La place prépondérante donnée à la lecture et à l'écrit illustre bien, au-delà des confessions, une constante du christianisme en Bohême. Elle explique le lien très fort qui unit pédagogie et religion dans la pensée tchèque. C'est sans doute ce qui fait sa spécificité et son influence durable en Europe.

Ce constat s'impose chez deux grandes figures, contemporaines du XVIIème siècle : le catholique et Jésuite Bohuslav Balbin et Jan Amos Komensky, pasteur de l'Eglise des Frères moraves, proche des protestants. Ce dernier, plus connu sous le nom de Comenius, fait ses études dans l'Empire, en Hongrie et en Pologne. Suite à la victoire des Autrichiens à la Montagne Blanche, il s'exile en 1621. Il mourra en 1656 à Amsterdam, non sans avoir jeté, dans son livre La Grande Didactique, les bases de la pédagogie moderne. Omniprésente dans son oeuvre, la religion est autant affaire de foi que de progrès.

Même souci éducatif chez le comte Spork, au XVIIIème siècle. Fils d'un général de la Guerre de Trente ans, Frantisek Spork revient, d'un voyage en France, gagné aux idées jansénistes. Partisans d'un catholicisme rationnel, les Jansénistes critiquent notamment l'ostentation affichée par la piété baroque, symbolisée par les Jésuites.

C'est de Prague que le Jansénisme pénétrera en Autriche et dans les autres pays de la monarchie. Condamnée par l'archevêque de Vienne en 1714, la nouvelle doctrine se répand en Bohême grâce aux écrits clandestins diffusés par Spork. En 1729, la police confisque son imprimerie et le comte échappe de peu à la prison.

Son action aura cependant influencé d'éminents personnages à la Cour de Vienne, ouverts aux idées nouvelles. En 1759, l'impératrice Marie-Thérèse confisquera le contrôle de la censure aux Jésuites pour le confier aux Jansénistes. L'ordre des Jésuites sera finalement supprimé en 1773 par le pape Clément XIV.

La bataille de la Montagne blanche en 1620
Suite à la victoire de la Montagne Blanche en 1620 et plus encore sous l'absolutisme, même "éclairé", des Habsbourg au XVIIIème siècle, la Bohême a peut-être perdu une partie de son identité nationale. Revers de la médaille, le pays est resté incorporé aux grands courants culturels et religieux européens et y a aussi apporté sa contribution.

Il en va des idées comme de l'art religieux. L'art baroque pénétre à Prague par l'intérmediaire d'artistes italiens puis allemands mais, très vite, les Tchèques acquièrent une solide réputation à l'étranger comme le peintre Jiri Brendl ou Karel Skreta. La musique religieuse n'est pas en reste : au XVIIIème siècle, Jan Dismas Zelenka composait les oratorio de la chapelle catholique du roi de Saxe Auguste II.

Jean Népomucène  (Photo : Jana Sustova)
Rappelons enfin la canonisation de Jean Népomucène en 1729. D'abord local, le culte du saint tchèque s'était répandu dans toute l'Europe centrale dès 1700. Ironie de l'histoire, les terres tchèques ont tellement bien intégré les éléments de la piété baroque qu'elles en ont aussi diffusé leur propre modèle.

De Hus à Spork en passant par Comenius, l'apport des Tchèques aux idées religieuses en Europe est d'autant plus solide qu'il aura finalement transcandé tous les courants confessionnels.