Plongée dans l’histoire franco-tchèque lors d’une visite guidée à Prague
Un dimanche après-midi ensoleillé, à deux pas du Château de Prague, un petit groupe de visiteurs suit avec attention les anecdotes d’un guide pas comme les autres. Johan Crabeels, originaire de Belgique, passionné d’histoire et bénévole pour l’association Open House Prague, propose une visite guidée en français sur les traces des relations entre la France et les pays tchèques. De l’héritage impérial à l’architecture gothique, il révèle les recoins méconnus d’un passé partagé.
Au cœur de la cathédrale et des liens franco-tchèques
La visite commence devant la majestueuse cathédrale Saint-Guy qui domine le la ville. Johan nous fait lever les yeux vers elle et remonte le temps jusqu’au XIVe siècle :
« La cathédrale a été conçue d’après le modèle des grandes cathédrales gothiques françaises. Ses dimensions sont à peu près celles de Notre-Dame de Paris. On dit même qu’elle s’inspire particulièrement du plan de la cathédrale Saint-Just de Narbonne. En réalité, Mathieu d’Arras, son architecte, n’a travaillé que huit ans sur le chantier avant de mourir. Mais pendant son séjour à Prague, il a aussi réalisé beaucoup d’autres œuvres remarquables : par exemple, l’église Notre-Dame du Týn, sur la place de la Vieille-Ville, avec ses flèches qui semblent tendues vers le ciel et ses petites tourelles, un véritable joyau architectural. Il a également dessiné le plan de la Nouvelle-Ville de Prague. Et il ne faut pas oublier le château de Karlštejn, un chef-d’œuvre médiéval qui lui doit beaucoup, un véritable hommage à son talent. Alors, si quelqu’un vous dit que la cathédrale de Prague est splendide, vous pouvez répondre que c’est bien normal, puisque c’est un architecte français qui l’a construite. »
Histoire d’exil : Charles X, roi déchu à Prague
Peu de visiteurs du Château de Prague savent qu’au détour de ses couloirs a séjourné un roi de France…
« Quand Louis XVIII meurt de sa belle mort, son frère, Charles X, monte sur le trône. À une époque où l’Europe se dotait de républiques et de monarchies constitutionnelles, Charles X rêvait encore de monarchie absolue. Ça n’est pas bien passé avec les Français, qui ont déclenché une deuxième révolution, celle qu’on a appelé les Trois Glorieuses, parce qu’elle a duré trois jours. Charles X abdique, avant de partir en exil. D’abord à Édimbourg pendant deux ans, puis, parce qu’il avait de bons contacts avec les Habsbourg, il est invité par François Ier, empereur d’Autriche, à venir à Prague. Il débarque au Château de Prague, où il va rester quatre ans, de 1832 à 1836. Charles aimait bien Prague, il aimait y résider. Il a aussi séjourné à Teplice, et finalement à Gorice/Görz, non loin de la mer Adriatique, où il a malheureusement été rattrapé par une épidémie de choléra. »
La tour de Petřín, rivale symbolique de la tour Eiffel
Cinq fois plus petite que la tour Eiffel, la tour de Petřín atteint pourtant, avec sa colline, à peu près la même hauteur que la célèbre tour parisienne. Le saviez-vous ?
« Selon certains calculs, la tour de Petřín culmine 17 mètres au-dessus de cette pauvre petite tour Eiffel ! L’idée est partie d’un groupe de touristes tchèques qui, lors de l’Exposition universelle de Paris en 1889, ont été complètement bluffés par la tour Eiffel. Ils se sont dit qu’ils voulaient aussi la leur ! Ils ont un peu revu leurs ambitions à la baisse, mais ce qu’ils ont construit n’en reste pas moins remarquable. La tour a été édifiée en 1891, à l’occasion de l’Exposition nationale jubilaire. Elle a été construite en seulement quatre mois, avec la même technique industrielle que pour la tour Eiffel : de l’acier flotté et rivé à chaud. Mais il ne s’agit pas vraiment d’un modèle réduit de la tour Eiffel. Par exemple, la base de la tour de Petřín est octogonale, alors que celle de la tour Eiffel est carrée. Entre les pieds de la tour, on trouve un pavillon d’accueil, un ascenseur pour les personnes à mobilité réduite, et un escalier en double hélice pour que ceux qui descendent ne croisent pas ceux qui montent ! »
Masaryk et la France : une alliance fondatrice
Nous sommes toujours à deux pas du Château de Prague et notre visite prend une tournure plus politique avec l’évocation de Tomáš Garrigue Masaryk, père fondateur et premier président de la Tchécoslovaquie.
« Jusqu’à son mariage, il s’appelait simplement Tomáš Masaryk. Mais lorsqu’il a épousé Charlotte Garrigue, il a choisi d’ajouter son nom à celui de son épouse américaine, devenant Tomáš Garrigue Masaryk. Son épouse, d’ailleurs, était une féministe, une personne très intéressante, qui s’est dévouée corps et âme à la carrière de son mari et à la Tchécoslovaquie. Il y a, chez Masaryk, plusieurs connexions françaises. Déjà, son nom Garrigue sonne français. En réalité, Charlotte Garrigue est née à Brooklyn. Son père était d’origine allemande, mais la famille était en fait d’ascendance huguenote, ces protestants français qui ont été persécutés. Mais revenons à Masaryk : ce docteur en philosophie a quitté la Tchécoslovaquie au début de la Première Guerre mondiale. Il a compris que c’était une opportunité historique, et il a passé toute la guerre à essayer de convaincre les Alliés, dont les Français, de reconnaître l’indépendance de la future Tchécoslovaquie. Il a réussi à obtenir leur appui, mais cela ne suffisait pas. Il fallait prouver qu’on était un vrai allié. Ils ont donc recruté des légionnaires tchécoslovaques qu’ils ont mis au service des Alliés pendant la Première Guerre mondiale. À la fin du conflit, cette force comptait environ 150 000 hommes. Ces légionnaires ont combattu tout au long de la guerre, sous commandement français, sur plusieurs fronts : en France, en Italie, et de manière particulièrement importante en Russie. »
Louis Léger, le slaviste français ami des Tchèques
À Prague, certains lieux évoquent des personnalités françaises de premier plan dans l’histoire tchèque, comme Louis Léger ou Ernest Denis.
Louis Léger, figure majeure de la slavistique française, s’impose comme un ardent défenseur de l’indépendance tchécoslovaque. Professeur d’université et philologue reconnu, il a marqué les esprits par son engagement intellectuel et politique. En hommage à son influence et à son dévouement, il a été fait citoyen d’honneur de Prague, où une grande rue porte aujourd’hui son nom : Legerova. Cette reconnaissance souligne l’impact durable de Léger dans les relations culturelles franco-tchèques et son rôle crucial dans l’histoire des mouvements slavistes. À ses côtés, un autre intellectuel français s’est illustré par son attachement profond à la cause tchèque : Ernest Denis.
Johan Crabeels nous nous présente Ernest Denis, un père discret de la Tchécoslovaquie :
« C’est une des figures clés de la création du pays. Il était fort aimé des Tchèques au même titre que T. G. Masaryk. Il s’est battu pour aider Masaryk à promouvoir l’idée d’une Tchécoslovaquie indépendante. Ernest Denis a créé l’Institut d’études slaves de la Sorbonne, qui existe toujours, en 1919, et son pendant pragois, qui s’appelait l’Institut Ernest Denis, devenu l’Institut français de Prague. Donc, ce que monsieur Ernest Denis a fait en faveur des relations franco-tchèques n’est pas rien. »
Alors que l’Institut français de Prague est situé rue Štěpánská, un buste d’Ernest Denis se trouve sur une des maisons de la place de Malá Strana.







